EQUILIBRIUM
Tome 1: Les morts de Mia
E.D. WELSON
(Roman)
Published by ABSOLUTIO™ at Smashwords.com
© E.D. WELSON, 2011.
© ABSOLUTIO™, 2011
Illustration de la page couverture :
© chandelle - © piai - © ABSOLUTIO™
Montage graphique de la couverture :
© ABSOLUTIO™
All rights reserved / Tous droits réservés pour tous pays.
First Edition / Première édition : Décembre 2011
ISBN 10: 0-9849617-2-0 Equilibrium, tome 1 (Smashwords eBooks)
ISBN 13: 978-0-9849617-2-6 Equilibrium, tome 1 (Smashwords eBooks)
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Ce livre est une œuvre de fiction. Il ne représente aucune prise de position de l'auteur et ne s'intègre aucunement dans la catégorie des essais ou tout autre manuscrit intégralement factuel. Tous les événements et tous les personnages sont purement imaginaires, à l'exception de quelques personnalités connues et historiques. Toute ressemblance avec des personnes existantes, vivantes ou non, serait fortuite. Quant aux dialogues ou extraits mettant en scène les personnages, ils sont fictifs. Quelques éléments intégrés dans la trame contextuelle du roman ont fait l'objet de certaines prises de position d'ordre public en tant qu'objets mythiques ou de réalité « dissimulée ». Leur utilisation dans ce roman a pour but de créer une réalité augmentée du monde contemporain. Les lecteurs détermineront par eux-mêmes la limite qu'ils considéreront plausible ou pas.
Note concernant l’auteur :
Avant de se mettre à l'écriture, E. D. Welson a œuvré dans le domaine de la recherche génétique. La vision interprétative et augmentée de l'auteur sur notre société contemporaine résulte d'idées et de théories alimentant le côté obscur des sociétés secrètes, jumelées à celles relevant du domaine scientifique. Equilibrium est son premier roman.
À tous les Indignés
de la planète
« Les conflits emmènent des changements. Les conflits planifiés emmènent des changements planifiés. »
(Hegel, 1823)
Invitation à une soirée spéciale
Je ne suis plus rien. De mon moi ne subsiste ni nom, ni prénom, sauf pour quelques personnes qui persistent à vouloir me considérer comme un être doté d’humanité. J'ai vu le mal dans l'œil de celui qui m'a fait ce sale tour. J'ai constaté ses mauvaises œuvres passées, visualisé les futures et telles des mouches accrochées au chapeau du pêcheur, elles se sont agrippées à ce qui reste de moi, ma carcasse vidée de son esprit. Je vis et revis ce qui s’est passé et j’anticipe ce qui devrait se produire et My God! C'est ça l’Enfer, car j’y assiste à la troisième personne, impuissante à modifier le cours des choses.
Cass s’inquiétait de voir la place de Mia inoccupée à côté d’elle pendant toute la durée de l’examen théorique d’anatomie. C’était d’autant plus bizarre que Mia avait été la première étudiante à réussir l’examen pratique de la veille qui consistait à disséquer un cadavre, et ce, sous les railleries de certains collègues qui n’aimaient pas qu’elle s’exécute avec autant d’aisance et de précision. Le docteur Murdock avait même encensé sa performance et lui avait décerné la meilleure note, non par favoritisme, mais bien parce qu’elle la méritait.
Dès que retentit la cloche signalant la fin de l’examen, elle se précipita à grands pas vers le dortoir des filles pour s’enquérir de l’état de son amie. Cass frappa à la porte de Mia. Son amie se trouvait à l’intérieur. Cass détectait des sons feutrés qui, elle ne pouvait se l’expliquer, la mettait en état d’alerte. Ça aurait pu passer pour des soupirs saccadés d’une bonne session de « ça va, ça vient », mais elle éprouvait de la crainte plutôt que de l’envie d’être à ce moment précis à la place de Mia. Cela lui rappelait vaguement des sons de succion, de mastication, entrecoupés d’un grognement animal, si ça se trouve, d’un animal enragé. Cass pressentit l’urgence d’agir, comme si sa propre vie en dépendait. Mia avait besoin d’aide.
Elle n’avait jamais couru la distance qui sépare le dortoir des filles de la conciergerie aussi rapidement que cette fois-là. L’inquiétude qui apparaissait sur son visage devait être en soi très convaincante pour que le concierge délaisse les hauteurs de son échafaudage pour se rendre au pas de course malgré son embonpoint, ouvrir la porte de la chambre de Mia.
