FLORIAN ROCHAT
La légende de Little Eagle
Copyright©2011 by Florian Rochat. Tous droits réservés.
www.florianrochat.com
Publié par Smashword
Couverture: Stéphane Jordi.
Photo: Garry Ridsdale ©http://www.aircanon.co.uk.
« Tournez-vous vers le serpent... »
Jean-Bernard Desfayes, fin connaisseur
de l’aviation et précieux copilote dans les
scènes aériennes de ce livre
et
Stéphane Jordi, supporter enthousiaste
de cette aventure, qui a présidé à sa
mise sur orbite numérique.
- Les voilà! Altitude environ vingt mille pieds. A deux heures, lança le commandant de vol.
Tout en amorçant une légère ascension, les cinq escadrilles de douze avions se déportèrent sur la droite pour se placer dans le sillage des quatre-vingt forteresses volantes dont la mission, ce 16 mars 1944, était de pilonner une fabrique de munitions proche de Hanovre. La jonction entre les chasseurs et les bombardiers, qui avaient décollé de différentes bases dans le sud de l’Angleterre, s’était effectuée comme prévu vers 8h45, au-dessus de la Mer du Nord, en vue des Pays-Bas.
John Philip Garreau sentit son pouls s’accélérer à l’idée de pénétrer bientôt dans l’espace aérien allemand. Il pensa à ses parents, à ses amis. A Jeff Thorsen, son mentor, auquel il devait tant. «Nous y voilà», se dit-il. L’épreuve de vérité. Le baptême du feu. La guerre. Savoir s’il allait se montrer à la hauteur, ou – comme beaucoup d’autres – être tué lors de sa première mission, ces questions l’effleurèrent mais il les chassa sans effort, tant sa concentration était intense. Il fallait suivre le cap imprimé par le chef du groupe, lui-même suivi par le leader de chaque escadrille, pour aller se positionner au-dessus et autour des B-17 que les tout nouveaux P-51 D Mustang étaient chargés de protéger des chasseurs allemands.
Sur leur base de Metfield dans le Suffolk, les pilotes du 353e groupe de combat de la 8e armée de l’air américaine s’étaient levés à cinq heures trente. Ils s’étaient livrés à une toilette sommaire à l’eau froide dans les lavabos de leurs cantonnements. Certains s’étaient rasés pour éviter l’effet abrasif qu’avait le masque à oxygène sur une rugueuse barbe d’un jour, mais la plupart l’avaient fait le soir précédent avant d’aller se coucher. Ils avaient revêtu leur tenue de vol – chemise de flanelle, pull de laine, caleçons longs, pantalons molletonnés, bottes fourrées, blouson de cuir doublé de peau de mouton, sans oublier l’indispensable foulard de soie sans lequel, à force de bouger la tête des milliers de fois à droite, à gauche, en haut, en bas et en arrière, le frottement de leur casque en cuir aurait transformé la peau de leur cou en charpie après les cinq ou six heures de vol qui les attendaient. Ils avaient ingurgité un frugal petit-déjeuner, pain noir et marmelade, thé ou ersatz de café, rien à voir avec les pleines assiettes d’omelettes, saucisses et pancakes des breakfasts à l’américaine. Dans cette Angleterre soumise à un sévère rationnement, ils n’avaient droit qu’à un œuf par mois, presque pas de viande, un peu de laitages, beaucoup de choux de Bruxelles. Les plus anciens avaient presque tous perdu quelques kilos.
Puis ils s’étaient rendus à la salle de briefings de la base, où le chef des opérations, un colonel, leur avait révélé la mission du jour. A 7h30, après avoir uriné pour éviter l’inconfort d’une vessie douloureuse en haute altitude, ils avaient rejoint le tarmac, où leurs mécaniciens les avaient aidés à se harnacher dans l’étroit cockpit de leur appareil. Parachute dans le dos, gilet Mae West sur le torse, dinghy autogonflable sous les fesses, radio branchée sur le casque, masque relié à la bonbonne d’oxygène. Ils avaient lancé leurs moteurs de mille sept cents chevaux, les avaient laissé chauffer pendant dix minutes et pris leur envol.
John Philip Garreau, assis au dernier rang, était resté impassible lors de la présentation de la mission. Tout en écoutant l’officier, il regardait avec un mélange de curiosité et d’admiration les autres pilotes, dont la majorité s’étaient déjà battus, et dont certains avaient une ou plusieurs victoires à leur actif. « Non, ils ne sont pas différents de moi », tenta-t-il de se convaincre. « Ils ont l’expérience du combat, et pourtant ils ont débuté comme moi, bon pilotes, mais n’ayant jamais fait la guerre. Et aujourd’hui, ils sont toujours là, parfois depuis plusieurs mois. Certains sont peut-être des as, avec au moins cinq croix gammées peintes sur le fuselage de leur appareil. Ils vont rentrer sous peu en Amérique… » Ces jeunes hommes avaient entre dix-neuf et vingt-cinq ans, la plupart entre vingt et vingt-trois, et ils ignoraient complètement ce nouveau venu qui avait fêté ses dix-huit ans un mois plus tôt. Aucun d’entre eux n’eut un mot pour lui, ni même un salut. John Philip Garreau ressentait une certaine condescendance à son égard et comprit qu’il lui faudrait quelques missions, et l’arrivée de quelques remplaçants dans le groupe, pour qu’il soit admis dans ce qui lui semblait être un club très fermé dont les membres avaient passé par quelque chose qui les mettait à part du commun des mortels : l’épreuve du feu. Richard Johnson, un capitaine de 22 ans qui allait conduire la formation dont il faisait partie, l’aborda.
- Bienvenue, lieutenant Garreau. Je dois vous dire que cette mission risque d’être difficile et dangereuse, lui dit-il d’un ton neutre. Elles le sont toutes, bien sûr, mais certaines moins que d’autres… Aujourd’hui, on peut être sûrs que les Schleus vont tout faire pour nous avoir et essayer de descendre les forteresses avant qu’elles n’atteignent leur objectif. C’est leur boulot à eux. Mais le nôtre est de nous battre pour gagner la guerre, pas vrai ? Je vous fais confiance, ajouta-t-il en lui tapant sur l’épaule. Donc je ne vais pas vous donner de conseils, ni vous répéter tout ce que vous avez appris jusqu’ici à l’entraînement. Je dois tout de même attirer votre attention sur deux choses: la discipline et l’esprit d’équipe. C’est le plus important de tout. Si un seul d’entre nous l’oublie, d’autres risquent d’être tués. Ceci encore : l’armée a fait tout ce qu’elle pouvait pour vous former le mieux possible, et si vous êtes là, c’est que vous avez le format. Mais en cette minute, vous devez être conscient du fait que rien encore ne vous a préparé vraiment au combat aérien et à tout ce qu’il implique. Tout simplement parce qu’on ne peut pas s’y préparer. Personne ne le peut.
