Excerpt for Chroniques de Galadria III - Enseignements by David Gay-Perret, available in its entirety at Smashwords

Chroniques de Galadria III - Enseignements


By David Gay-Perret


Copyright 2011 David Gay-Perret


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Table des matières


Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Carte






A tous ceux qui savent encore apprendre…

Chapitre 1

LES sacs des deux voyageurs touchèrent le sol dans un bruit mat. Kezthrem avait décidé qu’ils passeraient tous deux la nuit ici, et celle-ci tombait déjà. L’endroit n’avait rien de particulier : quelques arbres situés au sommet d’un petit monticule offraient une protection somme toute relative aux deux individus, qui décidèrent néanmoins de s’installer à leurs pieds. « Le bon côté de ce voyage, songea Glaide tout en étirant ses membres fatigués, c’est qu’il n’est plus nécessaire d’instaurer un tour de garde ! »

En effet, le jeune homme parvenait désormais à discerner le moindre bruit suspect durant son sommeil. Son maître et lui-même avaient été surpris une fois en pleine nuit et avaient affronté et vaincu leurs assaillants.

Pendant que Kezthrem préparait de quoi manger, Glaide s’occupa du feu : il trouva sans difficulté quelques brindilles qui brûleraient facilement, et des branches plus grosses qui permettraient d’entretenir le brasier.

Tout fut installé en quelques minutes, et tandis que les deux voyageurs savouraient un repos et un repas bien mérité, l’adolescent étudia sa carte. Cela faisait trois jours qu’ils avaient débuté leur périple. Au début, Glaide avait eu du mal à dormir à même le sol tant il s’était habitué au confort d’un véritable matelas. Mais bien vite il avait retrouvé ses vieilles habitudes, et l’action et l’imprévu qui ne manquaient pas de pimenter le chemin n’étaient pas pour lui déplaire !

Il avait également constaté que le rythme de marche de Kezthrem était des plus déstabilisants : ce n’était jamais régulier ! Certaines fois le maître et le disciple avançaient jusque tard dans la nuit, et d’autres fois ils s’arrêtaient presque en milieu d’après-midi ! Cette vitesse inégale rendait tout calcul difficile, pourtant le jeune homme parvint à estimer la distance parcourue, et constata finalement qu’ils n’avaient presque pas avancé. Il soupira et s’allongea, le regard perdu parmi les étoiles.

« Nous devrions atteindre une ville d’ici une semaine », annonça soudain Kezthrem.

Glaide sursauta et se rassit tandis que l’homme poursuivait :

« Elle est indiquée sur ta carte sous le nom d’Ojilon. »

L’adolescent recentra immédiatement son attention sur le parchemin et trouva aisément le lieu : il était situé très à l’est, proche de la limite entre les montagnes d’Oclin-Fer et la forêt en dessous. « Ainsi donc voilà la direction que nous prenons… », songea le garçon. Son maître n’avait toujours pas daigné le renseigner sur l’endroit où ils allaient, et il se contentait de suppositions.

Toutefois il semblait que le lieu mystérieux était proche d’Ojilon puisque l’atteindre leur prendrait en tout une dizaine de jours, tandis que Kezthrem avait estimé la durée totale du voyage à environ deux semaines. Plus il y réfléchissait, et plus Glaide se disait que leur destination n’apparaissait sûrement pas sur la carte qu’il possédait… Mais quoi qu’il en soit il continuerait à patienter.

« Maître, commença-t-il, ne croiserons-nous pas d’autres gens avant d’atteindre cette ville ?

- Si, je pense que nous ne serons pas toujours seuls. En réalité il existe de nombreux villages de taille plus ou moins importante sur les Terres Connues, mais seuls sont reportés les plus gros. Il est tout à fait probable que nous croisions, à défaut de véritables cités, au moins des habitations isolées.

- Et pourra-t-on y dormir ?

- Cela dépendra de s’ils ont de la place pour nous loger ou non. Et puis nous devrons échanger le gîte et le couvert contre quelque chose.

- J’ai de l’argent, vous le savez ! S’exclama le jeune homme.

- C’est vrai, mais certaines fois ces gens ont besoin d’autre chose, plutôt des services.

- Ah bon ? S’étonna le garçon. Comme quoi par exemple ?

- Et bien je me rappelle d’une femme dont le mari était parti voyager. Il ne devait pas rentrer avant plusieurs jours, et il lui fallait du bois. Ses enfants étaient trop jeunes pour manier la hache, je lui ai donc tout naturellement proposé de lui couper quelques bûches. Crois-moi Glaide : cela lui a été bien plus utile qu’une poignée de dras.

- Mmm…, marmonna l’intéressé. Et bien je serais heureux d’apporter mon aide à ceux qui me logeront ! Que celle-ci soit pécuniaire ou de toute autre nature. »

Kezthrem sourit puis s’allongea, et son disciple fit de même. Ils étaient installés côtes à côtes.

Bientôt la voix profonde de l’homme s’éleva à nouveau :

« Que nous montrent les étoiles, selon toi Glaide ? »

Naturellement, le jeune homme ne sut quoi dire : il ne comprenait même pas la question ! Kezthrem répondit à sa place :

« Pour ma part j’y vois le bonheur, la sérénité…

- Comment cela maître ? Demanda l’adolescent vivement intéressé.

- Réfléchis mon jeune disciple, répondit-il d’une voix douce. Les étoiles, bien que belles, ne sont visibles que la nuit. Pourtant elles existent tout au long de la journée.

- Tout comme le bonheur…, murmura Glaide qui commença à comprendre. Il est présent partout et en toute circonstance, pourtant nous ne le voyons que par intermittences, pendant un temps souvent trop court…

- Et qu’arrive-t-il lorsqu’il y a trop de lumière aux alentours ?

- Les étoiles disparaissent de notre vue. Il faut savoir les voir, les chercher, se débarrasser de ce qui nous gêne pour les distinguer. Tout comme le bonheur, la joie… »

Du coin de l’œil, Glaide distingua le visage de son maître éclairé à la fois par la lune et les flammes. Il souriait.

Les deux voyageurs passèrent ainsi leur troisième nuit sur la route.



Deux jours plus tard, le maître et le disciple n’avaient encore croisé personne. Kezthrem avait toutefois précisé que la direction qu’ils empruntaient n’était que peu fréquentée, et l’adolescent avait voulu savoir pourquoi. Cependant l’homme ne lui avait pas répondu clairement : il avait simplement déclaré que la réponse s’imposerait bientôt d’elle-même…

Ainsi donc, en ce milieu d’après-midi, les deux voyageurs marchaient-ils en silence. Glaide s’arrêta soudain, surpris : devant lui se dressait une petite barrière. A l’aspect qu’elle avait il jugea qu’elle datait de plusieurs années. Le bois devait être pourri et il douta qu’il puisse prendre appui dessus pour la franchir.

Le plus étonnant néanmoins était le fait qu’elle se trouvait au milieu de nulle part… En effet, elle ne délimitait rien puisqu’il n’y avait aucun champ, aucune habitation, ni aucun troupeau alentour. En fait, on aurait dit qu’elle n’était qu’un vestige d’une installation plus grosse, disparue bien longtemps auparavant.

