Aquamarine 67
Gaelle Kermen
roman-vérité
ebook ou livrel de 280 pages en langue française
Published at Smashwords, Inc
ISBN 978-1-4523-0101-3
2010-03-28
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Photo de couverture
Crédit : Jacques Morpain, Marine à la terrasse du Buci, 1967
avril 67 londres pot de fer buci american church
mai 67 2 maitre albert le buci
été 67 paris kerfany saint prix
automne 67 pot de fer visconti
crédits-photo et autres avec remerciements
à Richard Royal Hoffman
Un jour, quand j’aurai une maison avec une grande pièce et des murs nus, j’ai l’intention de composer un immense tableau ou graphique qui dira mieux que n’importe quel livre l’histoire de mes amis ; et un autre qui racontera l’histoire des livres dans ma vie. Un sur chaque mur, l’un en face de l’autre, qui s’imprégneront l’un de l’autre, qui s’effaceront l’un l’autre. Nul homme ne peut espérer vivre assez longtemps pour faire, à l’aide de mots, le tour de ces événements, de ces expériences insondables. Cela n’est possible que par le truchement de symboles, de graphiques, à la manière de ces étoiles qui écrivent leur mysterium constellé.
Pourquoi est-ce que je parle ainsi? Parce que, durant cette période - trop à faire, trop à voir, à goûter, et ainsi de suite -, le passé et l’avenir convergeaient avec une telle netteté et une telle précision que, non seulement les amis et les livres, mais les créatures, les objets, les rêves, les événements historiques, les monuments, les rues, les noms des endroits, les promenades, les rencontres, les conversations, les rêveries, les demi-pensées, tout cela se mettait si nettement au point, éclatait en angles, en abîmes, en vagues, en ombres, me révélait en un seul et harmonieux motif leur essence et leur signification.
Henry Miller
in Un diable au paradis
traducteur Alex Grall Livre de Poche
Ce roman-vérité se situe en 1967 à Paris au Quartier Latin, entre la rue du Pot de Fer et le café de Buci. Il s’est achevé en mai 1968, début historique d’un autre monde, d’une autre civilisation, à Paris comme ailleurs.
Le texte d’origine a été écrit entre 1969 et 1971.
Retrouvé par hasard, vingt-cinq ans plus tard, il a été retranscrit au cours de l'été 1995. Des repérages ont été ajoutés en fin d'ouvrage, mais ni la forme ni le style n’en ont été modifiés, encore moins la non-ponctuation ou les variations de concordance de temps.
Pour garder la fraîcheur d’origine, narcissique et altruiste, intimiste et universaliste.
Itinéraire d’une initiation, peinture d’un monde perdu, document culturel, littéraire et/ou sociologique, écrit par petites touches impressionnistes, construit comme un film, pas de chapitres mais des séquences, pas de paragraphes mais des gros plans, au rythme cassé, haché, rapide ou méditatif, en souffle qui se cherche, parfois plein et ample, parfois court et haletant, dans une pensée qui n’a pas de point et met sur le même plan visions, émotions, impressions, sensations, réflexions, comme dans la vie, ou du moins dans la mienne.
Nos chemins avaient été, trente ans plus tard, ceux d’Anaïs Nin et de ses amis. Une génération. J’avais pensé que mon premier livre ne serait lisible qu’après ce laps de temps. Je le lance maintenant comme on lance une bouteille à la mer.