La porte était bloquée par quelque chose (« l’animal enragé? ») qui devait se trouver juste derrière. La chambre totalement dans la pénombre vu les rideaux tirés à la fenêtre, il était difficile pour le concierge de distinguer nettement la masse au sol qui grouillait. Soudainement, Cass croisa le regard horrifié du concierge avant que celui-ci se détourne et vomisse ce qui devait être son petit déjeuner. Lorsqu’elle entreprit de refaire la trajectoire inverse vers l’objet observé, elle hurla l’horreur de la scène, terrorisée à la vue d’un bras déchiqueté qui tendait la main dans l’embrasure de la porte, comme un appel au secours. Le bras bougeait au rythme des morsures de l’animal. Hollie pensa à l’instant même qu’ils étaient arrivés trop tard, qu’ils ne pourraient plus secourir Mia, que Mia était morte!
2.
Hollie Cass décrocha le combiné et activa la fonction « main libre ». Se faisant, elle pouvait écouter Denver lui crier aux oreilles son excitation, tout en continuant à peaufiner l’article scientifique détaillant les résultats de ses travaux à être présentés dans le cadre de la conférence sur la bioéthique au sein du Nouvel Ordre Mondial, à Charleston dans un mois.
«
– Écoute Cass, il faut absolument que tu viennes me voir. De toute ma carrière de médecin légiste, je n’ai jamais vu un cas comme ça.
– Den, tu me demandes régulièrement d’aller te voir au labo pour voir des cas comme tu dis, mais à chaque fois, c’est pour finir par me demander si on ne pourrait pas faire une sortie ensemble ou quelque chose du genre. Si c’est l’intention de ta démarche, va droit au but! Pas besoin de me faire déplacer pour rien. Je te dis ok tout de suite. Décides du type de sortie, du restaurant, de la fin de la soirée, de la nuit s’il le faut, mais je t’en prie, la date choisie doit se trouver au-delà des cinq prochaines semaines, car je suis au bord de l’épuisement.
– Wow! Super Cass! Je n’en demandais pas tant, mais c’est vraiment d’un cas dont il est question ici. Deux médecins légistes pour réaliser cette autopsie, ce ne sera pas un luxe. Donc c’est OK pour une sortie? »
Cass s’en mordit les lèvres. « Tu es trop prompte à dévoiler ton jeu, ton manque de patience te perdra », se dit-elle.
« – Ok Denver, je vais aller voir ton cas, mais pour la sortie, pas avant cinq semaines! »
Elle lui raccrocha au nez, elle n’avait plus rien à lui dire. C’était ça « l’Approche Cass », pas de broderie, pas d’entourloupette. Chaque mot était soupesé, chaque dialogue coupait court, à l’essentiel. La ligne droite était sa représentation mentale privilégiée. Ceci pourrait bien expliquer pourquoi à trente-trois ans, bien qu’elle soit reconnue comme une femme intéressante par son entourage, elle soit encore célibataire.
Ça l’ennuyait royalement de délaisser le fil de ses idées pour aller courir dans les couloirs de l’université, de devoir se diriger vers un pavillon aux antipodes de son bureau. Tout ça pour quoi? Pour constater vraisemblablement que le cas de Den sera démystifié a posteriori par une analyse toxico-physicochimique quelconque. Le jeu de séduction de ce crétin se limitait à utiliser des scénarios de drague usés jusqu’à la corde. « C’est tout de même un crétin attachant », se dit-elle en sortant de son bureau.
3.
Pour une fois, Den avait dit vrai. Le cadavre déposé sur les deux tables en inox devant Cass était sans contredit un cas. Elle qui avait assisté à tant d’autopsies dans sa carrière ne put empêcher cette montée d’adrénaline qui, à chaque fois, initiait cette désagréable sécrétion d’humidité aux aisselles, sous les seins, à la base du cou et du front. Elle ressentit cette inconfortable bouffée de chaleur malgré la fraîcheur climatisée et persistante de la salle d’autopsie, au point d’en frissonner dès l’entrée. Elle reconnaissait trop bien ces réactions physiologiques, ce battement sourd aux tempes, ce rythme cardiaque qui s’affole et la perte momentanée (« pour combien de temps mon Dieu! ») de tous réflexes moteurs, mécanisme de fuite en situation de survie dans un environnement hostile. Elle avait déjà connu cette peur crasse, cette panique. Surtout, ne laisser rien paraître, elle devait se contrôler.
Denver, trop absorbé par sa tâche et satisfait de l’effet que le cadavre avait sur Cass, n’avait pas détecté son changement d’attitude.