Kezthrem s’approcha de la barrière et l’étudia un moment sans sourciller. Puis il dit :

« Nous approchons… Tu vas comprendre pourquoi ces routes ne sont pas utilisées. »

Le jeune homme ne posa pas de question mais chercha autour de lui une réponse qu’il trouva finalement quelques centaines de mètres au nord, sous la forme d’un village.

« Maître, nous pourrions nous arrêter là-bas ! S’exclama-t-il tout en désignant le lieu.

- Silence », commanda l’homme dans un murmure.

L’adolescent se tut immédiatement. Visiblement quelque chose n’allait pas. Kezthrem se rapprocha de lui tout en fixant la cité au loin.

« Ecoute-moi bien Glaide, chuchota-t-il. Si personne ne vient ici, et si tout n’est que ruine comme tu l’as remarqué, c’est à cause de cet endroit. Tu as devant toi la seule ville des Terres Connues dont il ne faudra jamais t’approcher. Elle abrite tous les disciples de Baras qui ont renié leurs origines : humains aux cœurs corrompus, barbares aveuglés par le désespoir, elfes noirs, nains avides… C’est un endroit dangereux où sont détenus des esclaves et où milles atrocités sont commises. »

Le garçon mit un moment à comprendre ce dont parlait son maître. Jusqu’ici il en était venu à considérer que toutes les villes étaient humaines et sous le contrôle de Rozak. Pas une fois il n’avait imaginé qu’il puisse exister un lieu qui servirait d’abri à ses ennemis…

Les orques et autres monstres vivaient dans la nature, mais ils n’étaient pas seuls, et le garçon se mit en colère contre lui-même pour n’avoir jamais pensé que ses adversaires puissent également habiter les Terres Connues : une telle négligence aurait pu leur coûter la vie, à ses amis ou lui-même ! Ils s’étaient approchés de chaque ville qu’ils avaient croisée de manière confiante, mais si une seule d’entre elles avait été ennemie, tous les quatre se seraient certainement fait tuer…

D’une certaine manière le jeune homme voyait les nains et les elfes comme cachés près des limites du royaume, tandis que les barbares lui apparaissaient comme reclus à l’extrême nord. Cela leur donnait un côté mythique, lointain, légendaire… Mais il était tout à fait logique que dans chaque peuple, y compris les Hommes, certains aient décidé de rejoindre Baras, et il était tout aussi logique qu’ils vécussent quelque part…

Glaide mit rapidement de l’ordre dans ses pensées et posa à voix basse une question qu’il jugeait primordiale :

« Personne n’a tenté d’arrêter les habitants de cet endroit ? S’il s’agit de la seule ville des Terres Connues qui abrite nos ennemis, ne serait-il pas sage de la détruire ?

- Il faudrait entrer en guerre contre eux, soupira l’homme. Ils sont nombreux, armés et bien entraînés. En outre ils ont les orques et toutes les créatures que tu connais de leurs côtés. Les affronter n’est donc pas à l’ordre du jour. Actuellement ils attaquent les villages proches pour piller, voler, ou simplement pour tuer… Il n’y a strictement aucune, ou devrais-je dire plus aucune habitation dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres autour de leur repère… »

Glaide se concentra sur le village, comme s’il avait voulu le voir de plus près. Mais son image restait floue, lointaine. Il ne paraissait pas menaçant, au contraire : il ressemblait à toutes les autres bourgades que le jeune homme avait découvertes jusque-là… Mais si Kezthrem le mettait le garde, il devait y avoir de bonnes raisons et il se promit de ne pas trop s’approcher à l’avenir.

« Maître, risquons-nous de croiser la route de l’un des habitants de cet endroit ? Demanda l’adolescent dans un murmure.

- Si nous parlons si bas c’est pour éviter cela, lui répondit son interlocuteur. Si nous avions eu plus de temps nous aurions pu longer la Forêt des Mondes, puis remonter vers Ojilon. Mais nous devons nous presser et le chemin est plus court si nous traversons les Terres Connues en diagonale. Restons discret et marchons vite. »

Glaide acquiesça d’un mouvement de tête et tous deux se remirent en marche d’un pas vif.

Quelques heures plus tard, bien que la nuit soit tombée depuis longtemps, les deux silhouettes ne semblaient pas décidées à s’arrêter : Kezthrem voulait impérativement mettre le plus de distance possible entre eux et Zakorth, car tel était en effet le nom du village hostile. Mais Glaide ne parvint plus à tenir le rythme : il n’avait plus l’habitude des longs trajets, surtout à une vitesse aussi soutenue, et il s’effondra de fatigue.

Son maître se retourna en entendant le bruit et le jeune homme, de peur de le décevoir, tenta de se relever. Mais il n’y parvint pas : ses jambes refusaient tout simplement de le porter. Au prix de gros efforts il s’assit et ne bougea plus. Kezthrem fit demi-tour et le rejoignit. Il s’assit à son tour, face à son disciple.

« Reposons-nous ici cette nuit, même si je doute que nous soyons en sécurité…, marmonna-t-il d’un air sombre. Nous reprendrons la route dans quelques heures. Profite de ce court répit pour reprendre des forces. »

Tout en disant cela il sortit quelques fruits de son sac. Glaide les avala en un temps record tant il avait faim puis, repu, il s’endormit en quelques minutes.



Le jeune homme se réveilla en sursaut alors qu’il faisait encore nuit. Son maître était entrain de ranger son sac et, bien que discret, le bruit avait été suffisant pour le tirer de son sommeil. En voyant ses yeux ouverts, Kezthrem lui murmura :

« Oh ! Te voilà debout ? Cela tombe bien : il est temps de partir. »

Glaide se leva tant bien que mal. Ses jambes étaient encore douloureuses mais elles pourraient le porter, du moins pendant encore quelques kilomètres. Cependant il savait qu’il lui faudrait tôt au tard se reposer pour de bon, et il savait aussi qu’à se moment il vaudrait mieux qu’ils soient loin de Zakorth… Les estimations de Kezthrem étaient pourtant pessimistes : il considérait que deux jours supplémentaires leur seraient nécessaires pour quitter le territoire hostile.

Mais Glaide n’en pouvait plus, et à la fin de la première journée il implora son maître pour qu’ils passent une nuit complète sur les lieux. C’est à contrecœur que l’homme accepta toutefois, comme il le fit remarquer, il valait mieux mettre du temps à quitter cette zone et être capable de se battre, plutôt que d’être épuisé et de se faire tuer en cas d’attaque.

Le jeune homme profita donc au maximum de ce repos tout en gardant ses sens en éveil. Plusieurs fois au cours de la journée il s’était fait une remarque : la présence de son maître à ses côtés était réconfortante. Il savait qu’il ne risquait rien tant qu’il était accompagné. Pourtant, au fond de lui, une petite voix lui rappelait qu’un jour ou l’autre il serait à nouveau seul, ou qu’il aurait la garde de ses compagnons. Et si le moment venu il se voyait obligé de traverser ces plaines, alors ce serait une autre paire de manche… Il balaya pourtant ces sombres pensées en se disant qu’il aurait bien le temps d’improviser le moment venu !

La nuit se passa bien.

A l’issue de la journée suivante, les deux voyageurs étaient presque arrivés à la limite de la zone d’influence de Zakorth. Mais le repos qu’avait demandé l’adolescent les avait retardés si bien qu’ils furent contraints de passer une nouvelle nuit en territoire ennemi…

Celle-ci fut cependant bien écourtée : au petit matin les sens des deux combattants réagirent immédiatement au bruit. En quelques secondes ils étaient debout, silencieux. Chacun tentait de déterminer l’origine et la nature du son qui les avait perturbés, et ils furent rapidement certains de deux choses : la première était qu’ils distinguaient des bruits de bottes, et qu’il s’agissait donc d’humanoïdes, et la seconde que les inconnus avançaient en grand nombre.