John Philip Garreau imaginait bien ce que son interlocuteur voulait dire. La vitesse, la violence et l’anarchie de ces joutes mortelles dans l’azur. Les décisions, bonnes ou mauvaises, à prendre en une fraction de seconde, en fonction de développements aléatoires qui n’auraient rien à voir avec les situations qu’il avait étudiées et les tactiques qu’on lui avait enseignées. La nécessité absolue, permanente, d’anticiper les actions de l’ennemi, et de contrecarrer en un éclair celles que chacune des siennes suscitait chez lui. Les manœuvres les plus folles, parfois à la limite de la résistance de l’avion. Les montées et les virages serrés au maximum, qui faisaient vibrer l’appareil. Les plongées en piqué vertigineuses, dans lesquelles le sang du pilote, qui s’accumulait alors dans le bas de son corps, n’irriguait plus son cerveau sous l’effet d’accélérations augmentant jusqu’à six fois son poids. Le redouté voile noir qui aveuglait alors sa victime pendant des secondes ressenties comme interminables, l’enfermant dans un horrible effroi. L’effort physique du pilotage sur ces chasseurs dont les commandes ne bénéficiaient pas d’assistance hydraulique était intense, parfois même à la limite du possible. Johnny imaginait aussi la panique qui ne manquerait pas de le saisir en sentant son avion touché par l’ennemi, et l’horreur en voyant un camarade tomber en flammes. Le combat aérien était excitant et effrayant. Certains pilotes, lui avait dit un as du Pacifique venu raconter son expérience sur une base américaine lors de sa formation, vomissaient ou se souillaient en vol.
John Philip Garreau acquiesça gravement et déclara :
- Vous pouvez compter sur moi, lieutenant.
- Bon, Johnny, appelle-moi Rich. Notre boulot est déjà assez difficile comme ça sans avoir à nous encombrer de considérations hiérarchiques, conclut Johnson en lui flanquant une bourrade dans le dos avant de se diriger vers son appareil.
Par groupes de quatre, les Mustang survolaient en ciseaux les formations de bombardiers, afin de les couvrir en permanence. Evoluant à une cinquantaine de mètres au-dessus d’un B-17 situés légèrement sur sa droite, Johnny observa cet avion géant qu’il voyait voler pour la première fois. Il était impressionné par la masse de ce quadrimoteur pesant jusqu’à trente tonnes à pleine charge et doté de treize mitrailleuses pour se défendre contre ses prédateurs du ciel. Il vit l’homme opérant celles – jumelées – de la tourelle située en dessus du cockpit lui adresser un signe amical, auquel il répondit de la main gauche. Aucun de ces mitrailleurs n’avait tiré sur les chasseurs lorsque ceux-ci s’étaient rapprochés des B-17, ce qui était déjà une bonne chose, pensa Johnny.
Comme tout le monde, il avait entendu dire que ces types-là, sachant que leurs missions relevaient de la roulette russe, et qui étaient eux-mêmes très exposés aux attaques, avaient la gâchette facile. Ces forteresses volantes, en fait, n’avaient de forteresses que le nom. Leur taille et leur lenteur les rendaient vulnérables, et leurs mitrailleurs, par principe de précaution, faisaient fréquemment feu sur des avions qui s’en approchaient avant même d’avoir pu les identifier. Un nombre non négligeable de pilotes alliés avaient ainsi été descendus par ceux qu’ils étaient censés protéger. Mais c’était dans les combats qui se déroulaient autour d’eux que ces mitrailleurs étaient les plus dangereux. Coincés dans leurs tourelles de plexiglas proéminentes, qu’ils faisaient pivoter grâce à des pédales pour affronter l’ennemi dans différentes directions, ils devaient bien sûr tirer pour protéger leur avion, mais tout allait alors si vite qu’ils n’y pouvaient rien : il y avait souvent du plomb pour tout le monde. Les pilotes de chasseurs de leur propre camp, tout en les maudissant, ne pouvaient pas leur en vouloir.
Ces pilotes-là se voyaient volontiers comme l’aristocratie des aviateurs, l’équivalent de virtuoses à bord de voitures de course, alors que ceux qui étaient aux commandes des bombardiers passaient un peu à leurs yeux pour des chauffeurs de poids lourds. Les premiers prétendaient qu’ils étaient en train de gagner la guerre, avec un ratio de plusieurs victoires de leur côté contre une pour la Luftwaffe dans les duels aériens. Mais au-delà de leur ego, ils avaient du respect et de l’admiration pour les hommes composant les équipages de B-17, lesquels se disaient également convaincus que leurs bombardements étaient bien ce qui rapprochait le plus les Alliés de la victoire en détruisant le potentiel industriel du Reich.
Les fighters savaient aussi le courage dont ces équipages devaient faire preuve lorsque – quand ils n’avaient pas déjà été abattus par la chasse allemande - ils arrivaient en vue de leur objectif. Le système de visée de ces forteresses les obligeait à voler pendant une dizaine de minutes droit sur leur cible, à travers les centaines de flocons noirs d’obus d’un barrage meurtrier de tirs antiaériens, sans changer ni de cap, ni d’altitude, et désormais sans protection de leurs « petits amis », les P-51 obligés de retourner à leur base. Et le tribut à payer était terrible : en moyenne, un bombardier était abattu après dix à douze missions. En moyenne. Quelques-uns en accomplissaient davantage, beaucoup étaient détruits entre leur troisième et leur huitième sortie. Il y avait dix équipiers à bord. Certains mouraient dans les flammes, coincés ou blessés dans la carlingue. Ceux qui sautaient en parachute se retrouvaient presque systématiquement prisonniers des Allemands. Les équipages devaient accomplir vingt-cinq missions avant de pouvoir rentrer aux Etats-Unis. Le plus incroyable était que quelques-uns des miraculés qui y parvenaient rempilaient après un mois de congé au pays.
Le lieutenant Garreau savait tout cela. Il savait aussi que les escadrilles de bombardiers et leurs équipages, en raison de la dangerosité extrême de leurs missions, étaient souvent bénis avant leur départ par un chapelain de l’armée. L’un d’eux – un New Yorkais d’origine irlandaise - était célèbre et aimé pour la petite phrase qu’il prononçait tout à la fin de son laïus, après son « Béni soit le Seigneur, qu’il vous accompagne dans l’accomplissement de votre devoir et vous permette de rentrer tous sains et saufs. Amen. » Il faisait alors signe à ses ouailles de se rapprocher de lui en un cercle serré et leur murmurait : « Et foutez-leur la pâtée ! »
Autre point positif ce matin: les conditions de vol de la mission, par temps clair et avec peu de vent, étaient bonnes. Elles devraient empêcher des drames fréquents dans le brouillard ou lors de la traversée d’épaisses concentrations de nuages, quand un B-17, prenant quelques mètres d’altitude, s’en venait heurter un autre sous le ventre ou lui coupait une aile. Souvent, les deux explosaient en vol ou partaient en chute libre.
Le jeune pilote se sentait faire corps avec son Mustang P-51 D flambant neuf, considéré comme le meilleur chasseur du moment, avec peut-être le Focke-Wulf 190 allemand. Il l’avait dompté quelques semaines auparavant à la fin de son stage d’entraînement aux Etats-Unis, juste avant de s’embarquer sur un cargo pour l’Angleterre, et ses performances l’avaient enthousiasmé. Sept cents kilomètres à l’heure de vitesse maximale en vol horizontal à un peu plus de sept mille mètres d’altitude, plus de neuf cents en piqué. Six mitrailleuses Browning de 12,7 mm. Forte capacité ascensionnelle. Douze mille sept cents mètres de plafond. Sa verrière panoramique, qui apportait une très nette amélioration, question visibilité, par rapport au modèle précédent. Très grande souplesse à la manœuvre. Et aussi trois mille kilomètres d’autonomie, grâce à deux réservoirs largables de deux cent quatre-vingts litres de carburant supplémentaire, fixés sous les ailes. C’était surtout cette particularité qui avait permis à la 8e Air Force de modifier sa stratégie de bombardements sur l’Allemagne, dans un premier temps basée uniquement sur des missions de nuit. Depuis décembre 1943, le nombre et la fréquence de ces bombardements s’étaient accrus grâce aux P-51, capables d’accompagner les forteresses de jour sur l’entier du territoire germanique avant de rentrer à leurs bases, et limiter le carnage que la chasse allemande pouvait occasionner sur les formations de ces bombardiers vulnérables.