«
– Je t'ai gardé le punch pour la fin » lui dit-il en pointant de son stylo la table où vraisemblablement se trouvait la tête de la victime, dissimulée sous une toile de plastique noire. »
« Qu’est-ce qu'il est gauche dans l'Art de la séduction! Croit-il vraiment que c'est un cadeau d'anniversaire? », se dit-elle, un peu exaspérée par ce côté cabotin qu'il pouvait avoir lorsqu'il devenait fébrile.
«
– Où l’a-t-on trouvé?
– C’est un couple de randonneurs qui a fait la découverte à l’intérieur des limites du parc national de La Pointe du Rocher Saint-Jean. Ils s’étaient éloignés du chemin balisé pour pénétrer plus profondément dans la forêt, pour y cueillir les dernières petites baies d’automne. Ils ont découvert le corps décapité sur un amas rocheux. Le couple, en état de choc, est redescendu vers le poste d’accueil pour avertir les agents du parc. C’est eux qui ont pris contact avec la police du coin. Les policiers qui sont arrivés sur les lieux ont trouvé le corps dans cet état, nu comme le jour de sa naissance, la tête plantée sur un pieu un peu plus loin. Je m’y suis rendu pour faire les démarches médico-légales de routine avant le rapatriement du corps dans nos locaux. Ce qui est anormal, c’est qu’on n’a pas trouvé les organes internes, ni de traces résiduelles de leur présence sur les lieux. Le corps semble avoir été vidé avant d’être disposé dans la nature.
– Il manque un bras, non?
– Ça, ça fait partie de la surprise… »
4.
Tel un automate, Denver débuta l’enregistrement et procéda à l’autopsie d’une voix monocorde, débit attendu pour ce type de fichier audio. Cass ne portait pas attention à ce qu’il disait, c’est tout juste si elle percevait sa présence sur les lieux. Il lui avait mentionné que le corps avait été découvert complètement dénudé. En l’observant de plus près, le corps ne portait pas de traces avancées de décomposition, les hypostases post mortem et cadavérique pratiquement impossible à évaluer considérant l’absence des organes internes de la cavité thoracique. Pour ce qui est de la rigidité cadavérique, elle était observable, ce qui semblait démontrer selon l’expérience de Cass qu’il s’agissait d’un crime violent où la victime avait été saignée rapidement après la mort. Elle était comme hypnotisée par ce corps délesté d’un bras et décapité qui lui faisait face, dont le torse affichait une ouverture béante en forme de croix. De cette ouverture longitudinale de l'abdomen, de la base du cou à la région pelvienne, la cavité sternale avait été écartée, tailladée par une ouverture perpendiculaire qui lui donnait son allure cruciforme. L'intérieur de la cavité thoracique avait été grossièrement vidé de ses organes. Soudain, le regard de Cass s’attarda sur la jambe gauche. Un détail capta son attention, elle n’avait jamais constaté cela sur aucun cadavre.
«
– Regarde ça Denver! Il a été saigné de manière subtile. Tu vois au niveau de l’artère plantaire interne du pied gauche. On distingue clairement la marque de la lancette à cet endroit.»
Denver arrêta le magnétoscope, intrigué par l’observation de Cass. Elle continua à décrire la zone de saignée.
«
– Le meurtrier a choisi de faire une incision qui ressemble plus à la saignée que l'on pratiquait au moyen-âge que la méthode contemporaine, comme si le but était de retarder la mort. Celui qui a fait cela s’y connaît en techniques médiévales de saignée, sauf qu’habituellement en pareil cas, la zone de saignée se situe au niveau de la paume du bras et non de l’arcade plantaire. Il l’a saigné de la même manière qu’une chauve-souris vampire le fait lorsqu’elle suce le sang de sa victime.
– Pourquoi vouloir agir ainsi? Quels mystères ou secrets ce cadavre a-t-il apportés avec lui? On ne peut faire une lecture courante de ce cadavre. Laissons-le donc nous en dire un peu plus par nos observations. »
Denver reprit l’enregistrement méthodique de l’autopsie et rapporta cette observation lorsqu’il fut rendu à faire état des membres inférieurs. Il termina la partie postérieure de son autopsie et, après avoir recueilli par écouvillonnage les échantillons biologiques de chacun des orifices, il demanda à Cass de l’aider à retourner le corps pour le mettre sur le ventre.
