Excerpt for Le Patriarche - Le Premier Monde - À la Recherche d'un Dieu by Florent Villard, available in its entirety at Smashwords

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Le Patriarche

Le Premier Monde

À La Recherche D'un Dieu

Florent (Warly) Villard

Septembre 2002 - Septembre 2003

Version: 0.8.7 - 14 décembre 2011 - 66

Copyright 2002-2011 Florent Villard

Cette création est mise à disposition selon le Contrat Paternité - Partage des Conditions Initiales à l'Identique disponible en ligne http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/fr/ ou par courrier postal à Creative Commons, 559 Nathan Abbott Way, Stanford, California 94305, USA. Vous êtes encouragés à renvoyer vos remarques, corrections et critiques à l'adresse électronique ylraw@warly.org. Vous pouvez vous abonner à la liste de diffusion "Le Patriarche": http://list.warly.org/mailman/listinfo/patriarche

ISBN 978-1-4657-3289-7

Sommaire

Thomas - Un soir d'été

Ylraw - Vacances

Thomas - Repos

Ylraw - La Pierre Univers

Thomas - Enquête

Ylraw - David

Thomas - Île de Ré

Ylraw - Viper

Thomas - Rêves

Ylraw - Deborah

Thomas - Meurtre

Ylraw - Nuit

Thomas - Théodore

Ylraw - Départ

Thomas - Ylraw

Ylraw - Mexico

Thomas - Libre

Ylraw - Sydney

Thomas - Gap

Remerciements

À Monsieur Yves Gueniffey, sans lequel ces écrits n'auraient peut-être jamais commencé.

À Manu et Zborg pour leurs remarques et leurs critiques.

À Fabrice, Guillaume, Aline, Virginie, Peggy, Rafael et Zenaïs pour leurs nombreuses corrections et remarques.

À Anne, Pascal, Nathalie, Hélène, Samuel, Nicolas, Emmanuel et AltGr pour m'avoir relu, corrigé et critiqué.

À Titi, Fred, Amandine, Nanar, Tocman et Poulpy pour m'avoir relu.

À mes potes, Amaury et Vanessa, et surtout Daouda pour avoir discuté avec moi un peu de tout cela.

Thorpe pour tous les renseignements qu'il m'a fournis.

À toutes les mamans qui m'ont lu aussi, dont la mienne.

Au site inlibroveritas.net pour me permettre de présenter mes livres.

Preface

Initialement l'histoire de Thomas ne devait être qu'une anecdote, un rêve qu'on veut mettre sur papier.

Thomas - Un soir d'été

Thomas rentrait chez lui, il était exténué comme après chaque journée de travail, mais ce jour là encore plus que d'habitude. Quelque chose le troublait. Il ouvrit la porte sans même sortir ses clés, il savait qu'elle n'était pas verrouillée. Il posa sa veste sur le canapé du salon, dégrafa sa bandoulière et déposa son arme sur le comptoir de la cuisine. Il souffla en s'y appuyant un instant. Dans quelques minutes, il le savait, sa mère qui l'avait sans doute vu rentrer et qui habitait juste à côté allait sonner à la porte.

Il se dirigea vers la chambre à coucher. Il la retrouva là, allongée sur le sol, un bras encore appuyé contre le lit. Il se pencha près d'elle, observa sa gorge tranchée, son visage si blanc, la mare de sang autour de sa tête. Il se recroquevilla sur elle et pleura. Il la prit dans ses bras, comme pour détecter encore un peu de chaleur, mais elle était morte depuis plusieurs heures.

Il se releva et appela la police et les secours... Quelques secondes plus tard, on sonna à la porte, il alla ouvrir.

- Bonsoir maman, dit-il d'une voix monotone, entre vite, il s'est passé une chose horrible.

Christine, la mère de Thomas, eut un mouvement de panique en voyant la chemise de son fils couverte de sang.

- Thomas ! Mon Dieu, s'écria-t-elle, tu es couvert de sang, tu es blessé ? Vite, il faut app...

- Ce n'est pas moi, c'est Seth, la rassura Thomas. J'ai appelé les secours et la police, ils vont arriver d'une minute à l'autre.

- Oh, Mon Dieu ! Mon Dieu ! C'est grave, où est-elle ? Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ! Laisse-moi la voir.

Thomas prit sa mère dans ses bras pour la calmer.

- Il ne vaut mieux pas, maman... Elle... Thomas retint un soupir, elle est morte, on lui a tranché la gorge... Il n'y a plus rien à faire.

Sa mère cria en fermant les yeux de dégoût. Thomas dut la retenir de tomber. Elle se blottit dans les bras de son fils, puis se recula quand elle rouvrit les yeux et vit la chemise pleine de sang.

- Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mais pourquoi ? Elle était si gentille, si jolie ! Si jolie ! Mon Dieu ! Pauvre Seth... Elle était si gentille, mais pourquoi, mais qu'est-ce qu'il se passe, mais...

Thomas reprit sa mère dans ses bras, sans mot dire, retenant ses larmes. Il ne pouvait pas parler.

- Mais, mais Thom, qui a pu faire ça ? Je ne peux vraiment pas la voir ? Je veux la voir, Thom, Thom, Seth... Oh mon Dieu.

Elle se mit la main devant la bouche comme pour se retenir de vomir. Ils restèrent ainsi pendant cinq minutes, Thomas tentant de calmer sa mère.

- Je ne sais pas maman, je ne sais pas qui a fait ça... Dit Thomas en tournant les yeux vers sa chambre à coucher.

Sa mère se recula, séchant ses larmes, et le regarda dans les yeux en l'attrapant par les bras.

- Thom, Thom, il faut que tu trouves Thom.

Thomas répondit sans grande conviction.

- Oui maman, je trouverai, c'est mon travail... Rentre chez toi maintenant, ne reste pas là, les policiers arrivent.

Thomas raccompagna sa mère, qui titubait, sur quelques mètres, puis se dirigea vers la voiture banalisée qui s'était garée au côté se sa propre voiture. Trois personnes en sortirent, dont un en tenue de policier, ils saluèrent Thomas.

- Thomas, c'est moche il parait. Je pense que le SAMU ne va pas tarder. Mais c'est déjà trop tard d'après ce que tu as dit. Enfin... Bon ben en attendant on va constater le tout. Tiens, je te présente Philippe, c'est le policier municipal, mais tu dois le connaître ; nous sommes passés le prendre, il habite à deux pas.

Thomas écoutait son collègue distraitement, il se moquait un peu de tous ces détails.

- Bon ben... Mais je pense qu'on va tout de suite prendre l'affaire de toute façon ? Pour une fois que le SRPJ est en premier sur les lieux !

Les deux hommes se saluèrent, Thomas avait déjà eu affaire à lui quelques fois. Les deux autres policiers, Stéphane et Jean-Luc, en civil, étaient des collègues de Thomas.

- La police locale va arriver dans deux minutes, ils vont tout boucler, mais nous pouvons déjà constater, rentrons. Thomas, tu sais que tu seras sans doute mis en garde à vue, mais a priori nous avons passé la journée ensemble, il ne devrait pas y avoir de problème. Il ne vaut mieux pas que tu rentres avec nous, qu'est ce que tu en penses ?...

Thomas l'interrompit.

- Oui, suivez-moi, je vous indique juste le chemin.

Ils entrèrent avec lui à l'intérieur de la maison.