Gaelle Kermen
Kerantorec 1995
on pourrait expliquer la non-ponctuation et le manque de majuscule
de mon écriture par mon asthme
c’est sans doute une volonté de me singulariser comme tout asthmatique dont la maladie est souvent un rempart contre la folie
mais c’est surtout un désir de respiration
je hache mes phrases comme je respire
souvent très mal
Proust qui avait de loin dépassé mon stade s’était replié sur lui-même
il écrivait des pages entières sans pouvoir respirer d’un interligne
moi j’espace je cherche l’air la lumière
ses phrases n’en finissaient pas
je supprime les points et les virgules
car je ne peux pas plus que Proust supporter l’idée que quelque chose arrête ma pensée mon souffle ma vie
le livre ne raconte rien il ne s’y passe rien
pourtant un jour au hasard d’une rencontre
on a le sentiment de toucher quelque chose de plus grand que soi
on se demande alors si on le mérite si on en est digne
mais cette rencontre peut marquer toute une vie
certaines journées s’inscrivent plus particulièrement dans la mémoire
pas toujours celles où il arrive le plus de choses
plutôt les journées de latence
entre deux départs ou deux arrivées
il faut lire ce livre comme on nage en rêve dans le silence
il faut regarder ce livre comme une fleur d’eau au gré du courant
il faut entendre ce livre comme on entend le rythme de la mer
il y a si longtemps que je le cherche en moi que parfois je me demande si ce n’est pas un prétexte à ne rien faire d’autre
combien de temps ça a duré
cinq ans six ans ou plus
c’est beaucoup c’est trop
cinq ans six ans ou plus que j’essaie désespérément de le garder en projetant sur les feuillets blancs minces et légers comme du papier à cigarettes ces moments retrouvés sur un agenda ou dans ma mémoire forcée
j’ai souvent essayé de le raconter à un trois cinq six sans doute plus à ceux dont j’ai partagé la vie l’espace d’un instant ou de plusieurs mois mais je savais que c’était illusoire puisqu'à cause d’eux je l’avais perdu lui
quelle mauvaise conscience a pu ainsi me brider pour que chaque fois j’aie besoin de parler de lui de nous de notre vie d’alors
d’ailleurs je m’y prenais mal pour parler de lui
je ne donnais jamais qu’un seul aspect de sa personnalité
de son personnage
je n’avais peut-être à l’époque où je l’ai connu qu’une compréhension intuitive de lui et de son mode de vie
j’ai compris plus tard des choses que mon regard myope avait occultées
avec la connaissance j’ai perdu la magie
tant de temps pour exorciser une seule année
prétexte à ne pas vivre
cinq ans six ans de notes
tout ce temps à rêver ce que j’aurais pu y mettre
je suis venue au monastère accomplir ce dernier rite
qui me permettra je l’espère de vivre enfin ma propre vie
de m’assumer moi-même
délivrée de ces souvenirs
le temps n’existe plus
maintenant je ne dis plus rien
je recommence tout
une dernière fois
âprement
dans le silence enfin trouvé
et je crains encore en le livrant de le ternir
mais si je ne le livre pas je perds toute chance de le retrouver jamais
2 février 1973 son anniversaire de naissance
33 ans l’âge du Christ
un monastère dans les Alpes
j’aurais pu le connaître plus tôt
à cette party
du mois de juin 1966
une des nombreuses parties du Pot de Fer
les américains disaient toujours pot de feu
organisées par Marianne
qui l’avait invité
c’était plutôt une pot-party
sur un disque de Woody Guthrie
déchirant la fumée
Woodie qui donnait toujours envie de faire de grandes choses
dans l’après-midi nous avions projeté une communauté beatnik
lectures de la Beat Generation
textes de Ginsberg Corso Burroughs
Dharma Bums de Kerouac
lui qui était-il
je ne le connaissais pas encore
mais dans l’espace restreint du Pot de Fer je ne l’avais pas vu
mon esprit n’était pas encore prêt
on the road
les clochards célestes
on the road again et toujours
fuites dans la nuit
nous allions souvent chez George Whitman
dans la petite librairie de la rue de la Bûcherie Shakespeare and company
Marianne y avait travaillé puis Anne
j’aurais pu le rencontrer là le 4 juillet 1966 après la manif devant l’ambassade américaine à la Poetry-Reading avec Langston Hugues et Ted Joans
mais je ne le connaissais pas encore
c’était les beaux jours de l’été
et j’avais le soleil dans l’œil
cet été-là j’étais allée à l’Arche la communauté de Lanza del Vasto
tenter d’apprendre un peu mieux la non-violence
il y avait eu les routes au hasard des rencontres
et la réconciliation avec le monde
et puis l’hiver comme toujours sur Paris
on parlait encore des beatniks