La seule chose qui ennuyait John Philip Garreau était la position qu’on lui avait attribuée dans la formation : tail end Charlie. Le dernier. C’était le lot des nouveaux venus. Mais c’était la place la plus difficile à tenir, car elle obligeait le pilote à des prouesses pour maintenir son assiette dans les turbulences provoquées par ceux qui le précédaient, ou pour réagir à un brusque changement de cap ordonné par le leader. C’était aussi la position la plus dangereuse : lorsque l’ennemi attaquait, il le faisait de préférence par derrière, et le Charlie qui se trouvait en queue de son groupe était souvent leur première victime, parfois sans que ses camarades volant en amont ne s’en rendent compte.
Après être passés sans rencontrer de résistance au-dessus d’Amsterdam, l’armada avait poursuivi sa route sur un cap plein est en direction de Hanovre, à environ six mille mètres d’altitude. Chacun, à bord de son appareil, scrutait le ciel dans toutes les directions. Mais l’espace aérien semblait toujours vide.
Soudain, la voix de John Philip Garreau retentit sur le système radio :
- De Red Four. Appareils non identifiés à trois heures. Même altitude.
- Hein ? Où ? s’inquiéta un pilote.
- Je vois rien ! ajouta un autre.
- Je ne vois rien non plus, commenta d’une voix neutre le major Lester Brown, qui dirigeait la mission depuis l’escadrille de tête, distante de plus d’un kilomètre, et qui était censé repérer les formations ennemies.
- Sûr de toi, Garreau ? demanda Richard Johnson.
- Je confirme. Une trentaine d’appareils, minimum.
Un silence d’une bonne minute chargé de tension s’installa sur le circuit radio. Il fut brisé par la voix de Brown:
- De Blue Leader. Confirmé. Estimation : cinquante kilomètres, minimum.
- Putain, il a des sacrés yeux, ce Garreau ! s’exclama quelqu’un d’autre.
John Philip Garreau avait décelé l’approche ennemie, minuscule vol d’insectes, à plus de quatre-vingt kilomètres de distance.
Brown décida immédiatement de la tactique, à savoir manœuvrer de manière à empêcher les appareils ennemis – dans un premier temps du moins – de s’approcher de la formation des bombardiers, afin de protéger ces derniers tout en disposant de l’espace nécessaire pour l’engagement.
- OK, lança-t-il. Red Flight, Yellow Flight et Green Flight avec Blue. White reste avec les forteresses.
Tous les pilotes larguèrent leurs réservoirs d’appoint, incompatibles avec les exigences du combat. Le leader vira sur la droite en prenant rapidement de l’altitude pour gagner une position d’interception tout en se plaçant dos au soleil. Les soixante appareils qu’il emmenait volaient désormais à pleine puissance, l’alimentation du moteur réglée sur le mélange le plus riche, les mitrailleuses déverrouillées.
La main droite sur le manche, avec l’index sur la détente, la gauche sur la manette des gaz, John Philip Garreau sentit son P-51 frémir sous le déchaînement de son moteur Merlin. Il faisait corps avec son engin, il se savait capable de le maîtriser en toutes circonstances, dans des conditions de vol où l’instinct devait prédominer sur tout le reste.
En face, les pilotes des Messerschmitt-109 avaient aperçu le danger et viré eux aussi pour se porter à la rencontre des attaquants avant que ceux-ci puissent profiter d’un réel avantage. Soudain, les deux formations foncèrent l’une sur l’autre, et le combat s’engagea. La discipline, cela pouvait fonctionner quand le leader du groupe disposait de suffisamment de temps pour déployer ses hommes dans différentes directions, avec l’objectif de fragmenter la bataille et de coordonner l’action. Mais là, c’était désormais chacun pour soi. Ce qui n’excluait pas l’esprit d’équipe. Intervenir, quand c’était possible, pour donner un coup de main à un camarade en difficulté.
Les pilotes allemands étaient extrêmement agressifs. Les appareils des deux camps se croisaient et se coupaient mutuellement leurs trajectoires dans toutes les directions, zigzaguant pour trouver le meilleur angle de tir, s’attaquant, s’esquivant. Le canal radio des Américains était saturé de cris : « Bill, Kraut à quatre heures ! » ; d’avertissements : « Ed, dégage à gauche ! » ; « Ken, gaffe à tes tes fesses ! » ou d’appels à l’aide dans une fuite désespérée: « Un Jerry me colle au train et j’arrive pas à le lâcher ! » The Krauts (les Boches), the Jerries (diminutif pour Germans), the Fritz, the Huns (les barbares) étaient les surnoms par lesquels les Américains désignaient leurs ennemis.
Ses pensées circulant à la vitesse de la lumière, John Philip Garreau se demandait si quiconque pouvait réagir vraiment à ces interjections et comment il se faisait qu’il n’y ait pas encore eu plusieurs collisions dans cette incroyable mêlée. Il se remémora les règles de base du vol en combat : se placer autant que possible dos au soleil pour attaquer ; regarder sans cesse autour de soi et derrière soi ; ne jamais voler plus de trente secondes à l’horizontale, cela donne du temps à un adversaire pour vous mettre en joue; bien regarder à l’arrière quand on sort d’un nuage : avec un peu de malchance, on peut se retrouver juste devant un Kraut, lui offrant sa cible la plus facile de la journée.
Il remarqua soudain un Me-109 en train d’effectuer un virage serré sur sa gauche, légèrement au-dessus de lui, et pointer son fuselage dans sa direction. A l’instant où il poussa le manche en avant pour se dérober en plongeant, il vit des balles traçantes passer à deux ou trois mètres au-dessus de sa verrière. Il vira brusquement sur sa gauche avant d’amorcer un looping à quelque deux cents mètres de distance, au moment même où l’Allemand parvenait à tourner pour revenir sur lui.
Lorsqu’il bascula sur le dos pour replonger à la fin de son ascension, son regard capta l’image d’un pilote descendant en parachute, mais trop vite pour découvrir à quel camp il appartenait. Amorçant un piqué, il jeta un coup d’œil derrière lui pour s’assurer qu’il n’y avait pas de danger et repéra un peu plus bas son assaillant qui manœuvrait pour échapper à la trajectoire plongeante du Mustang. Il y avait toujours des avions en dessus, en dessous et de tous les côtés, mais là où il se trouvait, l’espace était partiellement dégagé, pour quelques secondes du moins. Les gaz à fond, profitant du gain de vitesse procuré par son angle de descente, il fondit sur le Messerschmitt, quasiment de face, mais au moment où l’angle de tir lui sembla idéal, à environ quatre cents mètres de sa cible, John Philip Garreau jugea qu’il était trop loin pour faire feu avec l’efficacité voulue.
Son adversaire, lui, s’attendait à se faire canarder, car il cassa sa trajectoire en virant sur l’aile à quatre-vingt dix degrés pour amorcer un large arc de cercle destiné à lui permettre de se repositionner. Le lieutenant Garreau réagit en déclenchant un renversement : il cabra son P-51 afin d’effectuer une ascension d’environ trois cents mètres. Il enfonça le palonnier gauche pour faire basculer son appareil dans un plan presque vertical, comme s’il pivotait autour de sa queue, et se retrouver à nouveau en piqué dans la direction opposée à celle qu’il avait choisie en engageant sa manœuvre.