Glaide et Kezthrem n’avaient nul d’endroit où se cacher : ils avaient simplement trouvé quelques rochers légèrement surélevés qui leur avaient fourni un abri pour la nuit. Mais tout n’était que plaines alentour. En revanche cela leur permit au moins de distinguer les propriétaires des bottes qu’ils entendaient : malgré la pénombre ambiante, ils reconnurent rapidement un bataillon d’orques. Glaide estima leur nombre à une bonne cinquantaine…

« Inutile de s’attarder ici, murmura l’homme. Récupérons nos sacs et essayons de nous éloigner. D’ici quelques kilomètres nous devrions retrouver la civilisation et peut-être une escouade de soldats. »

Le jeune homme approuva du chef, et tout en soulevant son bagage il se demanda si son maître serait en mesure d’affronter tant d’adversaires à la fois…

Cependant, alors que tous deux s’éloignaient, ils jetèrent un dernier coup d’œil par dessus leur épaule, et constatèrent que le groupe s’était divisé : la majorité des monstres avait pris la direction de Zakorth. Il n’en restait qu’une grosse dizaine qui se dirigeait désormais vers des deux voyageurs.

Glaide était certain de pouvoir les battre, et il ne voyait aucune raison de s’en priver. « Ça fera toujours ça de moins », pensa-t-il avec haine. Mais alors qu’il faisait mine de faire demi-tour pour se diriger vers les créatures, il sentit la main de son maître sur son épaule. Celui-ci, d’un signe de tête, lui intima l’ordre de le suivre. A contrecœur l’adolescent obéit, cependant il murmura :

« Pourquoi ne pas s’en débarrasser ? Ils n’ont aucune chance !

- Glaide, nous sommes sur un territoire ennemi, soupira Kezthrem. Nous ne savons pas qui se cache par ici. Il se peut que tout ceci ne soit qu’une embuscade et que le reste de la troupe nous attende plus loin. Te souviens-tu de ce que je t’ai dit ? Que chaque combat engageait ta vie ?

- Bien sûr… »

L’homme lui avait expliqué qu’il ne devait en aucun cas sous-estimer ses adversaires, et qu’il lui fallait donner le meilleur de lui-même lors de chaque affrontement.

« Que nous devions choisir les luttes à mener ? Poursuivit Kezthrem.

- Oui oui, s’énerva Glaide, je me souviens. Et justement : je veux choisir de mener celle-ci. Qui sait le nombre de gens que ces monstres pourront tuer à l’avenir ? Si nous nous en débarrassons maintenant, ce sont peut-être plusieurs vies que nous sauvons !

- Glaide… », commença l’homme.

Mais il laissa sa phrase en suspend car un grand bruit venait de retentir, tout proche.

Le maître et le disciple regardèrent en tout sens à la recherche de l’origine du vacarme, et soudain Kezthrem poussa rudement le jeune homme sur le côté. Celui-ci roula et se remit immédiatement debout. A la place qu’il occupait quelques secondes plus tôt se trouvait une gigantesque massue…

Le propriétaire ne tarda pas à se montrer, et Glaide reconnut sans peine à qui il avait à faire : un troll des plaines… Légèrement plus petit que son homologue des montagnes, moins agile mais bien plus massif, il paraissait tout aussi dangereux. Sa peau ne semblait guère résistante et l’adolescent pensa pouvoir la transpercer sans trop de mal. Alors qu’il aurait pu faire apparaître son arme directement dans sa main, il décida de dégainer : le son de l’acier lui donnait du courage ! Puis il commença à s’approcher.

Visiblement le monstre hésitait entre s’en prendre au maître, qui était le plus proche, ou au disciple. C’est Kezthrem qui força son choix en le haranguant vivement. Ainsi s’engagea le duel. Le garçon n’eut cependant pas le loisir de contempler ce combat qui s’annonçait épique : dans son dos résonnèrent bientôt les hurlements caractéristiques des orques… Il fit volte-face et découvrit les dix créatures que Kezthrem avait refusé d’affronter. Un sourire mauvais apparut sur ses lèvres.

« Finalement ils se jettent dans la gueule du loup… », murmura-t-il.

Et tandis que l’homme se battait contre le troll, Glaide chargea la troupe d’orques.

Le combat fit rage pendant cinq bonnes minutes. De temps en temps le jeune homme apercevait son maître aux prises avec la créature démesurée, mais aucun des deux ne semblait prendre l’avantage. De son côté le garçon combattait avec une frénésie peu coutumière, notamment due à l’excitation qu’il éprouvait à combattre aux côtés de son maître non plus comme un élève, mais comme un coéquipier : chacun avait son adversaire désigné et devait faire confiance à l’autre.

L’adolescent avait abattu la moitié de ses ennemis, mais il avait omis une donnée qui lui compliquait grandement la tâche : la fatigue… Accumulée durant ces derniers jours, elle commença à se faire sentir, à tel point que Glaide eut soudain du mal à reprendre son souffle. Ses adversaires, voyant là une faiblesse, se jetèrent sur lui avec un entrain renouvelé, mais cette fois le garçon commença à ressentir le danger.

Il ne parvenait plus à respirer correctement et ses coups manquaient de précision et de puissance. Il parvint à tuer un autre orque, mais déjà la tête lui tournait. Il voyait des étoiles partout et sentit l’évanouissement proche. Les sons se firent de plus en plus distants. Il crut discerner un bruit sourd au milieu du brouillard qui avait pris possession de son esprit.

Soudain il sentit qu’on l’attrapait et qu’on l’allongeait au sol. Progressivement il revint à la réalité, tout en essayant de reprendre son souffle. Kezthrem était à côté de lui, le visage impassible.

« Je… J’ai cru m’évanouir, murmura le jeune homme.

- En effet, il s’en est fallu de peu. »

L’adolescent jeta un regard alentour et constata que le bruit sourd avait été causé par la chute du corps du troll. Il y avait également dix cadavres d’orques, et il fut forcé d’admettre que son maître lui avait sauvé la vie… Pourtant ce n’était pas de la gratitude qu’il éprouvait mais une profonde colère. Une colère dirigée contre lui-même : pourquoi cette soudaine faiblesse ? Pourquoi, après seulement cinq minutes de combat, s’était-il senti si épuisé ?

« Pourquoi ? Marmonna-t-il.

- Oh pour plusieurs raisons, lui répondit l’homme qui visiblement savait parfaitement de quoi son disciple parlait. Tout d’abord parce que nous nous battions au petit matin, sans avoir rien mangé, ensuite parce qu’ils étaient à huit contre un…

- Mais durant la bataille que nous avons menée avec Ydref et Arline, je me suis battu bien plus longtemps sans me trouver épuisé de la sorte ! Je…»

Glaide se tut car il se sentit défaillir à nouveau.

« A ce moment, continua Kezthrem, tu combattais pour différentes raisons : venger Rackk, te prouver à toi-même que tu étais plus fort… Et plus que tout tu étais parfaitement reposé ! Ici ce n’était pas le cas.