- Je suis resté un moment dans cette pièce avant d'aller dans la chambre, j'ai donc pu toucher et déplacer plusieurs choses, je ne sais pas si je peux en faire l'inventaire, mais je pense que ça me reviendra si on trouve des empreintes, de toute façon c'est chez moi, alors...

- À quelle heure t'a-t-on déposé, c'était vers 19 heures, non ?

- J'ai dû rentrer vers 19 heures 10, à cinq minutes près, oui. Je suis resté un instant dans cette pièce, le temps de poser mes affaires et de souffler un peu.

- Tu as remarqué quelque chose de suspect ?

- Non. Ensuite je suis allé dans la chambre.

Thomas leur montra le chemin, il resta dans la pièce principale. Ils regardèrent tour à tour le corps encore au sol.

- Je l'ai trouvée là, étendue au sol. Je n'ai pas pu m'empêcher de la prendre dans mes bras, même si je sais que je devais la toucher le moins possible.

Stéphane lui posa la main sur l'épaule.

- Je comprends Thomas, on pourra difficilement te blamer pour ça. Mais dans ce cas est-ce que tu peux me donner ta chemise, pour qu'on vérifie les traces de sang ?

- Pas de problème, tu m'en prends une autre dans le placard de ma chambre s'il te plait ?

- Ok...

Stéphane revint quelques secondes plus tard avec une nouvelle chemise, il mit de côté celle que Thomas portait.

- À quelle heure nous as-tu appelés ?

- Je vous ai rappelés sur le champ, peut-être 19 heures 25 ou 30, regarde ton portable.

Des bruits de voiture et de sirène se firent entendre dans la cour. Thomas enfila sa nouvelle chemise.

- Seb, va voir si c'est le SAMU et fais venir juste un docteur au cas où il y aurait encore un espoir, sinon on ne touchera à rien pour la prise d'empreintes et le reste.

- OK j'y vais.

Le plus jeune des hommes s'exécuta.

- Tu as une idée de qui a pu faire ça ?

Thomas laissa écouler deux secondes.

- Non...

Jean-Luc revint suivi du docteur.

- Bonjour, Docteur Paul Égrenne, où se trouve la victime ?

- Juste là, suivez-moi, voilà, allez-y, tentez de toucher le moins de choses possible, j'ai peur qu'il n'y ai pas grand chose à faire.

Thomas s'approcha, il se mordit la lèvre. Le docteur contourna le lit et s'agenouilla auprès de la victime. Il constata la blessure au cou, prit à tout hasard le pouls au poignet, regarda la pupille avec une petite lampe.

- Cela fait au bas mot deux ou trois heures qu'elle est morte, il n'y a rien à faire.

Le docteur se releva en gardant les yeux quelques instants sur le corps, eut un soupir, puis regarda les policiers d'un air triste. Thomas parut surpris. Il se recula de quelques pas, marcha un peu dans la pièce principale, se passa les deux mains dans les cheveux puis se massa la nuque, en levant la tête. Il soupira, comme pour encaisser le choc, puis se tourna silencieusement vers Stéphane quand celui-ci acquiesça au compte-rendu du docteur.

- C'est malheureusement ce que je craignais, ça va être à nous alors.

D'autres sirènes se firent entendre.

- Voilà la police, c'est pas trop tôt ! Bon, on va prendre votre déposition sur la constatation du meurtre, j'imagine que le doute n'est pas permis ?

- Ce n'est pas une méthode de suicide courante en effet, et vu la position du corps et l'absence d'armes blanches à proximité, je ne pencherais pas pour cette possibilité.

- Bien, sortons. Jean-Luc ? Tu peux commencer à prendre quelques photos en attendant que l'IJ arrive ?

Une autre voiture se fit entendre alors que le docteur, le policier et Thomas sortaient. Quelques minutes plus tard cinq policiers supplémentaires s'affairaient à délimiter des zones tout autour de la maison et dans le jardin.

Thomas observait silencieusement la scène, il jeta un oeil à la maison de sa mère. Celle-ci les regardait par la fenêtre en tenant le rideau de côté. Il eut envie de pleurer. Il détourna le regard quand Stéphane, le policier qui menait l'affaire jusqu'alors, s'adressa à lui.

- On devra l'interroger.

- Oui je sais.

- Elle a vu quelque chose ?

- Non... Enfin je ne crois pas.

Thomas sembla hésiter un instant, puis finalement se dirigea vers la maison de sa mère. Son collègue le questionna sur ses intentions :

- Où vas-tu ?

- Je vais interroger ma mère, autant que ça soit fait, non ?

- Oui, mais ça ne pourra pas tenir, tant que tu n'es pas mis hors de cause, je le ferai, ça vaut mieux, lui dit Stéphane en le prenant par l'avant bras.

Thomas fit marche arrière, gêné.

- Oui, OK... Tu as raison.

Une nouvelle sirène se fit entendre.

- Tu as prévenu le procureur ? demanda Stéphane à Thomas.

- Seb l'a fait, il a dit qu'il venait.

- Tiens voilà le chef, dit Stéphane en se tournant vers la route.

Une Renault Safrane noire s'avança doucement dans la cour déjà bien encombrée. Le conducteur ne prit pas la peine de se garer correctement. Un homme d'une cinquantaine d'années en sortit, et, à la vue de Thomas et de son collègue, se dirigea vers eux d'un pas pressé.

- Il faut faire virer les voitures ! Il n'y a plus de place ! Le procureur arrive, il faut qu'il puisse se garer !

Il eut un regard circulaire, puis sortit un mouchoir et s'essuya le front en sueur. Il se tourna de nouveau vers Thomas et Stéphane :

- Vous êtes les seuls ?

Stéphane lui répondit avant Thomas :

- Seb, enfin Jean-Luc, est à l'intérieur, j'ai appelé Serge et Jacques, ils arriveront dans une vingtaine de minutes maintenant.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé à première vue, c'est un meurtre, on m'a dit, c'est bien le cas ?

- Avec Jean-Luc nous venions de déposer Thomas, c'est pour ça que nous étions sur les lieux en cinq minutes. Le plus probable c'est que Seth ait surpris un voleur, et ça a mal tourné.

Le commissaire n'attendit pas d'en savoir plus, il somma les deux hommes :

- Ok, bon, faîtes sortir les voitures et boucler la rue.

- J'y vais.

Stéphane s'exécuta.

- Bon Thomas, je ne vous cache pas que vous serez considéré comme suspect.

- Oui, je sais, commissaire.

- Bon, à part ça, qu'est-ce qu'on a ?

Thomas expliqua au commissaire la découverte du corps, l'avis du médecin. Pendant ce temps la mère de Thomas s'était approchée. La voyant, Thomas la présenta au commissaire. La maison de sa mère ne se trouvait qu'à une trentaine de mètres de la sienne. Thomas habitait dans cette maison depuis presque 10 ans. Il avait profité de la disponibilité de cette ancienne dépendances sur le terrain de ses parents, une ancienne dépendance, autrefois maison des domestiques. Tombée en désuétude et quasiment en ruine, ses parents l'avaient finalement restaurée puis louée jusqu'à ce qu'il s'y installe. Il n'avait jamais eu le courage de partir plus loin, même si l'envie ne l'en avait jamais réellement quitté, surtout depuis les trois dernières années qui avaient suivi la mort de son père, rendant sa mère de plus en plus présente.

- Bonjour Madame, désolé pour le raffut, mais vous allez sûrement être embêtée pendant quelques jours.