Le Me-109 était à nouveau juste en face de lui, un peu plus bas dans le même axe, mais de dos, incapable de faire feu sur le Mustang. Trois cents mètres… Deux cent cinquante… Deux cents… John Philip Garreau pressa sur la détente pendant trois secondes, arrosa l’avion ennemi sur toute la longueur de son fuselage et redressa pour passer bien au dessus de l’Allemand. Il vira plus loin et vit alors le Messerschmitt qui tombait en vrille, moteur en flammes. Le pilote, sans doute tué par la rafale, ne sauta pas. Tout à l’excitation de cette première victoire - qu’il ferait homologuer au retour grâce aux images de sa cinémitrailleuse – John Philip Garreau suivit durant quelques secondes l’appareil ennemi dans sa chute, puis redressa et regarda autour de lui, cherchant un nouvel adversaire.
Il en dénicha un, quelque peu isolé des duels insensés qui se poursuivaient, et manoeuvra pour tenter de le surprendre en position de faiblesse. L’autre parvint à s’esquiver, forçant son assaillant à tenter une autre approche, une autre feinte. « Andrews, Green 2. Mon moteur tousse. Je rentre ! », capta-t-il dans la cacophonie du système radio. Dans ce théâtre aérien sans cesse changeant, il se trouva soudain en face d’un Mustang placé sous l’attaque latérale d’un Messerschmitt, un appareil de Blue Flight. « Attention Blue 3 ! A quatre heures ! », hurla Garreau, sans connaître le nom du pilote qu’il mettait en garde. Trop tard. Il aperçut une fumée blanche sortant du ventre du P-51, à l’arrière de son fuselage, où était logé le radiateur de glycol, le liquide de refroidissement du moteur, qui allait se gripper en l’espace de quelques minutes. Le pilote déclencha un demi tonneau et sauta.
John Philip Garreau dégagea, puis vira pour revenir sur le ME-109, dont le pilote semblait l’ignorer en cherchant à se positionner pour sélectionner une nouvelle cible. Depuis une distance d’environ quatre cents mètres, un peu au jugé, il lâcha une longue rafale en direction de l’appareil ennemi qui choisit de fuir en piqué, une tactique souvent dissuasive pour le poursuivant car éprouvante pour les nerfs. Mais lorsqu’il aperçut plus bas la corolle blanche du parachute du pilote de Blue Flight, il ne voulut pas laisser cette attaque impunie. Il suivit le Messerschmitt dans son vertigineux plongeon vers la terre et s’en rapprocha jusqu’à une distance de deux cents mètres. Les deux chasseurs avaient les gaz à fond et leur vitesse était sur le point de dépasser les limites de leur enveloppe de vol. Au-delà, c’était la désintégration pure et simple.
Le pilote du Mustang se concentra pour placer la queue du Messerschmitt dans son viseur, mais contrôler son appareil qui commençait maintenant à vibrer de toute sa structure et tirer en même temps était très difficile. Il lâcha tout de même quelques brèves rafales et eut l’impression que l’avion allemand avait été touché, mais pas endommagé, car il poursuivait son effrayante descente en une trajectoire parfaitement maîtrisée. En très peu de temps, les deux appareils avaient plongé de six mille à deux mille mètres.
John Philip Garreau avait bien sûr testé plusieurs fois son Mustang en piqué, mais jamais sur une telle distance. Ses yeux étaient rivés à la fois sur sa proie et sur le sol, qui se rapprochait de manière dantesque. Il lui semblait que son corps pesait une tonne. A l’évidence, l’Allemand espérait que l’Américain allait craquer dans cette poursuite suicidaire, et il devait l’y forcer en maintenant son plongeon jusqu’au dernier moment. Mille mètres, cinq cents, trois cents… Il fallait être un as pour redresser un avion volant à une telle vitesse à une si basse altitude. L’Allemand voulut amorcer une ressource, mais il le fit une seconde trop tard et creusa, comme disent ses pairs du monde entier en pareilles circonstances, un grand trou dans un champ.
John Philip Garreau avait eu la prescience de tirer sur le manche juste avant ce qu’il estimait être le dernier moment mais ne commença à remonter qu’à une cinquantaine de mètres du sol. Ce fut comme si on avait placé un voile noir devant ses yeux. Pendant quelques secondes, il vola au hasard, d’une manière erratique, plongé dans une angoisse presque impossible à maîtriser. Puis sa vision revint petit à petit. Ayant regagné un peu d’altitude et stabilisé son avion en vol horizontal, il réduisit les gaz. Il avait mal aux oreilles et à la tête, et il était trempé de sueur. Il arracha son masque à oxygène et respira goulûment l’air du cockpit, qui sentait les gaz, l’essence et le métal chaud. Son sang remontant dans sa tête, il eut l’impression de voler désormais dans un brouillard, qui se dissipa au bout d’un moment.
Il vérifia son altitude, environ mille mètres, ainsi que ses instruments, qui étaient tous au vert. Il contrôla à plusieurs reprises ses commandes et vola un moment à vitesse réduite au-dessus de la campagne allemande, puis revint au-dessus de l’endroit où le Kraut s’était crashé pour photographier le point d’impact et les débris du Messerschmitt. Il amorça alors une ascension circulaire pour rejoindre le coin de ciel où se poursuivaient les combats. Certains pilotes, dans de telles circonstances, avaient parfois de la peine à retrouver leurs escadrilles, déportées de plusieurs kilomètres dans l’espace au gré des engagements. Mais, sa vision retrouvée, il localisa bientôt la bataille aérienne qui se poursuivait.
Les B-17 devaient être désormais proches de leur objectif et les pilotes allemands cherchaient à s’évader dans toutes les directions pour éviter de nouvelles pertes. Leur mission première était de descendre les bombardiers, et sans doute – s’ils avaient assez d’essence - chercheraient-ils à se regrouper quelque part pour les attaquer à leur retour. Le major Brown donna l’ordre de poursuivre les Messerschmitt et quelques luttes s’amorcèrent, mais on ne peut pas vraiment combattre un ennemi qui se refuse à l’engagement tout en essayant d’entraîner ses poursuivants au-delà de leur rayon d’action, et Brown ordonna bientôt le retour à la base. Les Mustang ne pouvaient pas accompagner les B-17 dans leur traversée du mur de flak qui les attendait au-dessus de Hanovre et leur niveau de carburant, désormais, était bas.
Lorsque John Philip Garreau posa son P-51 à Metfield, il était un peu plus de midi. La mission avait duré quatre heures trente, dont plus d’une heure de combat, mais il avait perdu toute notion du temps. Par radio, Brown avait déjà annoncé un premier bilan à la base : dix appareils ennemis abattus de manière certaine, quatre apparemment très endommagés, quatre Mustang descendus, deux rentrés prématurément pour ennuis mécaniques, deux autres endommagés mais revenus sans encombre au bercail. Pour ce qui était du sort des B-17, il faudrait encore attendre quelques heures pour le connaître.