- Alors que faire ? Demanda Glaide en espérant remédier très vite à cela.

- Et bien voilà le problème : à chaque coup que tu parais tu contractais tous tes muscles pour encaisser le choc. Mais ce faisant tu perdais toute ta souplesse, ta vitesse et surtout… ton endurance. Ton corps était complètement tendu, et tu bloquais ta respiration si bien que tu étais entrain de t’asphyxier.

- Moi qui pensais avoir terminé mon entraînement », marmonna Glaide de mauvaise humeur.

Il découvrait qu’il lui restait encore des choses à apprendre, et ce grâce à la pratique. S’il ne s’était pas épuisé de la sorte durant tous ses affrontements jusque-là, c’était d’une part parce que la majorité d’entre eux avaient été bien moins compliqués, et d’autre part parce qu’en effet il avait toujours été reposé.

En revanche à l’avenir combien de fois devrait-il défendre sa vie sans avoir dormi depuis des jours ? Combien de fois devrait-il lutter contre plus nombreux que lui ? Les conditions ne seraient certainement pas toujours optimales ! Et il était hors de question de s’évanouir… « Travailler mon endurance, voilà ce qu’il faut que je fasse maintenant, songea-t-il tout en se levant. J’ai le niveau technique pour battre de nombreux adversaires, il me reste à acquérir le niveau physique… ».

Sur ce les deux voyageurs poursuivirent leur route.





Chapitre 2

GLAIDE n’ouvrit pas la bouche de toute la matinée : il était entièrement absorbé par ses pensées dont la majorité se tournait vers le dernier combat qu’il avait mené et qu’il considérait comme une défaite. Il ne parvint pourtant pas à trouver la moindre solution et fut contraint de se résoudre à patienter : lors de son prochain affrontement il essaierait de se débrouiller le mieux possible, et si cela ne suffisait pas et bien il s’obstinerait jusqu’à parvenir à combattre durablement.

Cependant la tension qui habitait le maître et le disciple, due à la zone d’influence de Zakorth, s’envola bientôt : devant eux, à quelques centaines de mètres, se dressait une habitation, signe indéniable que les habitants de la ville ennemie ne s’étaient pas aventurés jusqu’ici. Les deux individus s’approchèrent donc avec un grand sourire aux lèvres.

Tout en marchant, Glaide se dit que Kezthrem et lui venaient de franchir une étape importante du voyage. Cela faisait déjà une semaine qu’ils étaient sur la route, et à son grand damne il n’avait jamais vraiment trouvé l’occasion de discuter avec son maître, si ce n’était lorsque celui-ci lui avait parlé des étoiles. Mais quoi qu’il en soit il semblait que tous deux allaient s’arrêter dans la demeure proche, et certainement y apporter leur aide en vue de manger et de dormir là.

C’est en effet ce que choisit Kezthrem : il frappa à la porte un peu avant midi, et l’homme qui lui ouvrit abordait un visage fatigué, quoique surpris par la présence de voyageurs dans la région.

Il vivait avec sa femme et deux enfants, dont un très jeune. Toute la famille accepta de nourrir et loger les deux arrivants, en échange de quoi ceux-ci aideraient à la récolte. En fait, leurs hôtes leur apprirent qu’ils venaient de rentrer d’un long périple, et les cultures et les enfants dont il fallait s’occuper ne leur laissaient aucun répit. Ce fut donc avec plaisir que Glaide et Kezthrem décidèrent de laisser ces gens se reposer tandis qu’ils récolteraient ce qui devait l’être.

Le jeune homme n’avait jamais effectué ce genre de besogne, et il accepta volontiers de s’atteler à la tâche : un peu de travail manuel lui faisait du bien. Sous la conduite de son maître, visiblement expert en la matière, il passa l’après-midi à récolter fruits et légumes de toutes sortes. De temps en temps leurs hôtes leur donnaient une ou deux indications, puis ils reprenaient leur ouvrage de plus belle.

C’est finalement épuisé et affamé que Glaide s’assit à table, le soir venu. Mais Kezthrem et lui avaient été efficaces, et le couple qui les accueillait semblait s’être reposé. Le repas fut donc animé, et tandis que le maître et le disciple racontaient quelques histoires sur ce qu’ils avaient vu ou entendu durant leurs pérégrinations, l’homme et la femme leur parlaient de la vie dans la région.

Les enfants allèrent se coucher tôt et Glaide manifesta le souhait d’en faire autant. On lui montra donc la chambre qu’il partagerait avec Kezthrem : elle était tout à fait convenable avec un lit et un matelas posé à même le sol. Il choisit ce dernier en pensant que son maître préférerait certainement profiter d’un vrai couchage.

Ce soir-là il n’eut pas le temps de méditer sur sa condition comme il en avait l’habitude : le bruit des discussions tamisées entre Kezthrem et leurs hôtes combiné à la fatigue du voyage ne lui en laissèrent pas le loisir : il s’endormit immédiatement.

La femme et son mari insistèrent longuement, le lendemain matin, pour que leurs convives emportent des provisions. Il était vrai que les deux voyageurs n’avaient croisé âme qui vive jusque-là, et leurs réserves s’étaient sérieusement amenuisées. L’eau n’était en revanche pas un problème puisqu’ils trouvaient régulièrement de petites rivières. Rivières dont même Kezthrem n’avait jamais été en mesure d’expliquer l’existence, puisqu’il ne pleuvait plus depuis des années…

Ils partirent donc les bras chargés de victuailles ! Et alors que la maison et ses occupants disparaissaient de leur vue, l’homme prit la parole :

« Voici également ceux qui attendent ton aide. »

Glaide, en entendant cela, dévisagea longuement son maître pour essayer de percer le mystère de ces paroles. Mais celui-ci ne lui accorda pas un regard et l’adolescent se décida à méditer sur le sens de ces mots. Ses réflexions l’amenèrent bientôt à réaliser que de nombreux habitants s’étaient installés de part les Terres Connues, et pas seulement dans les villes, mais aussi de manière isolée. Et eux aussi espéraient un avenir meilleur … S’il pouvait faire quelque chose, cela aurait des répercutions sur un nombre incroyable de gens, dont il ignorait même jusqu’à l’existence ! Les conséquences de ses actes l’effrayaient et l’attiraient à la fois : il n’aurait jamais cru possible qu’un seul être humain puisse ainsi changer les choses…

Pourtant, en y réfléchissant, il fut contraint d’admettre que jusque-là il n’avait pas vraiment reçu de pouvoirs particuliers, d’aide divine ou quoi que ce soit… Il finit par se dire que le principal restait d’avoir conscience des vies qui existaient en ce monde : il devait apprendre à les connaître, et pour ce faire il conclut que rien ne valait un voyage tel que celui-ci. Il espérait d’ailleurs que Kezthrem lui ferait rencontrer des gens vivant dans différentes conditions et à différents endroits.

Cette nouvelle journée se passa sans mauvaise rencontre. A mesure que les deux voyageurs avançaient, ils croisaient de plus en plus de chaumières, isolées ou non. Ils traversèrent même un petit village perdu au milieu d’un bois. Le lieu n’était pas indiqué sur la carte mais il fallait dire qu’il n’y avait ni soldat ni palissade pour le protéger, et qu’au final il tenait plus de la rencontre fortuite entre différentes personnes désireuses de se construire une maison, que d’un réel hameau.