La mère de Thomas s'approcha et agrippa le bras de son fils, comme pour se protéger :

- Oh oui, mais ne vous inquiétez pas, ce n'est pas grave à côté de ce drame...

Une nouvelle voiture s'avança dans la cour. Le commissaire coupa la mère de Thomas en l'apercevant :

- Ah ! Le procureur, bon j'y vais.

Le commissaire se dirigea rapidement vers la nouvelle voiture qui se gara tant bien que mal entre le fourgon du SAMU et une autre voiture, évitant la voiture du commissaire garée en plein milieu. Pendant ce temps la mère de Thomas pressa le bras de son fils et l'interrogea:

- Ils ont trouvé quelque chose ? Mon Dieu, ils savent qui c'est ?

Thomas eut un frisson qui lui parcourut tout le corps, il répondit, énervé :

- Maman, maman, calme-toi. Il faudra sans doute très longtemps avant de trouver le coupable, si on le retrouve, tu sais ce n'est pas si facile.

- Mais quand même, avec leurs appareils, les empreintes... Elle a été violée ?

- Non ! Cria Thomas... Enfin je ne sais pas... L'autopsie nous le dira.

Thomas avait rejeté l'idée comme si simplement l'envisager le rendait mal à l'aise. Il resta silencieux.

- Mon Dieu, c'est affreux... Tu veux venir à la maison ?

Il soupira en regardant les policiers s'affairer à poser des banderoles, sans ménager les plantations que sa mère passait des heures à entretenir. L'espace d'un instant il eut envie de tous les envoyer balader, de leur crier dessus leur manque de minutie, puis il se dit que cela n'avait aucune importance, que Seth était morte, que Sa Seth était morte. Il se tourna vers sa mère, elle attendait une réponse, le tirant doucement, déjà, en direction de la maison. Il dégagea son bras :

- Non il ne vaut mieux pas, je vais être suspecté moi aussi.

Sa mère se recula de surprise :

- Suspecté ! Mais tu es de la police !

- Oui maman, mais c'est la procédure, c'est normal, nous ne pouvons éliminer aucune piste.

Sa mère regarda les policiers, indignée :

- Quand même !

Thomas se retourna vers elle :

- Il vont t'interroger, aussi, tu devras répondre à leurs questions. Mais tu as bien déjeuné chez ton amie Rosie aujourd'hui ? À quelle heure es-tu rentrée ?

Sa mère sortit de ses rêveries, elle venait aussi de s'apercevoir que les policiers piétinaient sans aucune attention toutes ses fleurs. Mais elle se dit aussi, que, finalement, ça n'avait pas d'importance. Elle tourna le regard vers Thomas :

- Oui j'étais chez Rosie, je ne suis rentrée que vers 18 heures, pas longtemps avant que tu n'arrives, en fait. Je n'ai même pas sonné chez toi, tu rentres toujours tard et tu m'avais dit que Seth avait pris des vacances, je ne pensais pas qu'elle serait là. Comment ça se faisait, d'ailleurs ?

Thomas ne voulait pas en parler :

- Elle est rentrée hier soir, plus tôt que prévu.

- Tu crois que c'est parce qu'elle a eu un problème pendant ses vacances ? Mais pourquoi n'êtes-vous pas partis ensemble ? Où était-elle ?

Il savait que la discussion allait inévitablement revenir sur ce sujet de polémique entre sa mère et lui :

- Je ne sais pas. Dans les Alpes il me semble.

- Quand même, ne même pas savoir où part sa petite amie. Ah mon Dieu, si seulement tu étais parti avec elle, mais pourquoi ?... Déjà en novembre elle était partie toute seule à l'Île de Ré, franchem...

Thomas la coupa, agacé.

- On ne va pas reparler de ça maman, c'est comme ça, elle voulait être un peu seule, qu'est-ce que j'y pouvais ? Bon, peu importe, tu n'as rien vu, donc.

Sa mère regretta de l'avoir énervé, elle savait très bien qu'il n'aimait pas que ce sujet fût abordé, mais elle ne le comprenait pas. Elle ne comprenait plus les jeunes, se disait-elle :

- Non... Pour une fois c'est bête que les Martin soient partis en vacances, elle qui espionne toujours à sa fenêtre, ça aurait pu rendre service.

Thomas allait lui demander de retourner chez elle, mais il s'en garda finalement et rêva à autre chose en voyant arriver le corbillard. Sa mère continuait à parler :

- Les Piranocci non plus d'ailleurs, ils travaillent tous les deux, mais sait-on jamais, ça ne coûte rien de leur demander.

Thomas revint dans la discussion, sans vraiment y prêter attention, cela faisait si longtemps qu'il faisait de fausses conversations avec sa mère.

- Et les Simon ?

- Les Simon ? Noooon... À part si l'assassin est passé par là derrière, mais avec la haie ils ne voient rien, il faut dire que s'ils la coupaient plus souvent... Non si quelqu'un a vu quelque chose, c'est Madame Marin ou Madame Louis, elles se promènent toujours dans le quartier. Mais pas avant 6 ou 7 heures du soir en ce moment, sans doute trop tard, remarque, il fait beaucoup trop chaud la journée. Mais, va, elles devaient sûrement dormir toutes les deux au moment du crime.

Thomas posa une main sur l'épaule se sa mère :

- Bon, je vais voir ce qu'il se passe, rentre, tu me tiens au courant si jamais quelqu'un te parle de quelque chose de suspect ; mais ne raconte pas trop si tu apprends des choses, après ça crée des rumeurs et soudain tout le monde sait qui est l'assassin et a tout vu.

- Oui d'accord, mais où vas-tu dormir s'ils bloquent ta maison ? Tu ne veux pas venir à la maison ?

- Non non, c'est bon, enfin je verrai, je rentrerai tard de toute façon. Bon je dois y aller. À plus tard maman.

Thomas rejoignit Stéphane qui prenait des notes avec Jean-Luc. Il leur donna quelques indices sur les voisins, des paroles de sa mère. Il parla aussi de Madame Marin et de Madame Louis. Jean-Luc ne perdit pas de temps et se chargea d'aller interroger les voisins, même si les chances qu'ils eussent vu quelque chose étaient minces. Thomas, étant suspect, devait subir une garde-à-vue. Ils convinrent de retrouver Jean-Luc au poste à 21 heures, pour effectuer la déposition de Thomas et mettre en commun tous les renseignements.

Le procureur vint enfin saluer Thomas. Il lui exprima dans un premier temps toutes ses condoléances, mais ne put s'empêcher de lui poser quelques questions.

- Vous savez si elle avait de la famille, des proches, que nous pourrions prévenir ?

Thomas était mal à l'aise devant cet homme beaucoup plus âgé que lui, beaucoup plus respecté que lui.

- Non, elle était orpheline, et d'après ce qu'elle m'avait dit sa nourrice était décédée.

Le procureur parut surpris :

- Et, elle n'avait pas d'amis, d'autres parents ?

- Elle était très discrète sur sa vie, je crois qu'elle avait une tante sur l'Île de Ré, des connaissances dans les Alpes aussi, à Nancy, Grenoble peut-être, mais je ne saurais pas vous dire les noms.

- Elle travaillait ? Vous la connaissiez depuis longtemps ?

- Non elle ne travaillait pas. Nous vivions ensemble depuis bientôt quatre ans.

- Et elle ne vous a présenté aucune des ses connaissances en quatre ans ?

- Et bien non, elle a toujours été très réservée.