Paul Taylor, son mécanicien attitré, vint aider John Philp Garreau à s’extraire de son avion. Il le trouva pâle sous son teint mat, grave et tendu aussi, comme s’il n’avait pas encore intégré ce qu’il avait vécu au cours de cette première mission. Taylor remarqua aussi la petite plume d’aigle que Garreau avait glissée, avant de décoller, dans une perforation effectuée sur le bord droit de son casque. Le jeune pilote se sentait complètement épuisé. Il tituba quelque peu en reprenant contact avec le sol, et Taylor l’aida à se stabiliser en lui tendant la main :
- Félicitations, lieutenant. Deux victoires, et c’était votre première mission ! Je crois que personne n’a jamais vu ça ici !
L’un après l’autre, les autres pilotes passaient devant eux pour se rendre au débriefing, et Johnny perçut de l’admiration – ou était-ce de l’envie ? - dans leur regard. « Bien joué, Garreau ! », lui lança – avec une tape sur l’épaule - un lieutenant dont il reconnut le visage mais dont il ignorait encore le nom. Brown lui serra la main : « Vous avez de belles dispositions, lieutenant ! » Il resta avec son mécanicien pour examiner son avion sous toutes les coutures. Il présentait quelques traces de balles qui avaient ricoché sur l’empennage et sur l’aile droite, mais rien de grave. Néanmoins, Taylor allait, comme tous ses collègues, passer le reste de la journée à tout vérifier, contrôler le moteur, les commandes et les instruments, s’assurer qu’aucun câble n’avait été endommagé par les sollicitations extrêmes du combat, qu’aucun élément de la cellule n’avait souffert. Tous les pilotes tenaient cela pour naturel, mais peu réalisaient que ces mécaniciens – et les armuriers auscultant les mitrailleuses et les systèmes de déroulement des bandes de munition - étaient, en grande partie, les garants de leur survie.
Les noms des pilotes des quatre Mustang abattus tombèrent lors du débriefing : Morrow et Hartmann s’étaient écrasés avec leur appareil. Jones et Dillon avaient sauté en parachute. Ils risquaient de finir la guerre dans un stalag. John Philip Garreau n’aurait pas pu mettre un visage sur leurs noms. Harold Holding et Mick Middleton, ses deux copains avec lesquels il avait suivi la plus importante partie de sa formation aux Etats-Unis, étaient là avec lui. Ils étaient saufs, incapables de revendiquer une victoire, mais peu leur importait. S’en être sortis sans dommage leur suffisait. Un peu plus tard, ils se retrouvèrent tous les trois au mess et échangèrent leurs impressions en se restaurant d’une vague saucisse avec du pain, du thé et une pomme. Mais ils s’aperçurent qu’ils peinaient à trouver les mots justes pour exprimer ce qu’ils avaient vécu et ressenti. Il leur faudrait du temps pour digérer cette expérience dans ce qui leur était apparu comme un autre monde, proche de l’enfer.
Je suis dans la maison de mes grands-parents. Avant eux, elle a abrité plusieurs générations de mes ancêtres du côté paternel. Et cette longue histoire familiale a failli s’arrêter un jour d’août 1944.
Assise dans cette petite pièce qui s’ouvre au nord, mon regard porte au-delà du jardin de septembre. Il fait encore doux, et les martinets se rassemblent par centaines sur les lignes électriques en vue de leur départ pour leur longue migration vers le sud. Pendant quelques jours encore, comme s’ils attendaient un mystérieux signal pour prendre leur envol avec des airs favorables, ces oiseaux au corps de torpille et aux longues ailes en forme de faux vont s’exercer au voyage dans d’immenses formations, capables de conserver leur unité lors des brusques changements de directions qu’ils opèrent à des vitesses stupéfiantes.
Bientôt, je verrai leurs essaims partir pour de bon, cap sur l’Afrique équatoriale, selon une route qui semble être inscrite dans leurs gènes, puisque même les jeunes de l’année, qui s’en iront après leurs parents, y parviendront en quelques jours. Ce type de migration, au fil d’une route mystérieuse mais précise, tracée par la position des étoiles et le magnétisme de la terre, tient pour moi du miracle.
Par ma fenêtre, j’entrevois la rangée de peupliers bordant le cimetière, à quelque deux cents mètres d’ici. Bien que nouvelle venue dans ce village bourguignon, je m’y suis déjà rendue plusieurs fois pour fleurir une tombe. Pas celle d’un des membres de ma famille, que je n’ai pas connus, mais celle d’un jeune homme, John Philip Garreau. Ce pilote américain de la 8e USA Air Force est mort en s’écrasant dans un champ à une centaine de mètres d’ici, à bord de son avion endommagé peu auparavant par la flak allemande. Il aurait pu sauver sa vie en voyant ce village se rapprocher inexorablement de lui. Il avait encore le temps de sauter en parachute. Mais il était midi, il y avait du monde dans les rues, les enfants revenaient de l’école. Il devait tenir, essayer à tout prix de poser son appareil en catastrophe un peu plus loin pour éviter un carnage. Au risque de sa vie.
Je n’ai pris conscience de ce drame que récemment, lorsque je suis venue voir cette maison dont j’avais hérité et que je ne connaissais pas. Explorant les lieux, je m’étais arrêtée à l’étage dans une petite pièce – celle où j’écris en ce moment - que j’avais jugée d’emblée aménageable en bureau et coin de lecture, sans doute parce qu’elle était dotée d’une belle et ancienne bibliothèque en chêne. Celle-ci était presque vide, mais sur une moitié du rayonnage supérieur s’alignaient une série de livres, anciens pour la plupart, certains habillés de reliures en cuir, comme oubliés là. Une édition des fables de la Fontaine illustrées de gravures, des volumes reliés d’une revue d’agriculture, des ouvrages de chasse au gibier à plume ornés de reproductions d’aquarelles, des romans de Jules Verne dans l’édition cartonnée de Hetzel, des classiques : Maupassant, Balzac, Hugo, Alexandre Dumas.
Alors que, perchée sur une chaise, je penchai la tête pour en lire les titres, mon regard fut attiré par un bout de papier jaune pâle débordant d’une édition des œuvres complètes de Shakespeare. C’était une copie carbone d’une lettre de mon grand-père, Paul Lenglin, BP 152, Beaune (21), pliée en quatre et insérée dans un passage de La Tempête. Intriguée, je l’ouvris pour y jeter un coup d’œil. Tapée sur une machine à écrire d’un modèle ancien, la frappe des lettres avait perdu de sa netteté. J’allai m’asseoir près de la fenêtre pour décrypter cette missive.
Dear Mr. & Mrs. Garreau,
This is a letter to express my deep gratitude for the action of your son, First Lieutenant John Philip Garreau, on August 12 1944. It took much time and many letters and inquiries to US and Allied military authorities to find your address and this is the reason I write only today.
You know of course that your beloved son was killed in action in this part of France during the War when his P-51 Mustang named Lucky Lady crashed. In the name of all the members of my family I present you today my very sincere sympathy for the tragic loss of John Philip.
But perhaps you do not know that First Lieutenant Garreau ACTED LIKE A HERO and saved our lives. He could have parachuted and saved himself when he realized that his plane was out of control, but he did not. On the contrary, he remained in his plane with a burning engine to avoid falling on our village, and more precisely right on our family house. My wife and my two young children were inside. From the front yard, I watched him myself taking a desperate turn very close from the roof in order not to kill us all. The result of this action was that he was killed in a field just behind our house.
Myself and my family, and all the inhabitants of the village of Verdeil, see and will always see John Philip Garreau like a real hero. He was a great ace in air combat but he did not hesitate to sacrifice himself to save other, civilian lives. You can be proud of him and we also are. We will never forget him.
Your son’s body now lies here in our peaceful cemetery, not far from our house. We visit him regularly and lay flowers on his grave.