En discutant avec les habitants, les deux voyageurs apprirent que lorsqu’ils étaient arrivés, les différents habitants ne se connaissaient pas et avaient simplement décidé d’habiter à cet endroit, rencontrant ainsi des voisins de fortune. Mais avec le temps un fort esprit de solidarité était né, et ensemble ils avaient fini par bâtir une vraie localité.

Glaide était enchanté par toutes ces rencontres. Il se demandait si un jour de tels regroupements de personnes finiraient par donner naissance à de véritables villes… Kezthrem ne cessait de lui répéter que les Terres Connues étaient habitées un peu partout, et plus ils avançaient plus le jeune homme mesurait à quel point ces paroles étaient vraies. Il en vint même à s’étonner que durant leur périple jusqu’à Shinozuka, lui et ses amis n’aient pas croisé âme qui vive…

Pourtant, malgré ces habitations isolées, il n’en restait pas moins de grandes étendues vierges, s’étendant à perte de vue. Et c’est au milieu de l’une d’entre elles que le maître et le disciple s’arrêtèrent ce soir-là.

Comme à leur habitude ils allumèrent un feu et Kezthrem fit rôtir quelques morceaux de viande.

« Nous devrions atteindre Ojilon demain dans la journée, annonça l’homme tout en commençant son repas.

- Dormirons-nous sur place ou bien ne ferons-nous que passer ? Questionna Glaide.

- Je pense que nous trouverons une auberge pour la nuit. Rien ne sert de se presser car personne ne s’attend à notre venue.

- Et… Vous ne voulez toujours pas me dire où nous allons ? » Demanda l’adolescent avec espoir.

Mais son interlocuteur hocha la tête, négatif. Glaide soupira. Il décida de changer de sujet :

« Maître, ce matin j’ai pensé à quelque chose qui m’a intrigué.

- Quoi donc ?

- C’est à propos du Destructeur : vous m’avez dit que tous ces gens que nous avons rencontrés, bien que coupés du reste du monde, souhaitaient eux aussi un avenir meilleur. Cela m’a fait réfléchir et en repensant à tout ce que j’ai traversé jusque-là, j’ai constaté qu’a aucun moment ne sont intervenus des pouvoirs spéciaux ou quoi que ce soit qui aurait pu me faciliter la tâche. »

Kezthrem se plongea un moment dans ses pensées, puis finit par répondre :

« C’est exact. Mais n’oublie pas ce que je t’ai dit : le Destructeur n’est qu’un titre auxquels sont associés des phénomènes étranges et mal connus. Avant tout tu restes toi-même. Ce que tu as fait jusqu’ici tu ne le dois qu’à toi.

- C’est aussi ce que je me dis, approuva Glaide. Seulement je suis ce en quoi je crois : j’agis en fonction de mes valeurs, mais tout le monde ne les partage pas. Pour le moment cela n’a aucun incident, mais s’il arrivait que je puisse changer les choses alors je le ferais selon mon point de vue, et serait-ce réellement une bonne chose ? Je veux dire : qu’est-ce qu’un gamin peut connaître du monde ? Suis-je qualifié pour répondre aux espérances que l’on place en moi ? »

Kezthrem sourit.

« Tu as sans doute fais un premier pas vers la sagesse mon jeune disciple… », murmura-t-il.

Glaide sourit à son tour, heureux du compliment. L’homme poursuivit alors que les flammes dansaient sur son visage :

« Sache qu’un gamin connaît du monde ce qu’il en a découvert. Et c’est exactement la même chose pour chacun. Celui qui prétend tout connaître est un imbécile prétentieux. Nous agissons tous en fonction de notre expérience, et la tienne ne vaut pas moins que celle d’un autre. Cela dit nous ne savons pas dans quelle mesure tu peux changer les choses, ni quelles seront les répercussions de ces modifications. Ecoute donc ceci : tous les buts que nous poursuivons et toutes nos valeurs sont à la fois l’ombre et la lumière d’une même bougie. »

Le jeune homme ouvrit de grands yeux, surpris.

« En effet, poursuivit son maître, ces valeurs peuvent être vues comme une lumière car se sont des guides orientant ta vie. Seulement, à toute lumière s’associe une ombre, et comme tu l’as dit faire des choix et suivre ce que l’on croit juste revient également à fermer son esprit à d’autres possibilités. Celui qui est capable de tout écouter et de tout considérer prétendra connaître le monde car il sera capable de tout analyser pour tout comprendre.

« Toutefois, si certains sont prêts à faire ce choix, cela n’est pas une option dans ta position, car il te faudrait alors renoncer à agir. Pour être en mesure d’accomplir quelque chose il faut poursuivre un but, et l’Homme sans valeur est un spectateur impuissant. Sage certes, mais impuissant. Il faut néanmoins réfléchir aux voies que l’on choisit de suivre, car immanquablement elles en effacent d’autres. »

Kezthrem se tut quelques minutes pour laisser méditer son disciple, puis il reprit :

« Cependant, à l’origine de toute ombre se trouve une lumière, et s’il apparaît que les valeurs sont restrictives, elles n’en sont pas moins vitales. Ce sont elles qui permettent d’avancer, d’espérer. Ce sont elles qui guident nos actes, façonnent le monde et font de nous des humains, et non des sages…

« Alors pour répondre à ta question Glaide, essaye de te conformer à tes valeurs pour que ta vie ait un sens, au moins à tes yeux, sans jamais oublier qu’elles ne sont pas supérieures à celles des autres. Peut-être en effet seras-tu amené à prendre des décisions engageant plus que ta simple existence, et dans ce cas il te faudra suivre ton cœur. Si celui-ci te dicte d’écouter les conseils de telle ou telle personne alors fait le, s’il exige que tu agisses, alors agit. Si tu as choisi de combattre pour toi alors bats-toi en conséquence, et si tu luttes pour les autres écoute-les et répond à leurs attentes.

« En revanche si jamais le doute est trop grand et les responsabilités trop lourdes, si tu sens que tu ne parviens plus à répondre aux espoirs que l’on place en toi, tu pourras toujours choisir de fuir… Si la fuite est un choix conscient, elle s’apparente à n’importe quelle autre valeur.

- Non…, murmura Glaide. Je ne peux pas fuir. Quoi qu’il en coûte je dois affronter mes responsabilités, même si je ne les ai pas choisies.

- Pourtant n’as-tu pas déjà fui tes amis ? »

Le jeune homme ne répondit pas. Il se contenta de fixer son maître. Tant de choses se bousculaient dans sa tête : il était parti, oui, mais parce que son cœur le lui avait dicté. Ou bien était-ce son esprit ? Il ne savait pas… Pourtant il était certain d’une chose : il avait appris à se battre et avait fait d’incroyables rencontres grâce à son départ. Alors même s’il s’apparentait à une fuite, n’était-ce pas justifié ?

« Maître, j’ai quitté mes amis, c’est vrai, mais lorsque je regarde tout ce que cela m’a apporté je ne regrette rien.