surtout de Gary Hemming qu’on appelait le beatnik des neiges parce qu’il avait sauvé deux alpinistes dans le Massif des Drus tout seul
je le voyais parfois à la Sorbonne ou à Shakespeare and co
très grand blond buriné avec un immense rire
cet hiver-là Hélène nous était revenue de Londres
après son avortement
***
l’hiver était venu sur la Contrescarpe
après un cours à la Sorbonne
soir de vent et de froid
soir de peu d’argent
où je raclais mes poches pour acheter le Monde devant la Chope
j’ai levé la tête
il était là devant moi
dans la lumière attirante du café
qui était-il
l’avais-je déjà vu
je ne le connaissais pas encore mais pourtant je le reconnaissais
sa silhouette un peu cassée
déjà invraisemblablement attifé
je restais là le geste en attente pour payer mon journal
fascinée je le regardais
je devrais pas j’aurais pas dû
où va-t-il who is he
d’où est-il
il va s’approcher parler dire n’importe quoi
et peut-être ce sera foutu mais au moins je saurai
deux pas comme on chancelle
je dois payer il fait froid
on peut pas rester comme ça l’un en face de l’autre
lui dans la lumière moi dans l’ombre
il parle pas je paie il va me suivre peut-être
il est entré dans l’ombre a hésité
je partais il n’a rien dit
il a tourné ses pas vers la rue du Cardinal Lemoine
le bonnet de laine sombre enfoncé sur le front
jusqu’aux yeux jusqu’aux lunettes
le manteau
mais est-ce qu’il avait un manteau
j’ai frissonné en descendant la Mouff jusqu’au Pot de Fer
j’aurais été incapable de raconter cette rencontre même à Hélène
si on peut appeler ça une rencontre
c’est plus tard que je me suis rappelée cette impression violente d’un soir d’hiver devant la Chope
***
quand l’histoire a commencé en 1967 on me donnait quinze ans mes cheveux étaient longs je portais des robes courtes et des chaussettes hautes et j’étais encore à tous points de vue une très petite fille bien naïve
j’étais maigre et fragile souffrant souvent de crises d’asthme comme en avait connu Proust mon auteur préféré
j’avais pourtant eu normalement mes deux bacs
et même Propédeutique et j’étais censée suivre des cours à la Sorbonne et à la Fac de Droit sans passion aucune d’ailleurs et sans grand contact ni avec les profs ni avec les autres étudiants
l’année suivante heureusement je me suis enfin trouvé des tas de petits camarades à la Sorbonne occupée et libre mais ça c’est une autre histoire
j’habitais 20 rue du Pot de Fer dans le Vème arrondissement
à Mouffetard
je n’habitais pas seule j’étais incapable d’être indépendante j’habitais chez ma sœur aînée qui m’a toujours protégée et sécurisée
il y avait aussi Hélène qui me submergeait de tendresse et me cantonnait dans mon rôle de petite fille
Anne était raisonnable sensée intelligente équilibrée efficace rapide les pieds bien sur terre avec un seul défaut celui de dormir la nuit et de ne pas supporter de veiller tard
il est vrai qu’elle travaillait dans une grosse boite américaine j’avais trop souvent tendance à oublier qu’elle payait le loyer et qu’elle avait besoin de travailler pour ça
Hélène était ma meilleure amie royale superbe intelligente et censée aussi mais marchant surtout à l’intuition aux coups de cœur
ce qu’elle aimait elle c’était ne pas dormir
elle trouvait que c’était du temps perdu
mais comme elle était facile à vivre elle se pliait aux habitudes d’Anne par respect pour l’hospitalité du Pot de Fer
Anne a toujours inspiré le respect
moi dormir ou ne pas dormir c’était pas un problème
Anne disait souvent qu’on voyait bien que je ne travaillais pas
c’est vrai je n’avais pas besoin de me lever tôt le matin
ce qui est vrai aussi c’est que j’avais toujours mes meilleures idées à partir de onze heures du soir
parce qu’en fait mes études c’était plutôt accessoire
ce qui m’occupait le plus c’était la couture je dessinais des modèles de robes et je faisais mes meilleures créations la nuit
mais comme Anne nous hébergeait nous nous couchions en même temps qu’elle sauf quand il y avait des parties ce qui arrivait assez souvent
au début quand Hélène est rentrée d’Angleterre on a essayé de dormir à trois dans le grand lit mais on dormait mal j’étais coincée entre elles qui n‘osaient plus bouger alors Hélène a décidé que le petit matelas par terre était parfait et comme elle avait rapporté de son dernier voyage chez sa grand-mère une robe de chambre en laine des Pyrénées ayant appartenu au grand-père elle dormait dedans allongée très droite sur le matelas étroit ses longs cheveux sombres encadrant son visage tellement pâle que parfois j’ai peur de ne plus jamais la revoir ouvrir les yeux
***
les soirs nous nous installions toutes les trois dans nos lits avec nos ours nos tricots ou nos crochets et nos tisanes