If you come to France one day, please contact us. It would be a great honor for us to meet the parents of such a brave and courageous young man.
Cette lettre, datée du 14 juin 1947, avait été adressée aux parents du Premier Lieutenant John Philip Garreau, à Browning, Montana, USA.
J’ai dû pâlir. Je me souviens d’avoir dû faire un effort pour reprendre mon souffle. Mon rythme cardiaque s’était accéléré. Les yeux perdus dans les branches des arbres entourant la maison, je luttai non pas pour comprendre, mais admettre le sens de cette lettre que Paul Lenglin avait probablement demandé à quelqu’un de traduire dans cet anglais un peu approximatif. Pour me retrouver très vite face à cette évidence : sans le sacrifice de John Philip Garreau, mes grands-parents, leur fils, leur fille – ma mère, alors une jeune enfant – auraient péri en ce jour d’août 1944. Et… et donc je ne serais pas née… Je n’aurais pas vécu.
Je sus d’emblée que cette révélation allait m’obséder de mille manières. Une fois le choc amorti, je visualisai le drame. J’imaginai, je vis ce pilote dans son appareil en perdition, dans son cockpit inondé d’une fumée noire, apercevant soudain cette maison à quelques dizaines de mètres devant lui, ultime obstacle dans sa ligne de vol au-dessus de ce village où il ne voulait pas tomber, et comprenant en un éclair ce qui allait se passer lors de l’impact en apparence inévitable: le P-51 Mustang avec encore beaucoup d’essence et de munitions, véritable bombe volante s’enfonçant dans la façade, le toit explosant, les murs s’éventrant, les flammes jaillissant des fenêtres. Un fracas infernal. Des morts, des civils sacrifiés.
Mais John Philip Garreau avait pris sa décision quelques instants plus tôt. Rester à bord, coûte que coûte, tout tenter pour éviter une catastrophe. Croyait-il pouvoir s’en sortir encore avec un atterrissage forcé ? Des témoins m’ont confirmé qu’il avait soudain réussi à redonner suffisamment de gaz à son moteur qui crachotait, qu’il avait viré sur la droite au tout dernier moment, l’extrémité de l’aile gauche de son appareil se brisant sur la cheminée, et qu’il s’était écrasé derrière la maison. Je relus la lettre et m’arrêtai longuement sur cette phrase : « Ma femme et nos deux jeunes enfants se trouvaient dans la maison. »
Les jours et les semaines qui suivirent cette découverte, tout en aménageant cette maison pour la rendre plus confortable, une idée me vint, qui prit vite la forme d’un projet. Et même d’une mission, un devoir de mémoire, comme on dit aujourd’hui. J’avais besoin de savoir qui était exactement John Philip Garreau, je voulais connaître sa vie, sa trajectoire d’homme et de pilote. Un homme ? Un très jeune homme, presque encore adolescent. Il avait à peine plus de dix-huit ans.
Ce détail me bouleversa. Non seulement parce que celui que j’appelais déjà Johnny en mon for intérieur m’avait permis de venir à la vie, mais aussi parce que j’ai vu, de mes yeux, de nombreux jeunes gens tués au combat. Je suis journaliste, et j’ai été un temps correspondante de guerre. Les guerres intervenues à partir des années 80. De sales guerres, des guerres douteuses, des guerres civiles ou ethniques: Salvador, Yougoslavie, Liban, Somalie, Rwanda, Afghanistan, République du Congo. Partout, des jeunes gens pauvres se battaient contre d’autres jeunes gens pauvres sans vraiment comprendre les enjeux de conflits découlant d’idéologies, d’attitudes mégalomaniaques ou cupides d’individus et de régimes odieux. Et c’étaient les civils qui payaient le tribut le plus fort dans ces massacres.
Etait-ce le garçon manqué que j’avais été qui avait choisi ce métier ? Meilleure en gym de mon école, des genoux croûtés à longueur d’année en raison de ma propension incorrigible à prendre part à des courses-poursuites dans le parc avec mes petits camarades. Les explorations de la forêt de Senart auxquelles mon père conviait sa gamine certains dimanches. J’avais très vite délaissé mes poupées. Fabriqué une petite montgolfière avec papa. J’adorais clouer des bouts de bois. Adolescente, j’avais eu une idole, un modèle : Martha Gellhorn, qui fut un temps une Madame Hemingway, correspondante du magazine américain Collier’s sur tous les champs de bataille de la planète pendant plus d’un demi siècle, de l’Espagne en 1937 à l’invasion américaine du Panama – elle avait 81 ans ! – en passant par le Vietnam et la Guerre des Six-Jours. Elle avait dit dans une interview : « Ça m’excite de me trouver là où ça saute de tous les côtés. »
Les bruits de la guerre, le danger, ça m’excitait aussi. Mais aujourd’hui, j’ai envie de dire : Ouais, Martha, mais parlons-en de ces explosions, de leurs conséquences. J’ai vu le sang se déverser jusqu’au dégoût, j’ai pris une balle dans la cuisse en Somalie, et un éclat de mine a ouvert ma veine jugulaire près de Vukovar. J’ignore qui m’a sauvé la vie. Je me souviens d’un bout de trajet en voiture, à demi inconsciente, avec quelqu’un qui tentait de bloquer l’hémorragie en m’écrasant le cou avec un chiffon, puis de mon réveil dans un hôpital, miraculeusement opérée. Depuis, je porte – mais en tout temps – un foulard de soie pour cacher ma vilaine cicatrice.
Je croyais alors à l’importance du témoignage, aux idéaux qui m’avaient incitée à embrasser cette carrière : liberté de l’information, quête de la vérité, défense de la démocratie et de la justice, formation de l’opinion, etc. Et puis, dans l’activité de correspondante de guerre, il y avait aussi l’adrénaline générée par le sentiment – bien réel – de vivre quelque chose d’exceptionnel, l’impression d’appartenir à une petite aristocratie prestigieuse au sein de la corporation. Et par rapport au public, à une caste à part.
Peut-être avais-je besoin d’une certaine reconnaissance en faisant preuve de courage, en prenant des risques, d’épater mon entourage et mes confrères. Cette période m’a été favorable en termes d’avancement professionnel, mais avec le recul, je mesure le côté dérisoire de tout cela, car à chaque fois qu’un nouveau conflit éclate quelque part, j’ai le sentiment amer que tous mes reportages sur ces points chauds n’ont servi à rien. Nous n’apprenons pas des expériences passées, privées ou collectives, et elles ne servent en rien à la postérité. La folie des hommes se perpétue.
Je dois pourtant reconnaître qu’il y a eu de «bonnes guerres », celles qui ont réparé les conséquences abominables de conflits antérieurs. Je serais aussi venue au monde si un John Philip Garreau n’avait pas existé et si un autre avion n’était pas tombé sur la maison de mes grands-parents. Mais dans quel genre de pays, de société, de régime, si des milliers de Garreau, Jones, Smith et autres, tous ces boys américains n’étaient pas venus risquer leur vie en Europe pour y éradiquer le nazisme ? En songeant à cela, tous mes doutes quant à l’utilité du témoignage s’envolent. Reconstituer la vie de Johnny Garreau s’impose comme un projet noble et plein de sens pour moi.