Thomas manifesta des signes d'énervement, le procureur le sentit.

- Je vois, bon, je ne vous embête pas plus, de toutes les façons l'enquête complètera tout ça. Les RG doivent me rappeler dès qu'ils ont quelque chose, quoi qu'il en soit.

Le procureur salua et quitta Thomas pour rejoindre le commissaire. Thomas partit dix minutes plus tard avec Stéphane pour le SRPJ de Versailles, son lieu de travail.

Jean-Luc confirma que les voisins qui étaient rentrés tard n'avaient rien vu, bien-sûr, pas plus que Madame Marin et Madame Louis, qui ne sortaient pas par cette chaleur avant 19 heures. La déposition de Thomas fut rapide, il avait passé l'entière journée, de 9 heures à 19 heures, avec Stéphane, ce qui, si le diagnostic du médecin était bien confirmé, le disculpait totalement. Thomas subit tout de même deux heures de garde à vue, mais ce fut plus l'occasion pour les trois hommes d'éplucher les maigres éléments qu'il connaissait sur l'emploi du temps de Seth. Elle était rentrée la veille après deux semaines de vacances dans les Alpes, Thomas ne savait pas où exactement, et il l'avait vue pour la dernière fois le matin, elle dormait encore quand il avait quitté son domicile. Elle semblait très fatiguée ces derniers temps. Comme il l'avait dit au procureur, il ne connaissait pas de famille ou d'amis à Seth ; les éventuels l'apprendraient dans les journaux du lendemain.

Thomas, Stéphane et Jean-Luc n'attendirent pas le dernier appel du procureur, ni du commissaire, préférant se réserver la chance de se lever et venir tôt le lendemain matin. Ne pouvant dormir chez lui, Stéphane lui proposa de l'héberger, il irait chez sa mère les jours suivants ; mais pour la courte nuit qui l'attendait, l'appartement de Stéphane sur Versailles ferait mieux l'affaire. Thomas ne dormit pas cette nuit, ou seulement quelques dizaines de minutes. Il ne pouvait pas se tourner sur le petit canapé, lui qui dormait sur le ventre d'habitude, et sa brûlure lui faisait trop mal. Qu'allait-il faire ? Allait-il faire l'enquête ou pas ? Allait-il pouvoir la faire ? Il valait peut-être mieux qu'il la fasse, après tout... Il pleura, longtemps, tellement que ses yeux le brûlèrent le matin, quand le satané réveil de Stéphane se décida enfin à sonner.

Il avait dormi dans le salon, il attendit que Stéphane arrivât pour se lever. Juste un café, deux cafés, il n'avait pas faim. Stéphane lui prêta des sous-vêtements et une chemise. Il les mit dans la salle de bains, pas tellement qu'être nu devant Stéphane le gênait, mais il devait encore soigner sa brûlure, et la cacher.

Il ne fallait pas plus de dix minutes à Stéphane pour rejoindre le SRPJ. Stéphane se levait rarement avant sept heures trente. À huit heures il était pratiquement toujours au travail. Huit heures c'était encore tôt pour Thomas, mais il se demandait si, maintenant, il y allait encore avoir un tôt ou un tard, ou juste les relents d'une vie qui n'en finit pas...

Le commissaire arriva tôt, aussi :

- J'imagine que vous voulez vous charger de l'affaire ?

Thomas hésita un instant. Il regarda quelques secondes dans le vide, étonné que le commissaire lui proposât d'une manière si directe, puis reposa ses yeux sur son supérieur confortablement installé derrière son bureau, parfaitement propre et rangé, comme toujours.

- Oui. Oui... C'est mieux ainsi.

- Si vous pouviez trouver rapidement et mettre sous les verrous un assassin, je vous en serais reconnaissant.

- Oui, chef, bien sûr, je ferai mon possible.

"Un assassin", comme si n'importe lequel conviendrait, comme si la seule chose importante était ce que les gens croyaient, et que tout le monde se moquait de la vérité... Thomas se leva et quitta le bureau sans saluer son supérieur. Il fit un détour par la machine à café, mais dix d'affilée ne lui suffiraient pas pour avoir un brin de présence d'esprit ce matin. Il partageait son bureau avec Stéphane et Eric. Eric était en vacances.

- Tu aurais pu m'en ramener un !

Stéphane s'adressa à Thomas sur le ton d'une boutade, Thomas ne s'en aperçut même pas et répondit sans conviction :

- Désolé, j'ai la tête ailleurs.

- Je comprends. Tu es chargé de l'enquête ?

- Oui.

- Tu es sûr que c'est une bonne idée ?

- J'en sais rien.

- Je vais t'aider de toute façon, mais si c'est trop dur n'hésite pas. Tu peux prendre quelques jours de vacances peut-être, le temps que je déblaye un peu le terrain ?

- Non, merci, c'est bon, mais si jamais je n'hésiterai pas.

Stéphane partit se chercher un café, Thomas s'appuya contre son bureau, sans pousser le bazar qui faillit se renverser, soutenant son bras pour siroter son café en regardant à travers la fenêtre. Il était perdu, perdu. Il ne voulait pas faire cette enquête, il le savait, mais avait-il le choix ? Il voulait oublier, tout oublier. Mais qu'allait-il donc bien pouvoir trouver ?

- Il t'a donné les renseigments des RG ?

Il n'avait même pas entendu Stéphane revenir. Il se retourna et posa son café bien trop chaud entre le clavier de son ordinateur, qui avait déjà bien dû recevoir une vingtaine de cafés, il aimait ça, répétait Thomas à chaque fois, et le tas de paperasses, de cartes, de notes griffonnées qui délimitaient les quelques centimètres carrés d'espace libre sur son bureau. Il s'assit et regarda Stéphane :

- Non, il les a ?

Stéphane contourna son bureau, qui se trouvait à droite de celui de Thomas, un peu plus petit, il avait été rajouté après coup, mais beaucoup plus rangé.

- Je crois qu'il m'a dit qu'hier ils n'avaient rien trouvé mais ce matin ils devraient avoir le dossier.

Mais non. Rien, rien du tout. Les Renseignements Généraux n'avaient rien. Nom, empreintes ou photos n'avaient rien donné. Seth Imah n'avait pas d'adresse, pas de date de naissance, n'avait jamais travaillé nulle part. Seth Imah n'était pas connue, n'était pas française, pas européenne, et, comme ils l'apprendraient dans deux jours, n'existait dans aucun des pays membres d'interpol, pas sous ce nom, du moins. Mais les recherches basées sur sa photographie, plus longues, ne révéleraient rien non plus.

Ylraw - Vacances

Mardi 3 décembre 2002

Un peu de répit, enfin, dans ce cybercafé de Melbourne, pour prendre le temps de poser les événements. Pour simplifier la lecture, tout comme l'écriture, je vais tenter tant que possible, sauf oubli, d'écrire les péripéties dans l'ordre et au présent. Ceci de façon à rester dans un ordre chronologique, et de m'éviter d'utiliser tous ces temps barbares du passé que je ne maîtrise pas. De plus ceci me donnera aussi l'occasion de parler des éléments que je ne réalise qu'après coup. Par exemple l'épisode de l'homme qui vendait des bracelets et que je n'ai mentionné qu'au moment où je me suis rendu compte que je ne pouvais pas enlever le mien. Il aurait plus justement trouvé sa place auparavant. Bien évidemment je n'ai peut-être pour l'instant pas encore tous les éléments, mais j'ai l'impression, même si je me pose sûrement plus de questions que je n'ai de réponses, que beaucoup de choses peuvent être mises en corrélation dans ce qui s'est passé depuis mon départ de Paris. Je reprends donc l'histoire où je l'avais laissée.