- Alors cela signifie que tu as fait le bon choix : la fuite était la bonne solution. Si les choses ne s’étaient pas déroulées ainsi peut-être aurais-tu regretté ton acte, mais il est difficile de savoir sans essayer. Seul compte ce qui se réalise, et il se trouve que nos routes se sont croisées. La fuite peut permettre d’éviter des catastrophes, ou alors d’en créer. Mais n’est-ce pas la même chose avec nos valeurs ? Dans l’absolu il n’en existe pas de bonnes ou de mauvaises : elles existent et nous les suivons, c’est tout. Certaines sont conformes à la morale, d’autres non, mais au final peu importe car elles sont bel et bien là et permettent à une vie d’exister. »

Les deux individus restèrent un moment silencieux, le regard perdu dans le vague. Ce fut Glaide qui, d’une voix à peine audible, termina la conversation :

« Peu importe ma puissance : seul compte ce que je suis. Je dois agir conformément à ma volonté, et en ce moment celle-ci me dicte d’aider ce monde. Je ne sais pas encore comment m’y prendre, mais je trouverai, et j’avancerai. J’ai déjà accompli des choses et je continuerai de vivre comme je l’ai fait jusqu’à maintenant. J’aime cette nouvelle vie et je compte en faire ce que je veux. »

Sur ce il s’enroula dans sa cape et se coucha, tandis que le feu continuait d’illuminer son visage et celui de son maître qui, désormais, fixait les étoiles.





Chapitre 3

GLAIDE mit à profit l’intégralité de la journée pour récolter des informations sur Ojilon. Il apprit ainsi que Kezthrem ne s’y était rendu que deux ou trois fois et qu’il s’agissait d’une ville récente, construite de manière à profiter de remparts naturels. L’homme n’avait pas voulu expliquer ce que cela signifiait, et il avait même précisé que ce phénomène attirait de nombreux voyageurs curieux de découvrir la particularité de cet endroit.

L’adolescent, impatient, avait alors sorti sa carte dans l’espoir de trouver quelques précisions. Autour d’Ojilon étaient effectivement dessinés quatre massifs montagneux que le cartographe avait représentés de manière étrange : en effet, les excroissances étaient dressées de façon à laisser entre elles un léger écart, au lieu de former un cercle semblable à une muraille rocheuse. Glaide ne savait si cela n’était qu’une fantaisie de l’auteur, ou s’il avait représenté avec exactitude la réalité.

Il obtint finalement sa réponse en fin de journée : devant lui se détachèrent enfin les fameuses montagnes, et son maître lui indiqua qu’au-delà se trouvait Ojilon.

Le cartographe n’avait rien exagéré : les deux voyageurs étaient en effet en présence de quatre petits massifs montagneux légèrement espacés, de manière à ne laisser entre eux que quatre minces défilés donnant sur les quatre points cardinaux.

Le maître et le disciple entrèrent par le sud. Le soleil rasant du soir étirait les ombres, si bien qu’ils se trouvèrent dans l’obscurité durant toute la traversée du passage, au bout duquel les attendait une porte bien gardée donnant sur une vallée, et au creux de celle-ci se trouvait Ojilon.

De leur position, juste après l’entrée, les deux voyageurs avaient une vue imprenable sur les alentours. Ils distinguèrent les trois autres portes protégeant les trois autres défilés et seuls moyens d’accéder à la cité. Celle-ci était d’ailleurs d’une taille imposante. Glaide la jugea bien plus grande qu’Yzur, Rackk, ou même Adrish. Cependant, ce qui attira immédiatement son attention fut la disposition des rues et des maisons : elles semblaient former une grande ligne, plutôt que l’habituel carré ou cercle…

Le jeune homme comprit rapidement la raison de ceci : avec les quatre massifs montagneux qui l’encerclaient, Ojilon ne profitait que peu du soleil. Celui-ci ne filtrait en effet qu’à travers les défilés, sauf aux alentours de midi où il était assez haut pour éclairer l’intégralité de la vallée. Ainsi, le matin à l’est et le soir à l’ouest, la lumière s’engouffrait par les gorges pour se diffuser sous la forme d’une grande et large ligne. Il n’y avait donc ici qu’une seule grande avenue d’où partaient d’autres ruelles qui, à l’heure actuelle, se perdaient dans la pénombre.

Glaide trouva l’endroit magnifique, bien qu’il doutât de pouvoir y vivre à longueur d’année : les montagnes alentour étaient gigantesques et massives, et l’ombre qu’elles ne cessaient de dispenser avait quelque chose de déprimant. En revanche, il comprenait tout à fait pourquoi l’on parlait de remparts naturels…

Les deux individus quittèrent leur position en surplomb pour rejoindre, à l’aide d’un petit chemin, la ville à proprement parler.

Le soleil était maintenant tellement bas qu’il n’éclairait plus que la rue principale, quasiment vide à cette heure-ci. L’adolescent trouva que marcher au milieu de cette avenue, avec l’astre dans son dos qui agrandissait démesurément son ombre, avait quelque chose de magique… Il n’eut cependant pas le loisir d’en profiter car Kezthrem trouva rapidement une auberge et il entraîna son disciple à l’intérieur.

Glaide constata que tout semblait fait pour bénéficier au maximum de la lumière du jour : l’établissement était percé de nombreuses fenêtres qui emplissaient l’endroit de cette couleur flamboyante qui caractérisait le crépuscule.

Les deux voyageurs mangèrent rapidement, au milieu de quelques autres clients, tandis que le soleil finissait sa course et que l’aubergiste allumait des chandelles pour parer à la nuit qui commençait à tout envelopper.

Le maître et le disciple montèrent ensuite dans leur chambre. Le jeune homme en profita pour jeter un rapide coup d’œil par la fenêtre, et constata que les montagnes n’étaient déjà plus que des ombres dans le ciel noir. Des ombres imposantes et fières, protectrices.

Puis il ferma les volets et se coucha.



Lorsqu’il ouvrit les yeux, Glaide prit un moment pour se souvenir de l’endroit où il se trouvait et ce qu’il y faisait. Il réalisa que son maître avait déjà quitté la pièce. Toutefois avant de lui emboîter le pas, il bâilla et s’étira un long moment, en regrettant déjà son lit…

Puis il se décida à rejoindre la salle commune de l’auberge. La matinée était bien avancée et il trouva le lieu peuplé par les habitués, qui venaient discuter de choses et d’autres. Ne voyant pas Kezthrem, l’adolescent se décida à sortir pour visiter les lieux. De toute façon, les affaires de l’homme étaient encore dans la chambre : il n’avait donc pas pour projet de partir tout de suite.

Glaide regarda un moment les gens s’affairer autour de lui : les marchands vendaient leurs produits sur des échoppes tout le long de la grande avenue, et de nombreuses charrettes allaient et venaient pour approvisionner les stocks des vendeurs. Il y avait aussi quelques soldats qui faisaient tranquillement leur ronde en saluant les passants.

Le jeune homme inspira à fond et commença à se promener. Il n’avait pas de but précis et comptait en fait croiser son maître pour lui demander quoi faire. A cette heure de la journée le soleil était presque à son zénith et, comme l’avait supposé l’adolescent, l’intégralité de la cité était illuminée. Mais cela ne durerait pas et les ombres des montagnes recommenceraient à s’agrandir d’ici quelques heures.

Celles-ci étaient d’ailleurs radieuses : contrairement à Fyth ou Oclin-Fer, les falaises étaient boisées et ne laissaient pas apparaître la roche nue. Le mélange de couleur était des plus charmant et le garçon se dit que si un jour l’automne arrivait et que les feuilles changeaient de teinte, ce lieu pourrait être réellement grandiose… Mais pour le moment il profitait simplement de la vue en se demandant tout de même ou pouvait être Kezthrem.