Du coté dorsal, le corps ne démontrait aucune altération visible ou blessure telles des abrasions, contusions, lacérations ou toutes autres marques. Un seul signe cutané se distinguait sur l’ensemble de la surface épidermique: un tatouage d’environ cinq centimètres de diamètre sur l’omoplate gauche. Denver le prit en photo, le symbole représenté n’était pas commun. De forme circulaire, il représentait un serpent mangeant sa queue. On pouvait y apercevoir à l’intérieur de son corps, modulant ses anneaux, la présence de ce qui semblait être les pieds et les bras d’un bébé. Au centre du tatouage serpentaire, un dessin insensé, inhabituel :

Cass n’avait jamais vu de tatouage aussi mystérieux. Il le fascinait, car une certaine puissance semblait émaner de lui, bien que le corps sur lequel il reposa soit inerte depuis un certain temps. C’était comme s’il vibrait (« vivait? ») encore. Sans comprendre pourquoi, elle le craignait.
Denver, machinalement, termina le rapport de cette partie du corps.
« Il faudra que j’en parle à Micael ce soir », pensa-t-elle.
«
– Denver, pourrais-tu me tirer une photo rapprochée de ce tatouage? J’aimerais bien rechercher le sens de ce qu’il représente.
–Bien sûr, je l’annexerai à l’ébauche préliminaire du rapport, à ton attention. Et maintenant Cass, tu vas voir le clou du spectacle! »
Il tira brusquement la toile de plastique qui enveloppait la tête du cadavre, amplifiant la gestuelle dans le but de donner à Cass le plus de sensation possible. Il n’aurait jamais imaginé cependant que l’effet lui ferait une telle impression. Dès l’apparition de la tête du cadavre, un bras à l’intérieur de la bouche, Cass devint livide, comme vidée de son propre sang. Avant de perdre totalement conscience, Denver l’entendit marmonner des paroles incompréhensibles sauf un mot clairement audible qu’elle répétait comme une litanie, une plainte:
« Mia ».
6.
«
– Je croyais que tu étais morte! Tu ne bougeais plus. Tu m’as fait une de ces peurs! Je t’ai transporté dans le bureau. Je suis réellement désolé de t’avoir mis dans cet état. Je vais te chercher de l’eau. Veux-tu un morceau de chocolat? »
Avant même qu’Hollie lui dise quoi que ce soit, Denver versait l’eau tout en fouillant dans son tiroir de bureau à la recherche d’une palette de chocolat qu’il gardait toujours en réserve. Hollie émergeait peu à peu de cette torpeur qui l’avait saisi dès qu’elle avait eu la tête du cadavre dans son champ de vision. Déjà qu’au départ, elle avait ressenti une émotion violente, quasi incontrôlable, à la vue du tronc cadavérique, l’apparition de la tête dissimulée sous la toile l’avais mise définitivement K.O. Ce n’était pas tant l’horreur de cette abomination (elle en avait vu d’autres) qui l’avait foudroyée de la sorte, mais le fait de revivre sans préparation préalable, une situation traumatisante qui l’avait détruite émotionnellement. Elle but une gorgée d’eau et croqua dans un morceau de chocolat pour reprendre quelques forces. Denver la regardait avec inquiétude et elle le trouva à cet instant très attachant.
«
– Hollie, prends le temps de reprendre des forces dans mon bureau. Est-ce que tu te sens assez bien pour que je puisse te laisser ainsi et continuer le rapport? Mon bureau est vitré, je serai en mesure de te voir.
– Je suis assez bien Den pour pouvoir continuer à t’assister dans l’élaboration de ce rapport. En fait, je n’étais pas préparé à voir ce que j’ai vu. Là, c’est OK.
– Tu as marmonné un mot avant de perdre connaissance. Ça sonnait comme “Mia”. Est-ce que ce mot te dit quelque chose? A-t-il un rapport avec la tête?
– Oui, il y a un rapport et c’est un prénom, mais je n’ai pas envie (“ni la force”) d’en parler. On y va?
– Si tu es OK, moi ça me va. Un pour tous, tous pour un, comme on dit! »
7.
L’effet de surprise passé, Hollie se dirigea vers la tête du cadavre pour l’examiner plus précisément. Ce qui frappait en tout premier lieu, c’était la précision de la coupe au niveau du triangle cervical postérieur. Les tissus et les muscles sous-jacents n’étaient pas déchiquetés comme cela se produit lors de décapitation à l’épée ou à la hache, mais…
«
– Denver, on dirait que la victime a été guillotinée. C’est incroyable, la guillotine n’est plus utilisée depuis longtemps, mais la tranche de coupe des tissus et des muscles parle d’elle-même.
– Moi aussi j’en suis arrivé au même constat, mais j’ai de la difficulté à concevoir que l’on peut aujourd’hui guillotiner quelqu’un sans que le public en soit informé. On décapite au sabre ou à l’épée généralement dans les pays où l'on exécute encore ce type de peine de mort, mais une guillotine bon sang! C’est une machine à tuer ça! C’est imposant, ça nécessite un vaste espace pour y construire un échafaud. Bon Dieu! Ça doit être aussi visible qu’un nez dans un visage!