Lundi 28 Octobre, encore trois jours de travail avant de partir pour l'Île de Ré. Je tente de me déstresser un peu du souci causé par le bracelet ; après tout quand je le prends sans me poser de questions je me sens plutôt bien. Je fais l'effort de me concentrer sur le boulot, et reste un peu tard pour discuter et pas me retrouver seul. Comme d'habitude le soir repas avec les couche-tard du travail. Mardi, mercredi, même histoire, il fait moyennement beau ; je prépare deux ou trois affaires pour le week-end prolongé. Nous serons cinq là-bas. Guillaume, Amaury et moi partons en train mercredi soir, et le lendemain soir Pixel et François nous rejoignent en voiture. Ils travaillent tous à Mandrakesoft. Les parents de Guillaume habitent La Rochelle. Nous allons en train jusque là, et ses parents nous attendent à la gare où ils nous prêtent une voiture pour le week-end. Ce qui est bien pratique et sympathique de leur part parce que l'Île de Ré est un peu plus grande que ce que je ne pensais. D'autant plus que Saint-Clément des Baleines, le patelin où nous allons retrouver la maison de vacances de la grand-mère de Guillaume, est tout à l'extrémité ouest de l'île.

Un fois sur place le premier soir nous ne nous couchons pas très tôt, entre le voyage et le fait que nous discutons un peu avant de nous organiser pour dormir. La maison n'est pas très grande mais agréable, une grande pièce qui se sépare en deux, une chambre, une salle de bain et une cuisine. On peut tenir à huit dit Guillaume, et à trois ou à cinq demain ce sera tranquille. Il y a en plus un grand jardin où on peut aller faire pipi pour économiser une chasse d'eau, ce qui représente au moins vingt litres, dixit Guillaume, ce n'est pas rien, c'est le nécessaire pour une journée en Afrique.

Jeudi, je dors mal ; je vais paradoxalement à la fois tellement bien, physiquement, et tellement mal, moralement. Je ne sais pas si cela vient uniquement du fait que j'ai des remords, que je me sens coupable, faible, ou si le bracelet me donne aussi ce malaise moral. Mauvaise nuit mais je finis par faire un somme le matin, et pour une fois je me fais réveiller par autre chose qu'un rêve délirant. Guillaume est debout, Amaury ronchonne dans son lit. Après un petit déjeuner grâce aux victuailles gentiment fournies par la maman de Guillaume, nous prenons la voiture pour aller à Saint-Martin faire les courses pour les jours à venir. Manque de chance l'Intermarché est fermé entre midi et 15 heures. Nous y sommes vers 13 heures et quelques et nous décidons d'aller déjeuner dans un petit resto sur le port de Saint-Martin. Tout est plutôt tranquille et joli, il n'y a pas trop de touristes à cette époque de l'année. Guillaume reconnaît à une table une personne connue, qui a fait je ne sais plus trop quoi dans "Notre Dame de Paris", la comédie musicale. Ce doit être le metteur en scène ou quelque chose dans ce genre. Mais ce n'est pas très important.

Nous finissons par aller faire les courses, de quoi tenir quelques jours. Ensuite nous partons à la recherche de pelles de compétition pour les châteaux de sables sur la plage. Nous finissons à un magasin d'outillage où nous nous dégotons une bonne bêche et une pelle de chantier à faire pisser d'envie tous les marmots des plages.

Retour à la maison, nous décidons alors d'aller faire un tour à la plage de la Conche, pas très loin de là. Premier essai de château sur la plage, circuit de billes... L'eau n'est pas chaude, juste les pieds dedans suffisent à m'avertir qu'il vaut mieux attendre le lendemain pour une tentative de baignade. Je commence à détester les lendemains, ces nuits qui séparent les jours et où je ne fais que penser à ce fichu truc en métal, ou bien en je ne sais pas quoi, et à elle, encore. Est-ce que tu as vraiment voulu que je le mette ton bracelet ? Est-ce qu'il est vraiment à toi ? Où es-tu ? Soupir... La vie est dure parfois...

Vendredi. Pixel et François sont arrivés hier soir. Je n'ai pas beaucoup dormi. J'ai comme le sentiment que ce bracelet m'observe, m'étudie. Je reste au lit histoire de ne pas déranger mes potes qui ont l'air de dormir paisiblement. Je ne sais pas trop quoi penser, quoi faire. Je suis à la fois désespéré de cette chose qui de toute évidence me veut du mal, et presque heureux que quelque chose de surnaturel, ou d'étrange, arrive. La vie est tellement morose par moments, le monde tellement glauque, avec toujours les mêmes rengaines, les mêmes objectifs, la même misère, les mêmes injustices... Peut-être ce bracelet est-il la clé pour quelque chose de nouveau ? Ah bah ! Guillaume a sûrement raison, je suis complètement aveuglé par ce truc qui n'est rien d'autre qu'une excuse pour tenter de m'évader un peu de la réalité. Pourtant j'ai tellement l'impression que c'est vrai.

J'attends, une heure, peut-être deux ou trois en réalité, et je finis par regarder l'heure. 8 heures 54. C'est une heure honnête pour se lever et aller faire un tour dehors. Je prends deux ou trois affaires sans trop faire de bruit, m'habille dans la cuisine et je sors. Il fait plutôt frais. Le temps est grisailleux. Ah mon Soleil, où es-tu donc ? Pourquoi es-tu si loin depuis si longtemps ? Que ne pourrais-tu, toi, me débarrasser de ce bracelet ? Peut-être devrais-je demander à mes amis de tenter de me l'enlever pendant que je dors ?...

Je marche un peu, vais jusqu'à la mer qui ne se trouve qu'à quelques centaines de mètres. Je m'assois sur le petit mur de la digue quelque temps, regardant sans penser à rien le ressac des vagues sur la plage de galets. Le ciel et la mer ne forment qu'un infini grisâtre et triste. Je rentre ensuite doucement, après une petite heure à rester là, rêvasser. Mes copains dorment toujours. Je reprends un peu de forces et tente une fois de plus de m'enlever ce bracelet, sans succès, bien sûr, toujours cette dépendance. Je me demande comment il marche ; il doit utiliser des ondes ou quelque chose de ce type. J'ai l'idée de trouver du papier alu pour faire une sorte de cage de Faraday. Sans grand succès, dès que je l'enlève pour l'enfermer à l'intérieur, crise de larmes et compagnie, convulsions, c'est vraiment impressionnant. Ce n'est plus le bracelet le problème désormais, c'est moi. Je suis plus dépendant du port de cette chose qu'un drogué ne l'est de la cocaïne ; de l'héroïne pour être plus juste, n'existant pas, parait-il, de dépendance physique forte à la cocaïne.

J'ai dû faire un peu de bruit, Guillaume se lève ; il dormait dans la chambre à part alors que nous quatre dormions dans la pièce principale.

Il me pose la main sur l'épaule et prends un air sérieux pour me demander si j'ai bien dormi.


- Non, je réponds d'un air triste.

Il fait la moue et se penche à la fenêtre pour voir le temps qu'il fait.

- Toujours le bracelet ?

- Ouais, je réponds en m'appuyant contre le plan de travail.