Hélène et moi nous tricotions presque toujours en laine naturelle
je lui ai appris à faire les torsades juste avant qu’elle reparte en Angleterre la fois où elle est revenue si grosse et enlaidie que je me demandais bien pourquoi elle avait tant changé mais le pull qu’elle avait commencé à ce moment-là n’en finissait pas je crois qu’elle ne voulait pas le finir je savais pas pourquoi je n’ai su que l’année suivante qu’elle était repartie en Angleterre pour avorter et qu’elle avait pris de la laine naturelle pour tricoter à l’hôpital en pleurant comme seule sait pleurer Hélène silencieusement toujours belle sans yeux rouges elle ne voulait pas que je sache pourquoi
Marianne était là quelquefois
Marianne c’est la meilleure amie d’Anne elle est dans le cinéma elle a participé au tournage de Pierrot de Fou que j’ai déjà vu cinq fois et elle connaît tous les américains de Paris
Anne et elle avaient habité ensemble au Pot de Fer et Anne ne savait jamais qui elle allait trouver dans son lit en rentrant
une fois Marianne a passé toute la nuit à discuter le coup avec son copain noir américain Melvin Van Peebles parce qu’il savait pas cette nuit-là où aller ils sont restés dans la cuisine du Pot de Fer pour ne pas empêcher Anne de dormir dans la chambre le sommeil d’Anne c’est sacré tout le monde le respecte
Marianne arrivait parfois tard le soir après un film à la Cinémathèque ou un rendez-vous dans un café de la Contrescarpe et elle restait dormir avec nous et alors on se serrait à trois dans le grand lit
elle n’avait pas de tricot ni de crochet ni d’ours en peluche mais toujours une espèce de couffin qu’elle avait rapporté d’Ibiza bourré de livres de revues sur le cinoche de notes griffonnées un peu partout et elle s’étonnait d’arriver essoufflée à notre 4ème étage peinant sous le poids à chaque marche
elle s’extasiait sur nos œuvres mais n’avait pas la patience d’en faire elle-même ah si un jour elle s’y est mise elle a fait au crochet dans des tons plus que douteux un pantin tout efflanqué qu’elle a accroché au mur rose sale du Pot de Fer et qui est resté là longtemps touchant émouvant comme elle avec sa dégaine de petit garçon aux cheveux en bataille et son accent zézayant
***
l’hiver s’étirait en matins brumeux et frileux sur le Panthéon
***
Hélène se lève tôt peut-être parce qu’elle dort pas très bien sur son petit matelas ou parce qu’elle est polie et qu’elle préfère se lever en même temps qu’Anne qui travaille elle
elle nous prépare le petit déjeuner elle fait du café elle a besoin de beaucoup de café Hélène ça m’effraie moi j’aime pas beaucoup le café le matin mais pour lui faire plaisir j’en prends aussi et puis c’est tellement agréable de boire ensemble notre bol de café en parlant frileusement comme des chattes dans le matin d’ailleurs quelquefois elle vient avec moi dans le grand lit Hélène pour se réchauffer pendant qu’Anne fait sa toilette dans la cuisine
ce Pot de Fer c’est assez dégueulasse quand même avec le chauffage au gaz qu’il faut allumer le matin un peu avant de se lever pour laisser à la chambre le temps de se réchauffer et ce linoléum vraiment affreux inégal vert à carreaux on peut rien rêver de plus subliment horrible et les rideaux qu’on avait peut-être avant nous tenté d’assortir au lino toujours dans les tons verts à carreaux avec en plus des genres d’animaux qui se seraient voulu africains et ce papier au mur d’un rose indéfinissable et ces meubles à vous donner la nausée style Galerie Barbés
rien n’avait été arrangé au Pot de Fer on n’avait pas envie de s’installer c’était bien comme ça et Anne se doutait que si on se mettait à décorer comme on dit on n’y resterait pas longtemps en fait elle avait raison un jour de fin 68 elle s’est mise à repeindre et trois mois plus tard elle a dû quitter le Pot de Fer
Marianne elle aime bien les rideaux le lino les meubles je crois qu’elle les voit pas en fait Marianne élude très bien le contexte matériel elle recrée la réalité comme un décor de film
Jean le type d'Hélène dit que les meubles sont de style Jean Vingt-Trois
il a un sens très exact de la formule
oui c’est assez dégueulasse le Pot de Fer avec sa cuisine froide le matin mais quand même pas si mal parce qu’elle est assez grande avec une fenêtre ce qui nous fait trois fenêtres en tout qui laissent entrer le soleil presque toute la journée et comme ça on peut voir quelques branches d’arbres et le toit du couvent des Bénédictines de la rue Tournefort et même le Panthéon qu’est pas très loin et puis dans la cuisine il y a un réfrigérateur et une cuisinière et même l’eau chaude tout le monde n’en a pas autant