Les martinets sont partis depuis une quinzaine de jours. Je commence à apprivoiser cette maison que j’ai héritée en début d’année et dont j’ignorais l’existence. La lettre de Me Bertrand Dufour, notaire à Draveil, a été le premier élément d’une série de surprises et de découvertes qui ont bouleversé ma vie. Ma mère, Christiane Marchal par son mariage, était morte quelques mois plus tôt dans cette petite ville de l’Essonne, d’une leucémie foudroyante. Elle est née ici en 1940 et y a vécu jusqu’à son adolescence. Est-ce dû à un manque de curiosité de ma part, ou m’a-t-elle menti, ou les deux ? Toujours est-il qu’elle a, jusqu’à son dernier souffle, réussi à me cacher l’existence de cette maison de Bourgogne, dont elle fut la dernière propriétaire avant moi mais où elle n’était jamais revenue depuis l’âge de dix-sept ans.
Son père, Paul Lenglin, né en 1915, est mort voici plus de vingt ans dans un home de la région accueillant des victimes de la maladie d’Alzheimer. Sa femme, Renée, l’a suivie dix ans plus tard dans la tombe. Je ne les avais jamais rencontrés, et maman ne les avait jamais revus depuis qu’elle avait quitté la maison. Petite, en entendant mes camarades évoquer leurs papy-mamie qu’ils avaient à double, j’ai dû lui demander si moi aussi j’avais des « deuxièmes grands-parents », en plus de ceux auxquels, du côté paternel, nous allions régulièrement rendre visite en Normandie à bord de la DS familiale. Je ne me souviens plus du contenu de ses réponses, qui devaient être à coup sûr évasives, et j’ai sans doute vite renoncé à en savoir plus en sentant ses réticences. Plus tard, lorsque je l’interrogeai à nouveau à ce sujet, elle me dit qu’ils étaient morts depuis longtemps, et peu à peu ma curiosité s’estompa.
Ce n’est qu’à l’automne de l’année dernière, alors qu’elle se savait condamnée par la maladie, que ma mère m’a raconté son histoire. Elle avait eu un frère aîné, Romain, né en 1938. Il s’était tué en 1945, tombant d’une échelle dans le hangar d’une ferme voisine dont il voulait explorer les combles, lesquelles abritaient un pigeonnier. Christiane avait alors tout juste cinq ans. Mis à part ce drame familial, son enfance et le début de son adolescence ont dû se dérouler sans problèmes, puisqu’elle n’y a pratiquement pas fait allusion lors de nos conversations. En revanche, elle se montra prolixe au sujet de la cassure intervenue l’année de ses dix-sept ans.
Elle était tombée amoureuse de Damien, vingt ans, le fils d’un riche négociant en vins de Beaune. Un amour réciproque, apparemment. Mais le père de Damien aspirait à marier son fils dans un milieu social plus huppé que celui de la famille Lenglin, son rêve étant sans doute de l’unir à l’héritière du propriétaire d’un domaine prestigieux. Christiane n’était que la fille du comptable du négociant, lequel avait enjoint Paul Lenglin à l’éloigner « en attendant que cette amourette passe ». Paul était déchiré par ce qu’impliquait cette demande, mais il sentait qu’il risquait de perdre son emploi s’il n’obtempérait pas. A cela s’ajoutait l’attitude de Renée, ma grand-mère, qui lors d’une discussion houleuse au sujet de cette situation embarrassante, s’était laissée aller à lui dire que de ses deux enfants, Romain avait été de loin son préféré, et que cela lui aurait causé moins de peine si, par hypothèse, Christiane avait succombé au même accident que lui.
Christiane, justement, avait tout entendu. « Depuis ce moment-là », m’avait-elle dit à la fin de sa vie, « je n’ai jamais pu me débarrasser de l’idée que ma mère – pour des raisons que j’ignore - ne m’avait pas désirée. » La mort dans l’âme, Paul se résigna à envoyer sa fille « pour quelque temps » chez une de ses cousines qui tenait une pension à Paris. Après tout, s’était-il sans doute dit, c’était désormais une grande fille, presque une adulte, qui devrait bientôt envisager de voler de ses propres ailes.
En septembre 1957, ma mère avait pris le train à Dijon, direction la capitale. Un arrachement. Je l’imagine avec sa petite valise en carton, dans un wagon de troisième classe, le cœur brisé, bien sûr. Et peu de temps après, elle avait découvert qu’elle était enceinte. Il y eut un certain nombre de conciliabules entre son père, la cousine de celui-ci et ma grand-mère, qui poussa à « arranger ça ». L’adolescente était déjà fragilisée, elle se sentait seule, abandonnée. Comment s’en sortirait-elle, si jeune, sans vrai métier, avec un enfant ? Paniquée, Christiane accepta l’avortement. Où, comment, à cette époque ? Peu importe. J’ai compris qu’elle ne s’en était jamais remise, et aussi que cet événement avait été ce qui l’avait poussée à couper tous les ponts avec sa famille.
- Et moi, lui lançai-je, ai-je été désirée ?
- Bien sûr, mais… C’est-à-dire, oui, nous voulions vraiment avoir un enfant. Un seul, pour pouvoir lui donner la meilleure éducation et les meilleures chances de réussite dans la vie. Enfin, c’était le point de vue de ton père, mais j’y avais adhéré, et nous en sommes restés là après ta naissance. Tu as réussi, et nous en étions fiers, mais aujourd’hui, je dois dire que je serais heureuse si nous t’avions donné un ou deux frères et sœurs. Enfin… Mais il est vrai que tu es arrivée un peu par surprise, poursuivit-elle en riant faiblement sur son lit d’hôpital. Nous avions prévu d’attendre quelques années avant d’assumer cette responsabilité. J’avais vingt-deux ans quand j’ai rencontré ton père, et vingt-cinq quand nous nous sommes mariés. Il travaillait dans une compagnie d’assurances où j’avais trouvé un emploi de secrétaire, et venait de décider de se mettre à son compte – ce qui lui a d’ailleurs pleinement réussi. Cela supposait au début beaucoup de travail, et je l’aidais dans les tâches de bureau, la correspondance, la comptabilité, etc., alors que lui démarchait ses clients. Mais lorsqu’il a appris que j’étais enceinte, il a été fou de joie, même si c’était plus tôt que prévu ! Quant à moi… J’étais aussi heureuse que lui à l’idée d’avoir un enfant, garçon, fille, peu m’importait. Et tout aussi fort, peut-être, était le sentiment de me « racheter »… Je n’aime pas ce terme, que j’utilise faute de mieux, mais tu sais, d’avoir dû passer par l’avortement sous la pression familiale, ça m’avait laissée avec tout un tas de sentiments allant de la lâcheté à la honte, en passant par la colère, la révolte. Surtout contre ma mère, parce que je m’étais convaincue qu’elle me haïssait. Et aussi contre mon père, qui s’était montré faible, qui avait abdiqué alors que, je le crois, il m’aimait, lui.
Voilà pourquoi je n’avais jamais connu mes grands-parents. Quant à mon père à moi, il m’aimait aussi. Et je l’aimais. Il est mort il y a dix ans dans un accident de voiture.
Je suis née en 1965 dans le quatorzième arrondissement de Paris, et je peux dire aujourd’hui que nous formions une famille heureuse. Je n’ai manqué de rien, nous partions en vacances, j’ai fait de bonnes études, lycée, sciences po, puis le concours du ministère des Affaires étrangères pour entrer dans la diplomatie, que j’ai raté de peu. Je suis devenue journaliste. Pendant des années, j’ai couru la planète et j’ai adoré cela. Aujourd’hui, j’éprouve le besoin de prendre une certaine distance par rapport à cette profession qui évolue très vite et parfois dérive. Ça tombe bien : j’ai du temps devant moi.