Il se retourne vers moi, s'appuie lui aussi en face de moi.

- Mais c'est quoi ce truc avec ce bracelet, c'est du cinéma ? Franchement je n'y crois pas, et les autres n'y croient pas non plus.

- Je sais que c'est fou, mais qu'est-ce que tu veux que je te dise ? J'ai aussi du mal à y croire, mais qu'est-ce que ça peut être, alors ?

- Je sais pas... Peut-être que t'es juste malade, peut-être que tu associes ça au bracelet mais que c'est juste la grippe ou..

Je le coupe.

- Je n'ai pas de fièvre, je n'ai pas de rhume.

Il souffle et se tourne pour regarder dehors.

- J'en sais rien, oui, peut-être que c'est le contre-coup de la distro, on est toujours un peu fatigué à la fin.

- Mais franchement c'est fou, on dirait vraiment que c'est lié spécifiquement au bracelet, on dirait que c'est lui qui provoque tout.

- Et ça peut pas être cette fille ? Peut-être que t'es amoureux d'elle, peut-être que le bracelet reste la seule chose qui te lie à elle, je sais pas...

- Non, je ne suis pas amoureux, je suis curieux de la revoir, mais pas amoureux, faut pas exagérer, je ne l'ai vue que quelques minutes.

- Ça peut suffire, peut-être que tu as mal vécu ta séparation avec Virginie, peut-être que c'est un tout, le fait que tu ne sois pas avec Virginie, que tu sois fatigué à cause du travail, peut-être un peu malade, peut-être faible psychologiquement... Mais tu ne devrais pas te laisser aller. Tu devrais vraiment virer ce truc, c'est n'importe quoi, va donc le balancer dans la mer que tu t'en débarrasses ! Après tu devras bien faire sans.

Je sais bien que c'est ce que je devrais faire.

- Tu as sans doute raison... Mais...

Il se penche vers moi pour me prendre le poignet et regarder le bracelet.

- Bien sûr que j'ai raison, et si tu continues à nous embêter avec cela, je peux te dire que je vais te le balancer moi-même ton machin !

Rien que de me l'imaginer j'ai un frisson dans le dos.

- Non, non, il faut que ce soit moi qui le fasse, sinon je vais péter un boulon. Mais je vais le faire.

Nous restons silencieux un moment, j'ai l'impression que je lui fais pitié... Il brise finalement le silence.

- Les autres dorment ?

Je relève la tête pour le regarder dans les yeux, comme pour dire plus de choses.

- Je ne sais pas, ça fait un petit moment que je suis debout. Je suis allé faire un tour dehors prendre l'air.

Les autres ne dormaient pas, ou pas tous. Plus exactement seul Amaury menaçait quiconque tentant de le sortir du lit à une heure aussi indue de diverses représailles. Et puis finalement déjeuner pour tout le monde et programme de la journée.

- Je propose pour commencer une petite balade sur la digue jusqu'au phare des Baleines. Après on revient manger ici, de toute façon il est déjà tard, puis s'il fait beau on peut prendre les pistes cyclables en rollers, elles sont pas trop mal et traversent les marais, ça fait un tour sympa d'environ dix ou quinze bornes.

G.O. par Guillaume.

- Et la bite géante sur la plage ? remarque Amaury, qui est encore assis dans son duvet, tentant d'émerger :


- Ah oui c'est vrai Amaury, ben on pourra la faire demain ?

- Ouais mais on peut quand même aller sur la plage ?

Pixel tente un compromis :

- Bon on n'a qu'à faire la balade jusqu'au phare, et puis après déjeuner on voit en fonction du temps si on fait plage ou roller, moi je sors pas mes rollers si c'est mouillé, de toute façon.

Tout le monde semble d'accord.

Après le déjeuner chacun participe pour débarrasser la table, puis nous partons faire une balade en direction de la digue où je suis déjà passé ce matin. Je n'ai pas trop le coeur à quoi que ce soit, de toute manière. Nous arrivons finalement jusqu'au phare au sommet duquel nous décidons de monter. Il n'est pas extrêmement haut mais comme le pays est plutôt plat, nous voyons assez loin malgré le temps plutôt brumeux. Je n'aurais peut-être pas dû monter, une fois en haut j'ai eu presque envie de sauter par-dessus. Sauter pour que cette chose me laisse enfin. Je me demande si je ne suis pas en train de perdre les pédales. Ce n'est pas vraiment mon truc le suicide. Est-ce que ce serait ce bracelet qui me donne ces envies ? Bordel je ne sais plus si c'est moi qui pense ou un autre, ou autre chose !

Je m'évade un peu en regardant l'horizon. Amaury et Pixel ont une conversation métaphysique sur la pente que cela ferait s'il y avait une piste de ski entre le sommet du phare et une maison pas très loin de sa base. Nous sommes assez haut pour sentir le vent souffler. Mais il n'emporte rien de mes poids. Il ne fait que me transir et nous redescendons alors que je commence à n'avoir vraiment pas chaud. Retour à la maison par l'intérieur des terres, déjeuner, des pâtes avec je ne sais plus vraiment quoi ; je ne mange presque rien de toute façon. Je tente de dormir un peu ensuite, je réussis à faire un somme d'une vingtaine de minutes au chaud sous deux ou trois couvertures.

C'est encore un de ces sales rêves qui me réveille, toujours comme si quelque chose m'observait, si ce bracelet voulait m'emporter. Il y réussira, à force... Je commence à perdre la volonté de me battre. Les autres n'attendant plus que moi, je ne poursuis pas ma sieste, je me lève et nous partons pour la plage, décidant de laisser le roller pour le lendemain.

Plage de la Conche, toujours la même. La marée descend, nous entreprenons la construction d'un bassin de rétention, c'est à dire pour le dire simplement de faire un trou alimenté par des canaux pour drainer l'eau infiltrée dans le sable, et ainsi créer une sorte de petit étang. Je file deux ou trois coups de pelle puis je vais plutôt m'asseoir un peu plus loin, je n'ai pas vraiment l'envie de m'amuser. La mer me tente un peu, je retire mon tee-shirt pour garder juste mon maillot. Ma montre au poignet gauche, et le bracelet au poignet droit, toujours. L'eau est froide. Les autres finissent leur bassin de rétention et viennent aussi tester l'océan. C'est si froid mais j'en oublie un peu le reste et parviens un instant à me détendre, enfin. L'engourdissement en est presque agréable. Après une dizaine de minutes tout le monde sort et nous repartons alors que le Soleil est déjà couché depuis un petit moment. Le soir nous sommes tentés par un plateau de fruits de mer à un restaurant. Douche pour tout le monde puis direction Saint-Martin en voiture. Un peu la galère avant de trouver un restaurant non complet ou avec des places en non-fumeurs. Mais l'attente nous permet de faire le tour du port et une balade dans la ville, qui se révèle des plus mortes en dehors des alentours immédiats du port. Plateau de fruits de mer, je n'ai pas vraiment d'appétit ; je goûte un peu tout mais ne mange pas grand-chose. Ceci pour le plus grand bonheur de mon entourage en famine permanente, enfin surtout Pixel.