Midi arriva sans que Glaide ne l’ait rencontré. Il décida de patienter un peu avant de manger, et pour se faire il chercha à se procurer de nouveaux vêtements.

Parmi le nombre impressionnant de boutiques présentes, il en trouva une à sa convenance : les habits qu’elle vendait étaient sobres mais visiblement de bonne qualité. Il choisit cette fois de se procurer quelque chose de plus léger que ce qu’il portait, de plus adapté à la vie citadine plutôt qu’au voyage. Il acheta donc une chemise en tissu verte et un autre pantalon, rouge foncé cette fois. Peut-être un jour lui faudrait-il se procurer des vêtements qui feraient plus habillé, mais pour le moment son choix lui convenait.

Il retourna à l’auberge pour se changer et, comme il l’avait fait à Adrish, déposa ensuite ses habits sales à la laverie. Ce ne fut que lorsqu’il rentra une fois encore dans son auberge pour se restaurer qu’il rencontra Kezthrem.

« Maître ! S’exclama-t-il. Où étiez-vous ? Je ne vous ai pas vu de la matinée !

- Je viens de terminer à l’instant nos provisions pour la suite du voyage. Et à ce que je vois tu n’as pas non plus perdu de temps : nouvelle tenue ?

- J’ai laissé l’autre à la laverie. Quand partons-nous ?

- Demain matin. Il ne nous reste plus que quatre ou cinq jours de route avant d’atteindre notre destination.

- Bonne nouvelle ! S’enthousiasma le jeune homme.

- Espérons simplement qu’ils seront aussi calmes que les dix autres… », marmonna l’homme le visage sombre.

Les deux individus mangèrent avec appétit, puis Kezthrem prit le temps de promener son disciple à travers les ruelles qui entouraient la rue principale. D’ici quelques heures elles seraient à nouveau dans la pénombre et il fallait profiter de la lumière actuelle !

Glaide découvrit de nombreuses armureries dont les marchandises paraissaient toutes plus attirantes les unes que les autres… Mais son guide ne s’arrêta pas là et lui présenta quelques commerçants de sa connaissance qui, pour la plupart, paraissaient brocanteurs.

Le jeune homme jeta un œil intéressé sur leur marchandise car il y avait absolument de tout ! Au milieu du bric-à-brac traditionnel, il parvint cependant à trouver des objets qui semblaient avoir une certaine valeur : il y avait une carte d’un lieu que le garçon ne reconnut pas (peut-être situé au-delà les Terres Connues ?), quelques lames qui ne portaient aucun orifice pour éorens et toutes sortes d’autres bijoux aux propriétés mystérieuses, de sculptures d’un autre âge et de documents anciens plus ou moins authentiques.

La visite était très intéressante et l’adolescent se fit violence plusieurs fois pour ne rien acheter : tant de choses le tentaient ! Mais il savait qu’il n’en aurait pas l’utilité et qu’elles se révéleraient certainement rapidement encombrantes. Et puis il pourrait toujours revenir !

Kezthrem termina son parcours devant une statue située au pied de la colline abritant la porte nord, celle qu’ils emprunteraient le lendemain. La sculpture représentait une femme plutôt âgée, mais l’artiste avait réussi à imprimer au visage une expression de volonté farouche et néanmoins bienveillante.

« Cette femme est celle qui fonda Ojilon, il y a quelques dizaines d’années, expliqua l’homme.

- Vous voulez dire un peu comme Gelden et les nomades qui construisent leur ville près de votre maison ?

- C’est cela, oui. Cette cité n’était à la base qu’un rassemblement de gens qui souhaitaient certainement se protéger des monstres tout en fondant un foyer. Comme tu peux le constater, il a suffi de bâtir quatre portes aux sorties des quatre défilés et le tour était joué. Les nouveaux arrivants ont pu ensuite tranquillement construire ce dont ils avaient besoin sans crainte d’être attaqués.

- Ce qui n’est pas le cas des gitans, déclara Glaide. Si nous n’avions pas été là lorsque la ville a été assaillie, elle n’existerait peut-être plus.

- C’est fort probable, soupira Kezthrem. Et c’est malheureusement le destin de trop de villages qui, à peine construits, se retrouvent réduits en cendres par manque de moyens de défense.

- Et je suppose que la présence de lieux comme Zakorth n’arrange rien ? »

L’homme ne répondit pas mais acquiesça d’un mouvement de tête.

« La nuit approche, déclara-t-il finalement. Retournons à l’auberge. Demain nous reprenons la route. »

Ce fut au tour de Glaide d’approuver, et tandis que son maître s’éloignait il lui emboîta le pas.

Ojilon n’avait finalement pas séduit le jeune homme. Il la trouvait trop sombre, trop confinée, et même s’il était vrai que le paysage alentour était magnifique, la vie ici ne lui disait rien. C’était pourtant un lieu peu ordinaire et il se dit qu’il lui faudrait le montrer à ses amis.

Cependant à peine eut-il songé à cela qu’il réalisa que cela faisait plusieurs semaines qu’il n’avait ne serait-ce que pensé à eux… Un peu honteux, il essaya de se justifier en se disant que pour le moment il ne pouvait rien faire les concernant, aussi était-il plus sage qu’il ne s’embarrassât pas de pensées inutiles.

Pourtant il ne put s’empêcher de prier pour que ce fût effectivement la bonne raison, et non qu’il les ait peu à peu oubliés, emporté par les péripéties des derniers mois… Après tout, il avait passé plus de temps en compagnie de Kezthrem qu’avec Gwenn, Jérémy et Emily… Parfois, même leurs noms lui paraissaient lointains, et cela l’effrayait…

Mais il savait que son entraînement approchait de sa fin : lorsque ce voyage serait terminé, il avait conscience qu’il serait en mesure de se défendre. Déjà sa manière de voir les choses était différente : il n’y avait presque plus aucun rapport entre lui et l’adolescent qui avait discuté avec le maître de l’Iretane après deux semaines d’errance. Le seul point commun restait peut-être cet engouement pour ce monde dans lequel il vivait depuis maintenant plus de six mois !

Rien que d’y penser il en avait le vertige : jusque-là il avait passé la majorité de son temps à s’entraîner, pourtant c’étaient bien ses voyages et ses rencontres qui emplissaient ses souvenirs, alors qu’ils ne représentaient finalement qu’une petite partie de l’aventure.

Il repensa à Ayrokkan, qu’il avait croisé presque cinq mois plus tôt. Le dragon ne s’était toujours pas manifesté. Quel pouvait être son jugement ? Glaide espérait naturellement qu’il lui serait favorable, et ce avant tout pour une question de fierté personnelle. Mais il continuerait à attendre. A vrai dire il n’y pensait même pas : lorsque le dragon choisirait à nouveau de croiser sa route il serait alors temps de réfléchir aux conséquences de sa décision, quelle qu’elle soit.

Le jeune homme en était là de ses réflexions, debout devant la porte nord de la ville, le regard perdu dans le vague en direction des demeures, lorsque son maître à côté de lui décida qu’il était temps de partir. Tous deux traversèrent donc le défilé, et les montagnes ne furent bientôt plus que d’imposantes silhouettes dans leur dos.