évidemment pour faire pipi il faut monter sur l’évier parce que les toilettes sont sur le palier à la turc et qu’il n’y a pas de lumière alors on peut tout imaginer pourtant elles doivent être propres mais comme on voit rien on a toujours l’impression que même les murs sont couverts de merde et puis la nuit c’est sinistre et au fond on adore grimper sur l’évier pour faire pipi je plains les gens qui n’ont jamais été obligés de pisser dans un évier il leur manque une dimension ils doivent avoir du mal à apprécier leur confort
Marianne elle est obligée de monter sur un tabouret avant de s’asseoir sur l’évier mais nous on a très vite pris le coup un petit rétablissement et hop on y est
c’est très agréable
Hélène elle passe son temps à se laver le cul jamais vu ça
Marianne elle quand elle vient ici et qu’on dort à trois dans le grand lit eh ben elle peut très bien rester plusieurs jours sans se laver elle doit pas tellement aimer les cuvettes d’eau pourtant chaude dans l’évier du Pot de Fer ou ça lui tient chaud
mais Hélène c’est le contraire ça frise l’obsession elle dit toujours qu’elle a besoin de se laver le cul et que du moment qu’elle a le cul propre elle est heureuse
elle est tout le temps dans cette cuvette à faire ses ablutions
elle fait le yoga aussi
elle a tout un programme pour ses journées
ça commence par une méditation sur le printemps et la beauté
après elle se fait jolie c’est très important de se faire jolie le matin non seulement ça occupe une grande partie de la matinée mais en plus c’est bon pour le moral quelquefois c’est dur de se ravaler la façade comme dit Jean mais après on se sent mieux dans sa peau on se dit qu’on peut enfin sortir et affronter les autres leurs regards inconnus et peut-être hostiles
quand elle s’est faite jolie Hélène sort elle va se promener et acheter les journaux pour lire les petites annonces elle cherche du travail
elle va jusqu’au Luxembourg ou au Jardin des Plantes à travers les rues fraîches mais dans son programme elle a prévu de rentrer vers midi pour s’occuper des autres c’est vrai ça elle l’a marqué sur son papier
les autres c’est moi puisque Anne ne déjeune pas ici et Jean quand il est là
Hélène elle fait merveilleusement la cuisine
quand Jean a du fric elle nous fait des repas monstres des daurades au vin blanc des lapins aux oignons des gros trucs quoi que sa grand-mère lui a appris
les autres jours quand on est plus pauvres c’est-à-dire la plupart du temps on fait des légumes toutes les deux et puis après quand on a mangé les légumes on boit le bouillon en l’agrémentant de poivre Hélène est championne de la recette du bouillon au poivre quelquefois même quand on n’a plus de bouillon de légumes on fait du bouillon au poivre avec de l’eau chaude et du poivre tout seul faut s’habituer c’est tout et puis elle fait des infusions pour nous endormir
très altruiste Hélène
c’est drôle quand nous repensons à cette période du Pot de Fer nous n’avons aucun souvenir de faim cette faim dévorante que nous avons connue après les mois suivants pourtant nous mangions peu mais il y avait cette chaleur de l’une à l’autre
le Pot de Fer était un havre une source de tendresse grâce à Hélène surtout qui déversait sur nous des flots d’affection dans chaque geste de ses mains dans chaque modulation de sa voix chantante et les lents mouvements de sa chevelure
Jean était fou d’Hélène
elle me donne envie de dépenser de l’argent de la couvrir de cadeaux qu'il disait
c’est vrai qu’elle était précieuse Hélène elle portait bien son prénom qui laisse jamais personne indifférent depuis l’antiquité
on l’aimait à la folie ou pas du tout
ses attitudes intriguaient
son corps était étrange trop blanc
je la connaissais bien puisque je créais des modèles pour elle
un bassin large où on mettrait la mer
des petits seins
des jambes fines allurées de pouliche de prix
des bras longs presque maigres
des mains blanches aux doigts très longs presque des griffes les ongles toujours laqués de rouge sombre comme la bouche dans le visage pâle
les cheveux longs très noirs coiffés parfois en chignons tirant tous les cheveux sur le front en bouclant des volutes élaborées sur l’arrière ou en nattes relevées sur la tête ou laissés libres sur les épaules ondulant aux gestes qu’elle faisait pour rejeter la fumée de son fume-cigarette
ses vêtements d’un négligé intelligent