Je ne fais pas attention à quelle heure nous rentrons, je suis fatigué, épuisé, mais je sais aussi très bien que la nuit ne sera qu'un autre ramassis de cauchemars. J'ai chaud ou froid je ne saurais dire, les deux peut-être. Après quelques heures d'insomnies, je ne sais pas combien, je ne regarde même pas ma montre pour m'en faire une idée, je crois que je m'en moque, je décide d'aller faire un petit tour dehors, prendre l'air, regarder les étoiles. Je m'habille sans faire de bruit et sors pour marcher un peu. Il n'y a pas d'étoiles, le ciel est couvert... Je marche en réalité plus qu'un peu et me dirige, sans trop savoir pourquoi, vers la plage de la Conche, où nous sommes allés hier et aujourd'hui. Nous nous y rendons habituellement en voiture mais ce n'est pas si loin à pied finalement. Je m'assieds un peu sur le sable. L'air est frais. Je soupire. Et puis, je ne sais pas trop si c'est moi qui... Enfin, je me lève, et je marche vers l'eau. Une vague recouvre mes chaussures. Elle est froide, mais c'est comme si j'avais besoin de me retrouver là. Je continue à avancer, j'ai de l'eau jusqu'à la taille. Je tiens mes bras hors de l'eau puis enfin plonge le bracelet sous la surface, pour le glacer, pour le noyer, pour l'oublier. J'avance, encore, jusqu'à devoir nager, je vais doucement, en faisant une sorte de pseudo-brasse. J'oublie... Je ne sais pas trop si j'ai nagé longtemps ou pas, loin... Je n'ai pas envie de regarder derrière. Je m'arrête, je le sens de nouveau à mon bras, presque encore plus froid que la mer. Je prends ma respiration, je descends de quelques mètres sous l'eau. Je souffle, je m'enfonce en même temps que l'air de mes poumons s'échappe. Tranquillité... Enfin... Tranquillité...

Le silence, le froid, la quiétude d'oublier.

Puis la panique, me réveillant presque d'un mauvais rêve. Je réalise que je suis descendu très profondément sous l'eau, cela siffle dans mes oreilles, j'ai besoin d'air. J'ai froid. J'essaie de remonter, mais je n'ai plus d'air et ne peux retenir le réflexe de reprendre ma respiration. Une brûlure envahit mes poumons, je commence à tousser, et je comprends que je ne contrôle plus rien, que l'eau a rempli mes poumons, et que je ne peux qu'accepter les derniers soubresauts spasmodiques de mon corps. Il parait que l'on se noie un peu moins vite dans l'eau salée que dans l'eau douce. Quatre minutes je crois... Je t'aimais bien, corps, tu n'étais pas parfait mais je t'aimais bien. Je crois que je ne t'aurais changé pour rien au monde... Pardon pour tout ce que je n'ai pas fait, pardon de partir alors qu'enfin quelque chose arrivait... La vie est étrange parfois...

Thomas - Repos

Mercredi 20 août 2003, 11 heures 40, salle de réunion. Jean-Luc se chargea d'énumérer les documents :

- Récapitulons, les médecins diagnostiquent une heure de mort voisine de 16 heures. Pour l'instant aucun témoignage d'une visite à cette heure-là. La dernière personne sur les lieux était la mère de Thomas, qui est partie vers 11 heures du matin, et la dernière personne ayant vue Seth est Thomas, le matin, vers 8 heures, quand il a quitté son domicile. Seth a passé la nuit avec lui, et elle revenait la veille de deux semaines de vacances dans les Alpes. D'après Thomas, elle est revenue en train. Toutefois si c'est le cas elle ne voyageait pas avec un billet à son nom, aucun billet de SNCF n'a été vendu au nom de Seth Imah ou divers anagrammes dans les six derniers mois. Avant ces vacances Thomas la trouvait fatiguée, et cela depuis plusieurs mois.

Thomas manqua de se brûler en cessant de boire son café pour confirmer :

- Depuis le début de l'année elle allait de moins en moins bien, oui.

Stéphane, assis à côté de lui, l'interrogea :

- Elle était malade ?

Thomas répondit en regardant fixement son café, d'une voix rêveuse :

- Je ne crois pas, mais elle refusait ne serait-ce que le simple fait que je mentionne la visite d'un médecin.

Stéphane laissa porter son regard dans le vide :

- Étrange...

Jean-Luc reprit :

- Peut-être, mais il se trouve qu'elle n'est pas morte de maladie, mais assassinée. Alors euh, le fait qu'elle soit... qu'elle était malade... Enfin elle était peut-être malade et c'était peut-être important, mais ça n'explique pas qui l'a tuée et pourquoi.

Jean-Luc s'énerva passablement, il s'énervait toujours de ne pas trouver ses mots :

- Bref, il faut rajouter que Seth Imah est complètement inconnue des services de renseignements, pas plus les photos que les empreintes n'ont donné quoi que ce soit. Tu aurais d'autres photos, d'ailleurs ?

- Elle n'aimait pas les photos, ne supportait pas ça, je ne suis même pas sûr d'avoir une seule photo de nous deux. Elle les jetait quand elle trouvait une photo d'elle.

- Oui, on a même dû utiliser une de celles prises à la morgue, celle que tu nous a donnée n'était vraiment pas géniale... Tu dis l'avoir rencontrée il y a quatre ans, fin de l'été 1999.

Stéphane s'aperçut avec étonnement que ses critiques sur le manque d'initiative de Jean-Luc avait porté leurs fruits. Thomas lui aussi fut étonné que Jean-Luc menât la discussion, il se dit que le petit Jean-Luc grandissait ; c'était le plus jeune, en effet, n'ayant intégré le SRPJ que six mois auparavant, et il n'avait que vingt-deux ans. Thomas lui répondit :

- Oui, elle était orpheline, et venait de Nancy. Je sais qu'elle a aussi séjourné à Grenoble, et auparavant dans un petit village dans les Alpes, je ne me rappelle pas du nom.

Stéphane compléta :

- De plus elle ne travaillait pas, et restait très discrète sur ses amis, en gros tu ne savais pas grand chose de sa vie.

Thomas retint un soupir avant de répondre :

- Non.

Jean-Luc se permit un commentaire :

- Perso moi je cherche toujours un minimum d'info sur mes copines, mais bon, je suis peut-être un peu parano.

Stéphane le regarda avec un regard noir, Jean-Luc le vit et fit un "Quoi ?" silencieux en écartant les mains et en haussant les épaules. Thomas n'y prêta pas attention :

- C'est vrai que je n'ai jamais regardé, mais de quoi aurais-je dû me méfier ? Elle était si gentille, si simple, si sans histoires...

Jean-Luc reprit la suite :

- Enfin passons, apparemment cette affaire est plus compliquée que ce qu'on aurait cru. Le commissaire dit qu'il aimerait quand même qu'on ne traine pas là-dessus, parce que comme il le dit un meurtre dans une bourgade huppée où les précédents soucis se ramenaient à un chien perdu ou écrasé, ça fait tache d'huile. C'est peut-être un ancien voyou du coin, on pourrait regarder qui Thomas a mis derrière les barreaux et qui pourrait s'être vengé. Il faudrait aussi interroger toutes les personnes susceptibles d'avoir vu Seth ou d'avoir vu quelque chose, les gares, les stations de métro. Et ça serait bien qu'on trouve le nom de ce village où elle était en vacances, dans les Alpes, là. Il nous faudrait aussi un peu plus d'info sur elle, pour l'instant c'est assez maigre. Le commissaire m'a dit qu'il sera en vacances à partir de la semaine prochaine pour deux semaines, et il m'a bien fait comprendre qu'il n'aimerait pas que le procureur le dérange trop souvent. En gros il voudrait qu'on ait une piste sérieuse d'ici à la fin de la semaine.