Depuis quelques semaines, je suis en disponibilité de ma chaîne de télévision, donc payée pour ne rien faire pendant une durée indéterminée, statut luxueux qu’offrent certains services publics, mais je crois avoir bien mérité du mien, puisque j’ai plusieurs fois risqué ma vie pour lui. Officiellement, je suis « détachée pour évaluer de nouveaux développements dans le domaine des reportages ». En clair, entre restructurations et chaises tournantes, on ne sait que faire de moi. Et il n’y a pas d’intérêt, ou pas de budget, pour les deux ou trois projets que j’ai déposés. Notamment une idée d’émission à laquelle je crois beaucoup, au carrefour de l’écologie et de la géopolitique. Sur ce qu’il conviendrait de faire pour tenter d’anticiper et d’éviter les conflits en gestation, ces bombes à retardement que sont le climat, l’alimentation, la démographie, les déchets, l’énergie, l’eau. Je trouverai peut-être un jour le moyen d’y arriver. En attendant, ma priorité est d’entreprendre des recherches sur John Philip Garreau.
Maman, pourquoi ne m’as tu rien dit de ce drame joué en un éclair en 1944 ? Pourquoi ? Tu n’as pas pu oublier, tu avais quatre ans ! Un âge où un événement de ce genre s’inscrit pour toujours dans la mémoire, ou du moins le subconscient ! La maison, certes, avait été épargnée, mais autour de la table familiale, il avait dû y avoir par la suite mille conversations, mille remémorations de ce à quoi à vous aviez échappé : un avion qui tombe du ciel et manque de vous pulvériser, toi et les tiens ! Ou alors, n’avais-tu pas compris ce qui s’était passé, et plus eu l’occasion de l’apprendre lorsque, devenue plus grande, l’évocation de ce souvenir s’était estompée en raison du passage du temps, qui conduit irrémédiablement à l’oubli ? Mais pas au bout de quelques années, non ! L’action héroïque de John Philip Garreau ne pouvait être occultée dans le village. Les vieux en parlent encore parfois aujourd’hui, tu as dû les entendre, enfant, adolescente, évoquer ce 12 août 1944. Et je suis certaine que ton père t’a montré au moins une fois la tombe de Johnny, tout près d’ici…
Telles étaient les questions et les réflexions qui m’assaillaient en ce jour froid mais ensoleillé d’avril dernier lorsque j’ai débarqué ici pour visiter ce qui était désormais ma maison. La seule explication était que maman avait manifesté un tel rejet des siens qu’elle avait voulu effacer ses origines de sa mémoire. Elle n’y était pas parvenue, mais avait fait l’impasse sur tout cela en se murant dans le silence.
J’ai découvert qu’elle avait loué les lieux après la mort de sa mère, mais les locataires avaient donné leur congé et déménagé il y a environ deux ans. Depuis, la maison était restée vide. Le jardin était envahi de mauvaises herbes et les volets avaient besoin d’un coup de peinture. Le bâtiment, construit en pierre et recouvert de chaux, était en bon état. La cuisine et la salle de bains, d’une autre époque, méritaient un lifting, et j’allais devoir faire changer la chaudière à mazout. En revanche, le salon et les quatre chambres sur deux niveaux, une fois meublés, auraient un charme certain avec leurs hauts plafonds dotés de poutres anciennes. J’avais également décidé de rafraîchir moi-même les murs intérieurs, en sachant bien – n’ayant jamais été bricoleuse - que j’allais faire gicler de la dispersion dans tous les coins.
Ce printemps, j’ai fait installer un accès à Internet à haut débit. Dans la pièce à l’ancienne bibliothèque où j’avais découvert la lettre de mon grand-père aux parents de John Philip Garreau, j’ai branché mon ordinateur portable et entrepris des recherches à son sujet. Les premières hirondelles étaient revenues et j’observai une d’entre elles effectuer mille allers et retours avec des brins d’herbe sèche et du menu gravier dans le bec pour construire son nid sous le faîte du toit, juste en dessus de mon propre nichoir.
Par où commencer ? Garreau… Un nom de chez nous… Ce n’était pas la première fois que je tombais sur un patronyme familier porté par un citoyen des Etats-Unis. L’émigration, le « melting pot »… Intrigant, mais pas vraiment surprenant. Ce fut le premier des centaines de noms et de mots que j’allais taper au fil des jours et des semaines suivantes sur mon moteur de recherche.
Tâche décourageante. Vu l’obsession d’une grande partie des Américains modernes pour les recherches généalogiques et les ramifications infinies de la toile à travers le monde, je tombai sur le site www.ancestry.com qui comprenait… deux millions de Garreau ! Beaucoup d’entre eux apparaissant à de multiples reprises, sans doute en raison des liens créés sur ces « arbres de vie » par diverses sources dans différents pays. La plupart n’avaient jamais quitté la France, mais beaucoup de fiches indiquaient tout de même les noms, dates de naissance et de décès d’hommes ou de femmes qui étaient nés ici et avaient émigré, ou, en redescendant le long du fil des générations, étaient nés aux Etats-Unis. Une Marie Garreau, née en 1899 à Thiré, en Vendée, y était allée et avait terminé sa vie à Indianapolis. Un Ambroise Garreau avait vu le jour en 1870 dans le Dakota du Sud. D’autres, originaires des pays de Loire, du Poitou, de la Bourgogne, de l’Yonne ou du Limousin, étaient morts au Québec, dans l’Ohio, à New York, dans le Michigan, le Kentucky et ailleurs.
Je surfais sur environ cinq cents noms, sans trouver trace d’aucun Garreau dans le Montana. Je tapai donc « garreau montana », et ne tombai cette fois « que » sur neuf mille résultats. Mission impossible là aussi. En scrutant la liste des sites correspondant à cette recherche, je trouvai le nom d’un certain Melvin Garreau. La fiche de description indiquait qu’il était – ou avait été – un des responsables de la tribu indienne des Blackfeet, mais je ne retrouvai nulle trace de lui dans une liste exhaustive des officiels des cinq cent soixante-deux tribus du pays qui s’ouvrait en cliquant sur un lien. On peut théoriquement tout trouver sur le Net, mais dans la pratique…
C’est alors que, ayant l’intuition d’un possible raccourci dans mes recherches, j’eus l’idée de vérifier une chose avec « browning montana », et d’un coup ma mémoire se rafraîchit. Browning, dans le nord-ouest du Montana, est bien sûr la capitale de la nation Blackfoot. J’avais dû lire un jour un article à ce sujet.
Mais alors… John Philip Garreau était-il un Indien, ce qui d’emblée lui donnerait une personnalité, voire une aura que je n’avais pas escomptées ? C’est du moins ce que j’imaginai sur le moment, en raison sans doute du sentiment d’admiration romantique que beaucoup d’Européens de ma génération nourrissent encore à l’égard des descendants des anciens Peaux-Rouges et de leur mythologie. Fébrile, je tapai à tout hasard « john philip garreau montana », mais je fis chou blanc. Puis je tentai quelque chose comme « garreau pilot ww II » (pour World War Two), et – miracle ! - découvris un lien qui s’ouvrait sur un fac-similé des archives de l’armée de l’air américaine, listant « mon » Johnny parmi les KIA (killed in action). En France. La date de son décès, le 12 août 1944, me confirma que c’était bien lui. Rien d’autre. Cette découverte ne m’apprit rien mais m’excita. J’y voyais le début d’un fil à remonter, tout d’abord sur la toile.