son sac qu’elle vidait régulièrement par terre sur un comptoir de bar un trottoir ou une marche d’escalier éternellement à la recherche de quelque chose qui se trouvait toujours au fond du sac sous le passeport les dernières lettres de Franck son premier amour et des cigarettes éparpillées
elle inquiétait comme elle rassurait
elle pouvait pleurer comme ça sans qu’un seul cil ait bougé et ait pu prévenir de ce qui se passait en elle
comme en rêve sans bruit
et sa voix était toujours une musique
elle parlait anglais avec l’accent français et le français avec l’accent anglais
j’aurais pu l’écouter des heures
je l’ai écoutée des jours et des nuits
comme une source
***
Jean disait que j’étais branque
les gens disent toujours que vous êtes branque quand vous ne faites pas ce qu’ils veulent ou quand vous les empêchez de faire ce qui les arrange
en l’occurrence je le gênais dans ses rapports avec Hélène
j’étais en trop
parce qu’Hélène me retenait
auprès d’eux
j’étais branque parce que j’étais emmerdante
c’est vrai que parfois j’avais du mal à me situer
nous attendions le printemps
***
deux février 1967
crêpe-party au Pot de Fer pour la Chandeleur
pas mal de monde dont beaucoup que nous ne connaissons pas comme d’habitude quand Marianne invite
en début de soirée j’ai ouvert la porte à Marianne qui arrivait avec des amis du Buci
derrière elle une fille
ainsi que
dans l’ombre du palier où n’arrive jamais la lumière je le reconnais
mais je vous ai vu déjà
il n’y a pas très longtemps
oui dans la rue
devant la Chope
j’achetais le Monde
c’est fantastic
il a dit c’est fantastic avec cet accent tonique à peine amerloque
sur la deuxième syllabe
qui est-il
Marianne a fait sommairement les présentations en bafouillant avec son charme bien à elle
Brendan est américain d’origine irlandaise comme son nom l’indique il fait une thèse à la Sorbonne vous vous êtes peut-être vus là-bas
Marine est bretonne toute mignonne elle fait de jolies robes et elle a des tas de pensées dans sa petite tête
Marianne savait toujours mettre les gens en contact et en valeur
il y avait au moins trente personnes assises par terre et sur le lit dans l’espace restreint du Pot de Fer
à manger des crêpes
bien sûr pour le folklore deux ou trois pseudo-beatniks plus ou moins beurrés ou camés
l’autre qui était l’autre mais j’oubliais déjà mon récent boy-friend petit bourgeois que ma robe courte gênait et qui ne pouvait s’empêcher de tirer sur l’ourlet comme si ça avait quelque importance
Brendan s’est assis par terre le dos contre un côté de l’armoire calme les mains ouvertes sur les genoux
yeux très bleu irlandais
il a dit aujourd’hui c’est mon anniversaire de naissance
le 2 février le jour de la Présentation du Seigneur au Temple
vingt-sept ans aujourd’hui
aquarius être de l’air pur et de la fraternité à partir des sources initiatiques
si j’ai bien compris ce premier soir il était à Paris depuis trois ans pour faire une thèse d’Université sur l’ascèse de l’esprit à la Sorbonne
à Paris Brendan cherchait Dieu
quand j’étais gosse en Bretagne au catéchisme j’avais appris que Dieu est partout et en tous lieux
Brendan cherchait Dieu dans les rues dans les visages rencontrés ou en lui-même
maîtrise de soi
recherche de Dieu
quand je lui ai parlé de l’Arche de Lanza del Vasto il a dit
il faut que j’aille là-bas
cette fascination qu’il exerçait déjà sur tous
même quand il se taisait
parce qu’il parlait peu Brendan
et toujours avec douceur
cette fascination qu’il exerçait déjà sur tous
au-delà des apparences
il était différent
ses vêtements
qu’avaient ses vêtements de si particulier
un peu fatigués peut-être dans la pénombre du Pot de Fer
son bonnet de laine il l’avait posé en haut de l’armoire où il est resté des mois dans l’épaisse poussière oubliée
quand je me suis réveillée le lendemain matin j’ai su que quelqu’un était venu à notre rencontre
quelque chose d’autre dans nos vies dans ma vie
un signe peut-être
***
Marianne le connaissait depuis pas mal de temps comme elle connaissait tous les américains de passage à Paris entre Montparnasse et Saint-Germain entre la Coupole et le Buci suivant certains itinéraires empruntés par Fitzgerald Hemingway ou Miller
Brendan elle ne s’était pas contentée de le rencontrer du côté de la Seine elle l’avait retrouvé l’été dernier chez des amis communs à Mikonos elle avait aussi dû partager la même chambre au fond du jardin dans l’île
Brendan étudiait le zen et passait ses journées en méditation sur des dessins ésotériques
Marianne avait le droit de faire la bouffe le ménage et surtout de se taire
beaucoup de problèmes Brendan disait Marianne qui s’y connaissait en problèmes à l’époque il était complètement fou en crise grave