Stéphane prit la parole, s'adressant à Thomas, d'une voix calme et posée qui contrasta avec le débit rapide et haché de Jean-Luc, sans doute un peu stressé de mener la discussion.

- Tu n'as vraiment aucune idée de qui pourrait lui vouloir du mal ?

Thomas resta plus d'une minute sans rien dire, le regard sur Stéphane, à tel point que ses deux collègues en furent gênés. Puis il répondit en levant les deux mains :

- J'ai aucune idée, non, et je m'aperçois que je ne savais presque rien d'elle, presque rien...

- Tu avais parlé de sa nourrice.

- Oui, mais... Elle est décédée, en tous cas c'est ce que Seth disait.

- Mais tu n'avais pas son nom ?

- Non, je ne crois pas que Seth me l'ait dit, ou alors je l'ai oublié.

Les trois hommes restèrent silencieux un moment, se demandant sans doute par où commencer. Jean-Luc et Stéphane espéraient bien quelques indices de la part de Thomas, mais celui-ci n'en avait pas, ou n'en donnait pas. Devaient-ils conseiller au commissaire de mettre Thomas en vacances, ou l'éloigner de l'affaire ? En avaient-ils le droit, et puis le meurtre datait de la veille, comment pouvaient-ils lui reprocher d'être ailleurs ou de ne pas faire d'effort ? Stéphane lui proposa finalement de prendre un peu de repos :

- Tu sais Thomas, je pense vraiment que tu devrais prendre au moins un jour ou deux, ne serait-ce que pour passer ces moments difficiles, et aussi mettre un peu d'ordre dans ta tête. Nous pendant ce temps on dépouillera les trucs qu'on a, si ça se trouve ils finiront par dénicher quelques chose aux RG.

Jean-Luc approuva sur-le-champ, il avait depuis le début peur de parler de cette histoire sans prendre le risque de blesser Thomas, de le savoir un peu à l'écart lui semblait une très bonne idée :

- Oui, Stéphane a raison, ça va être trop dur pour toi sinon, prends quelques jours, passe ta peine.

- Et quand tu reviendras nous aurons fait toutes les démarches compliquées et difficiles pour l'autopsie et les tests, et tu auras les idées plus claires sur le sujet, peut-être que des événements anodins te reviendront et nous mettrons sur une piste.

Thomas pouvait difficilement refuser, tout en sachant qu'il n'avait qu'une envie, c'était bien celle de se retrouver seul :

- Oui, vous avez raison, je vais prendre quelques jours.

Stéphane et Jean-Luc eurent tous deux un soupir de soulagement, Stéphane se leva :

- Allons voir le commissaire, pour lui demander.

Deux heures plus tard Stéphane déposait Thomas chez lui, plus exactement chez sa mère, car le travail de relevés dans sa maison lui en bloquerait l'accès pendant encore deux jours. Il ne se sentait pourtant pas de rester deux jours entiers avec sa mère. Avant même de la voir, il décida alors de partir dans leur maison en Normandie. Il entra et parla de son intention à sa mère, en insistant bien qu'il voulait rester seul, et qu'il était hors de question qu'elle vînt avec lui.

La Normandie, la mer. La route avait été bonne, il n'avait même pas roulé vite, peut-être parce que les larmes l'empêchèrent fréquemment de voir clair.

Mais que savait-il d'elle, se demandait-il, assis sous l'ombre à peine rafraîchissante du store, devant la petite maison familiale donnant sur les deux cents mètres de plage rocailleuse ? Que savait-il d'elle ? Que pouvait-il faire ? Tout était tellement embrouillé. Comment éclaircir cette affaire ? Mais qu'y avait-il donc à éclaircir ? Rien ! Il n'y avait rien !

Il caressa doucement sa brûlure, au niveau des côtes. Elle le faisait toujours souffrir, elle le ferait souffrir pour toujours, il en avait peur.

Thomas s'étira, reprit la canette de bière laissée sur la table, s'enfonça dans sa chaise et posa les pieds sur la table. Il but une gorgée. Il garda les yeux dans le vide. Que savait-il de la vie de Seth ? Pas grand-chose... Mais qu'avait-il eu besoin de savoir, depuis qu'il l'avait rencontrée, en ce mois de septembre 1999, quand il l'avait prise en stop à Jouy-en-Josas, pour la mener devant les locaux un peu perdus de Silicon Graphics ; et quand il l'avait recroisée, deux jours plus tard, cherchant un appartement à louer en ville ? Emmanuelle l'avait quittée trois ans plus tôt, trois longues années sans rien d'autre qu'une nuit de temps en temps, comment pouvait-il résister à Seth ? Comment pouvait-il résister à sa force, à sa volonté, à sa beauté ? Il avait plié, pendant trois ans, n'avait été qu'un jouet, il le savait ; il s'en moquait.

Mais elle avait changé, cette année, perdant de sa force, de sa volonté, voulant partir... Mais pourquoi donc avait-elle voulu partir !

Le téléphone dérangea Thomas. Ce n'était pas comme il s'y attendait sa mère qui avait déjà appelé deux fois aujourd'hui, mais Emmanuelle, justement, qui s'inquiétait pour lui. Il obtint finalement l'aveu que c'était sa mère qui l'avait prévenue, mais l'idée de noyer son chagrin dans ses bras ne le gênant pas, il ne lui en tint donc pas rigueur. Il feignit, mais feignait-il vraiment, d'être déprimé, et d'avoir besoin de parler. Emmanuelle accepta l'invitation pour le week-end. Il remit à plus tard l'explication détaillée de son état, il n'avait pas grand-chose à dire, de toute façon. Thomas voulait juste faire l'amour avec elle, comme si le goût et l'odeur de Seth étaient toujours sur sa peau, et qu'il devait s'en laver, s'en purifier, pour oublier.

C'était glauque, mal, immoral, il le savait, mais il était trop faible, trop faible pour résister, trop faible pour garder la tête haute. Il en voulait à Seth, même morte il lui en voulait encore.

Le vendredi il dut rentrer sur Paris pour diverses formalités administratives relatives au futur enterrement de Seth. Il fit vite, car il voulait repartir en Normandie, ne pas rester là, ne surtout pas rester là, trop proche d'elle, comme si elle pouvait encore se réveiller. Il en avait peur, en un sens, Seth était tellement forte. Il passa tout de même à son travail, pour avoir quelques nouvelles, pour savoir, pour y voir un peu plus clair, pour déterminer que faire. Mais Jean-Luc et Stéphane n'avaient rien de plus. Ils n'avaient trouvé aucun indice chez lui. L'autopsie n'avait rien révélé, Seth était en parfait état de santé. Ils n'avaient même pas fait l'amour cette dernière nuit. Thomas lui non plus n'avait aucune information, mais rien d'étonnant, il n'avait même pas cherché.

Il décida ensuite d'aller tout de même dire bonjour à sa mère, pour ne pas qu'elle s'inquiètât, et surtout il savait que si elle apprenait qu'il était venu sur Paris sans passer la voir, ses remontrances lui seraient bien plus difficiles à supporter que de simplement la voir cinq minutes le jour même. Il manqua d'écraser un gamin qui traversait la route avec son vélo juste en face de chez lui. Il n'eut même pas le temps de s'excuser, le marmot prit la poudre d'escampette sans attendre son reste, sans doute dérangé dans quelque planification de bêtises.


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