Chapitre 4

LE paysage était radicalement différent de celui que les deux voyageurs avaient rencontré quelques jours plus tôt : à la place des plaines sans fin, il y avait maintenant d’innombrables bois et forêts disséminés sur de nombreuses collines plus ou moins hautes. De temps en temps on distinguait même une montagne solitaire dans le lointain. La route qui serpentait entre toutes ces hauteurs était nette, bien tracée. Il n’y avait pas de pavé mais la terre était tassée et dure.

Malheureusement cela ne dura pas : à la première intersection les deux voyageurs prirent la direction de l’est, et à partir de cet instant le chemin se dégrada de plus en plus, jusqu’à disparaître complètement au bout de quelques heures, noyé dans la végétation. « Incroyable, à croire que l’on fait exprès de choisir les routes les plus mauvaises… », songea Glaide avec une pointe de résignation lorsqu’il découvrit la situation.

Mais Kezthrem ne semblait pas perturbé : il continuait à avancer comme si de rien n’était. L’adolescent décida une fois de plus de lui faire confiance sans chercher à comprendre, mais il voulut tout de même en apprendre plus sur leur destination, et cette fois il ne céda pas avant d’avoir réussi.

« Nous allons continuer à marcher vers l’est jusqu’à ce que nous apercevions les montagnes d’Oclin-Fer ou bien la grande forêt qui borde cette partie du monde, finit par lâcher l’homme devant l’insistance de son disciple.

- Et où se trouve le lieu où nous nous rendons ? Demanda le garçon.

- Il est situé très exactement entre ces montagnes et cette forêt : là où tous deux se rejoignent. »

Le jeune homme resta silencieux en imaginant un petit village niché au pied d’immenses reliefs, et adossé à un profond amas de verdure… L’endroit pouvait être plaisant !

La nuit arriva sans que les deux voyageurs n’aient rencontré d’autre problème qu’une bande d’orques dont ils s’étaient débarrassés en quelques minutes. A cette occasion Glaide n’avait affronté que peu d’adversaires mais il ne s’était pas épuisé ! Il considéra cela comme une victoire et songea qu’à l’avenir il lui faudrait toujours affronter ses ennemis avec tout son cœur et de manière sérieuse, et certainement pas inconsciente : chaque lutte était un combat à mort… Et plus que tout il se dit qu’il lui faudrait toujours être au mieux de sa forme : reposé, vif et endurant.

Le lendemain le voyage continua, mais Kezthrem était visiblement plus calme que pendant le trajet qui les avait menés lui et son disciple à Ojilon : il n’y avait plus de Zakorth à proximité et les seuls ennemis qu’ils pourraient croiser ne seraient que des bandes de créatures désorganisées. Les deux voyageurs avançaient donc tranquillement.

Ce matin-là, l’homme prit le temps de préparer un petit déjeuner chaud, essentiellement composé de fruits qu’il fit bouillir, et son disciple et lui le mangèrent en discutant de tout et de rien. Il restait plus ou moins quatre jours de voyage, et c’est le cœur léger que les deux individus reprirent la route.

Celle-ci était d’ailleurs des plus plaisantes : le paysage n’était pas monotone et il était possible d’emprunter d’innombrables itinéraires pour rallier tel ou tel point. Kezthrem choisit ainsi de suivre un chemin caillouteux qui ne tarda pas à rejoindre une forêt située à flan de montagne. Glaide se montra réticent à longer la falaise, mais il constata rapidement que le parcours s’enfonçait en réalité profondément parmi les arbres, si bien qu’une fois engagé le voyageur n’avait autour de lui que de la verdure et non pas un précipice tel que le redoutait le garçon.

Comme toujours le temps était radieux, et bien que le jeune homme sache que ce n’était qu’un signe néfaste supplémentaire, il ne put s’empêcher d’admirer la lumière d’un vert émeraude qui filtrait à travers les ramures des arbres. C’est la voix de son maître qui le tira de sa rêverie :

« Dis-moi Glaide, lorsque tu m’as demandé si tes valeurs étaient conciliables avec la puissance, je me suis moi-même interrogé sur l’origine de tes choix. Te les a-t-on enseignés dans ton monde ? Les as-tu choisis ? »

L’intéressé soupira : parler de son ancienne vie ne lui plaisait guère, mais il savait très bien que Kezthrem cherchait à se renseigner le plus possible. Il adopta un ton morne, en se disant que cela l’aiderait peut-être à être objectif :

« Disons qu’en ce qui me concerne j’ai choisi de croire en certaines choses et pas d’autres par rapport à mon expérience personnelle. L’amitié, par exemple, m’a toujours beaucoup apporté, et c’est pour moi une valeur fondamentale. Au contraire, l’argent ne m’intéresse pas : il me suffit d’avoir de quoi vivre. Pour certaines personnes cette conception des choses est inimaginable, mais au final chacun choisit plus ou moins ce qu’il souhaite défendre.

« Malheureusement j’ai déjà rencontré des gens incapables de faire leurs propres choix : ils ont besoin que quelqu’un les guide, quelqu’un qui leur montre ce qui est bien pour eux. Le problème c’est qu’il arrive que cette personne agisse uniquement dans son intérêt et ne propose que des futilités, ou du moins des valeurs que je considère comme futiles car n’apportant rien d’essentiel à la vie.

- Et que considères-tu comme essentiel ? Questionna l’homme visiblement intéressé.

- Mmm…, réfléchit Glaide. Je dirais tout ce que peut nous apporter la nature dans sa beauté, tout ce qui peut nous procurer un bonheur simple mais profond et, au final, tout ce qui peut nous permettre de nous élever au-dessus de notre simple condition d’humain : esclave de notre corps et torturé par notre esprit… Mais certainement pas tous les plaisirs de synthèse qui pullulent dans mon monde et qui attirent tant de gens ! »

Kezthrem eut un petit rire.

« Ta vision est bien pessimiste !

- Peut-être oui…, admit le jeune homme. Mais il faut que vous compreniez que pour certains, l’argent n’est plus un moyen mais une fin : ils vivent par et pour la richesse, et parfois cela me révulse tellement que j’en viens à rejeter tout ce qui y a attrait… Je sais bien que c’est de toute façon impossible puisqu’il faut acheter des choses pour vivre, mais j’essaye de ne pas me faire piéger par de belles paroles et c’est pour cela que je recherche des choses plus proches de la nature, car elle me parait être encore suffisamment… naturelle !

- Alors l’argent n’est plus un moyen mais une fin…, répéta pensivement Kezthrem. Voilà qui mérite d’être étudié.

- Quoi qu’il en soit maître, poursuivit le jeune homme, je sais que de toute façon je ne détiens pas la vérité. Et comme vous me l’avez dit, ce qui compte c’est qu’un Homme vive la vie qui lui convient, même si elle parait illusoire aux yeux de certains…

« Bref, pour en revenir au sujet qui nous préoccupe, je voulais préciser que certains pays sont sous le joug de dictateurs, et les habitants n’ont alors pas le choix sur de nombreux sujets, et notamment les guerres à mener.

- Les guerres opposant les humains aux humains. »

Glaide acquiesça d’un mouvement de tête et sauta par-dessus une souche, puis il reprit tout en continuant la route :

« Il n’est pas question de choisir quel combat l’on juge juste ou non : il faut obéir et affronter des adversaires désignés. Qui plus est, avec le temps, les ennemis d’un jour deviennent les alliés de demain et inversement, si bien que tout cela ne rime finalement à rien.


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