après Mikonos ils s’étaient perdus de vue la bouffe le ménage le silence et les petits dessins zen c’était trop pour Marianne elle savait seulement qu’il était resté huit jours à Délos seul huit jours et huit nuits sur les plages désertes de Délos
puis elle l’avait retrouvé vers le Buci ou la Contrescarpe et hier elle avait pensé qu’il irait très bien dans le cadre du Pot de Fer qu’il nous manquait ce genre d’échantillon sociologique pour parfaire nos Pot-de-Fer-parties on avait eu pas mal de peintres poètes musiciens et tout et tout mais jamais encore de mystiques
Anne avait déjà rencontré Brendan un soir d’hiver à la Chope avec Marianne elle avait été impressionnée en apprenant qu’il avait passé huit jours seul à Délos son rêve
après le départ d’Anne Brendan avait demandé à Marianne
avec son sale accent du sud
est-ce qu’on peut baiser avec elle
mais comme disait Marianne qui s’y connaissait
beaucoup de problèmes avec les nanas Brendan
***
nous attendions le printemps
mais c’est un peu avant le printemps qu'Hélène nous a quittés nous et le Pot de Fer pour s’installer rue Maître-Albert avec Jean
sans Hélène les matins étaient un peu sinistres
je m’étais laissée séduire par un étudiant en médecine très petit-bourgeois enfin quand je dis laisser séduire c’était beaucoup dire j’étais toujours vierge et pure
virgin marine
disons que c’était facile de me laisser conduire au cinéma au restaurant et tout
un jour il m’a proposé d’aller à l’hôtel j’ai rien compris
le lendemain de la crêpe-party où il était présent et incongru dans ses complets tirés à quatre épingles mais je l’avais déjà presque oublié dès la rencontre avec Brendan le lendemain de la crêpe-party il est venu déjeuner
c’était encore Hélène qui faisait la bouffe mais elle est partie très vite
alors il a essayé de me baiser
il me paraissait indécent dans son grand slip kangourou blanc
je n’ai rien compris du tout
il n’a pas pu
il a fini par remettre son pantalon à toute allure et s’est enfui
me laissant en pleurs sur mon triste sort de pucelle
est-ce que j’étais monstrueuse
Hélène me l’a souvent dit
fais pas l’amour tu sais ça n’a rien d’agréable ces types qui jouent à la savonnette sur ton ventre
mais moi ça me creuse parfois tellement le ventre
par chance Hélène est revenue et m’a consolée entre mes hoquets
mais ma chérie ce petit-bourgeois installé entre papa maman non il est trop con celui-là oublie-le tu mérites mieux et tu sais ça arrive souvent que ça marche pas la première fois après ça passe tout seul c’est même trop facile et pour ce genre de trucs y a pas de modèle standard tu sais il faut trouver le format qui convient
moi j’étais perdue là-dedans la seule chose que je comprenais c’est qu’elle ne m’abandonnait pas elle m’emmenait dormir rue Maître-Albert pour ne pas me laisser toute seule car Anne n’était pas au Pot de Fer
il était minuit
nous sommes sorties dans la rue du Pot de Fer il faisait froid en passant devant le Café des Cinq-Billards place de la Contrescarpe
et alors Brendan est apparu
Brendan ses yeux vrais
yeux bleu séraphique et grand rire de dragon gentil dans la nuit
j’ai eu honte d’avoir pleuré dans les bras doux et blancs d'Hélène véritable sein maternel
***
que s’est-il passé alors
et pourquoi
le trou
j’ai relu Descartes
ma troisième maxime était de tâcher toujours à me vaincre que la fortune et à changer mes désirs que l’ordre du monde
histoire de me consoler de ne pas pouvoir faire autrement
mais qu’est-ce que j’avais bien pu foutre avec un mec pareil
c’est toujours ce qu’on se dit après quand il est trop tard
son nom je l’avais déjà oublié
en rencontrant Brendan
et pourtant j’avais désiré mourir
plus rien autour de moi
le nirvana peut-être
la transcendance
ou le néant
si le ciel n’avait pas été aussi clair ce jour-là
si je n’avais eu des amis compatissants
si les Marx Brothers n’avaient pas fait de films
et si deux nuits plus tôt je n’avais pas rencontré Brendan
ses yeux vrais espoir d’une autre vie pas d’une autre mort
j’aurais lâché prise et il n’y aurait pas eu d’histoire d’aquamarine
il devait être quelque chose comme l’illusion de la sécurité
eh ben une fois de plus c’était râpé la sécurité ma petite Marine trop tôt pour toi pas encore mûre pour ça patience ça viendra bien toujours assez tôt
qu’aurons-nous fait ensemble
vu trois films au Quartier mangé quelquefois au restaurant italien de la rue Dauphine celui qui a brûlé depuis pris un thé au Drugstore putasse et visité une église pas loin celle de Saint-Germain-des-Prés vu les œuvres de Picasso au Grand Palais et mangé des crêpes rue Grégoire de Tours et déjà c’était la fin