– N’empêche que cette coupe ne trompe pas. Je n’ai jamais assisté à une décapitation, mais j’ai eu à faire quelques rapports de crimes sordides où les victimes avaient été décapitées à la hache ou tous autres objets tranchants, et ça ce n’est pas la marque d’une coupe occasionnée par ce type d’armes. Trop nette comme tranche.
– C’est merdique comme constat, car je devrai exprimer cette opinion dans mon rapport. Ça ne fait pas sérieux d’énoncer un truc pareil! Mon ego va en prendre un coup!
– Eh Den! N’oublie pas que moi aussi je contresigne ce rapport, on sera donc deux à se farcir les ricanements de nos respectés collègues. » Elle lui lança un de ses clins d’œil ravageurs et Denver éclata d’un rire sincère qui eut pour effet d’alléger l’atmosphère.
8.
Elle se pencha pour observer plus en détail le trou béant à l’intérieur de la boîte crânienne.
«
– Et en plus, il a été décérébré. Crois-tu que la coupe de la boîte crânienne s’est faite après la décapitation?
– Difficile à dire. Peut-être aurons-nous des indices à la réception des résultats d’analyses. D’après l’état de la coupe, je dirais que le même équipement a servi tant pour la coupe de la boîte crânienne que pour la décapitation.
– La guillotine?
– Je déteste en arriver à cette conclusion, mais oui une guillotine vraisemblablement!
– Ça demeure quand même assez inusité de décérébrer une tête. Il me semble que l’on procède à l’autopsie d’une victime d’un crime rituel. Ce crime semble en posséder toutes les caractéristiques. Laisse fonctionner le magnétophone pour ne rien perdre de nos réflexions, car ce cas est sans contredit un cas. Débutons par la partie orbitaire. Les yeux ont été crevés avec des baguettes de bois. Au niveau de la zone buccale, les muscles géniohyoïdiens ont été sectionnés ainsi que l’espace parotidien afin d’y détacher l’os mandibulaire antérolatérale, permettant au meurtrier d’y loger le bras droit de la victime. Est-ce que tu as pris toutes les photos nécessaires au rapport?
– Oui, c’est fait. Avant d’entreprendre quoi que ce soit Cass, permets-moi de finaliser le détail de mon examen. Par la suite, on pourra continuer vers l’intérieur de la paroi buccale. J’en ai pour une minute. »
9.
Elle en profita pour aller se désaltérer, le choc émotionnel l’avait affaibli quelque peu. Elle n’était pas complètement revenue de ses émotions, un peu d’eau et un morceau de chocolat lui feraient le plus grand bien. Décidément, elle avait hâte de contacter Micael pour discuter avec lui de ce qu’elle avait vécu aujourd’hui. C’était le domaine de son père, le mysticisme et la théologie. C’est lui qui lui avait donné la force de refaire surface à la suite à son traumatisme, il l’avait même convaincu de finaliser ses études de médecine, ce qu’elle avait réalisé à contrecœur, la volonté de pratiquer n’y étant plus. À la fin de ses études, elle prit la décision de réorienter sa carrière dans un domaine connexe à celui de son père. C’était pour elle une façon de le remercier de son aide précieuse, une sorte de reconnaissance. Elle avait opté pour un domaine connexe et non similaire, car, à la différence de son père, elle n’avait pas la vocation du Sacré, elle était de nature trop cartésienne, pas assez imaginative. Elle avait hérité d’une personnalité trop cérébrale pour approfondir, mais surtout croire aux entités ou aux forces bénéfiques ou maléfiques, aux dieux, à Dieu, aux anges ou aux esprits. Elle voyait l’occultiste ou l’ésotérisme comme des dérivations de l’intellect et les mythes religieux comme des créations de l’imaginaire collectif de l’humanité. Elle avait déjà discuté de ceci avec Micael qui n’avait pas tenté de la faire changer d’idée. Il lui avait seulement dit « peut-être qu’un jour tu comprendras ». Le sujet était clos, ils ne l’avaient jamais plus abordé. Elle avait hérité de « l’Approche Cass » de son géniteur. Son choix s’était finalement arrêté sur l’anthropologie, domaine du social qui lui apparaissait le plus près de celui de son père Micael, son extenso rationnel. De recherches en constats, elle prit la décision de mettre en pratique ses connaissances dans le domaine de la bioéthique. En plus de pratiquer en tant que médecin légiste lors de circonstances exceptionnelles, elle œuvrait à titre de commissaire à l’éthique de l’Université St-Andrews.