vraiment pas de quoi fouetter un chat dans tout ça ni me laisser trop de souvenirs
la fin c’est toujours cette question dans une voiture
je peux te déposer quelque part
c’est toujours pareil
alors on répond n’importe quoi
alors on va n’importe où
on parle avec n’importe qui
***
ça m’avait quand même drôlement secouée cette histoire
je me croyais anormale et monstrueuse
je me sentais vide et les premiers matins me réveillaient en sursaut d'angoisse
mais la vie a continué
toujours forte
trop de monde pas assez de temps
ma fascination pour les américains vagabonds
à la recherche de quelque chose
eux-mêmes peut-être
mais quelque chose d’autre
trop de monde pas assez de temps
Ernie un homme d’affaires new-yorkais ami de Marianne et d’Anne vient de me rapporter de New-York le bouquin de Richard Fariña
Been Down So Long It Looks Like Up To Me
que j’attendais depuis des mois
Fariña le beau-frère de Joan Baez le mari de sa sœur Mimi
nous écoutions ses chansons au Pot de Fer
The Swallow Song et Pack Up Your Sorrow
you’re the loser
no use rambling
pour me faire plaisir presque tous les américains qui viennent au Pot de Fer prétendent avoir été les amis de Dick Fariña ils ont tous été à l’école avec lui ou à Cornell University
sauf Brendan parce qu'il est du Sud des États-Unis de Saint-Louis Missouri exactement et pas de la côte est
Fariña poète écrivain musicien qui s’est pété la gueule à moto le trente avril de l’année dernière juste après la sortie de son livre
un type rare
alors j’ai envie de vivre à fond
vivre écrire étudier lire regarder écouter sentir
ne pas cesser d’aimer aimer les gens et les choses comme Hélène aimer le soleil qui va venir sur Paris aimer les arbres du Luxembourg ou d’ailleurs aimer Dylan Mozart Shakespeare aimer les robes et le printemps aimer les rêves que nous faisions avec Hélène quand elle était encore avec nous
travailler lire faire le yoga très assidûment
bases d’une nouvelle vie
je rêve de connaître quelqu’un qui m’apprenne le silence
Brendan where are you
c’était encore parfois les matins en sursaut
qu’est-ce que je peux faire j’sais pas quoi faire
où pourrais-je aller
toujours rien nulle part rien
mais Hélène retrouvée certains soirs me rappelait la mélodie du film de Minnelli vu à la Cinémathèque Meet me in Saint-Louis la la la la la I would be your bootsy tootsy you would be my tootsy bootsy or something like that meet me in Saint-Louis
là dans les notes montantes ça devenait franchement faux mais promenant nos ours en peluches au Luxembourg pour faire râler Jean nous trouvions la vie follement drôle
alors tout est devant moi je suis libre
j’ouvre la main je suis prête
j’attends demain
thanks to Brendan qui n’en sait rien
mais qu’en savais-je moi-même
***
il y a eu cet américain cossu que Marianne a amené un jour au Pot de Fer il s’appelait Michaël un juriste international
il y a eu la soirée partagée entre Michaël et Marianne aux Deux-Magots puis à ce restaurant de la rue Xavier-Privas où on bouffait du couscous derrière les bougies et ça l’agaçait de me voir faire fondre la bougie
il y a eu le jour où j’ai conduit Michaël à la Fac de Droit à Assas où je tentais de suivre des cours il s’est étonné de voir le prof là-bas au fond de l’amphi parlant tout seul d’un ton docte et magistral sans contact avec ses étudiants d’ailleurs épars sur les bancs il a dit qu’aux États-Unis ça n’arrivait jamais et que les méthodes d’enseignement universitaire étaient plus socratiques qu’en France ce qui l’a surtout frappé c’est la façon dont les étudiantes françaises étaient habillées pour venir au cours il est vrai que ces demoiselles qui étudiaient le Droit et avec lesquelles j’avais si peu de contacts venaient toutes à la Fac avec un sac Hermès noué d’un foulard de soie également Hermès le kilt écossais à la bonne longueur et le collier de perle sur le pull shetland
Michaël pensait que les étudiantes américaines travaillaient plus que les étudiantes françaises seulement il estimait que ça servait plus de savoir s’habiller que de savoir travailler encore une idée de mec ça
il y a eu ensuite ce déjeuner pris ensemble rue de la Harpe dans un restaurant style 1900 cossu lui aussi qui me vengeait des journées sans beaucoup manger Michaël était très impressionné par ma minceur presque maigreur il faut que tou accent tonique manges le midi et le soir reaccent tonique paradoxalement languissant tou vas manger n’est-ce pas ma petite fille
mais qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir me faire manger et grossir