A ceux qui partent pour oublier leur maison
Et le mur familier aux ombres
J’annonce la plaine et les eaux rouillées
Et la grande Bible des pierres…
Georges Schéhadé
A Nouhad
Au Liban
© Éditions Tensing, 2011
ISBN : 978-2-919750-07-8 (version imprimée) 21 €
ISBN : 978-2-919750-08-5 (numérique mobi) 8 $
ISBN : 978-2-919750-15-3 (numérique ePub) 8 $
Couverture, illustration de Elie-Philippe Schéhadé
Imprimé en France
Dépôt légal : septembre 2011
Cette femme était restée belle, d’une beauté sublime, par le regard. Lorsqu’il la contemplait, et il s’arrangeait toujours pour la saisir sans qu’elle en eût, ou du moins sans qu’elle parût en avoir conscience, il avait le sentiment d’entrer dans ces lacs qui font très mal dont le Poète avait parlé dans l’un de ses poèmes. L’Angoisse aux ongles très purs s’était logée dans ces yeux-là. Elle y avait pénétré comme dans une eau dont les profondeurs étaient hérissées de récifs investis par la souffrance. Une souffrance sans fond et sans fin. Il y avait donc cela dans les yeux de cette femme : une limpidité proche de l’immobilité et, dans l’arrière zone, un soulèvement minéral qui soudain percutait la pupille et y enfonçait de longs éclats ravageurs. Cette femme avait l’art de fixer le vide. Elle allumait d’innombrables cigarettes, et tandis qu’elle les fumait, s’absentait dans son propre regard, pendant des heures. C’est le matin, durant presque toute la matinée, qu’avait lieu la Scène, et malgré sa répétition, il ne pouvait s’empêcher de la considérer comme unique. Il aimait la saisir à la dérobée, de derrière son journal, ou affectant lui-même d’être perdu dans ses pensées. Pour rien au monde il n’aurait manqué au code, qu’il avait immédiatement installé entre cette femme et lui, et qu’elle avait si longtemps réprouvé jusqu’à finir par l’accepter par lassitude, selon lequel les commentaires et les aveux ne pouvaient qu’altérer la vérité qu’ils avaient la présomption de communiquer. « Pourquoi, protestait-elle, pourquoi les bannir, ne voyez-vous pas que grâce à eux la main qui tient mon miroir retrouverait la légèreté du Temps ? » Une seule fois, la première de leur rencontre, il avait déclaré à cette femme que l’immensité de son regard donnait envie de s’y jeter, et qu’en s’y noyant on était sûr d’accéder à la découverte du trésor de la Fable. Depuis il ne s’exprimait plus que par ces aguets auxquels il s’adonnait avec un intérêt toujours aussi aigu. Se rendait-elle compte de l’observation clandestine, mais insistante dont elle était l’objet ? Il arrivait qu’un imperceptible raidissement du cou, une légère accentuation de l’ancrage du visage sur la ligne de mire, ou tout simplement un papillotement un peu plus accéléré des paupières, lui laissât croire que cette femme avait capté l’attention obstinée qu’elle suscitait, et s’y accordait en introduisant dans les données générales de sa position au moment où il se braquait ainsi sur elle, quel que soit le secret qu’il y mettait, un rien d’exagération artificielle. Ni les soins de la maison, qui avaient de tout temps été frappés d’abstraction par cette femme, ni même les soins de son propre corps, n’auraient réussi à la détourner de l’état de vacance absolue où elle s’absorbait dès son réveil, jusqu’aux environs de midi. Vêtue d’un oripeau longuement porté qui lui tenait lieu de vêtement de nuit, et qui flottait autour d’elle comme un voile de naufragée, elle était à la fois figée, et fuyante, sculptée en train de basculer vers un néant dont on se demandait pourquoi il ne l'avait par encore aspirée. Le silence étendu autour de cette femme, et qui la drapait lui aussi, l'environnant d'une étoffe ample et en même temps serrée dans sa contexture, bien pesante en vérité pour qui n'essayait pas d'en forcer l'enveloppe, n'était ponctuellement rompu, comme autant de mailles qui se brisaient, que par les bouffées de la cigarette, semblables à des soupirs, ou le sirotement de multiples tasses de café, consommées presqu'aussi nombreuses que les cigarettes. Même l'intrusion du journal, déposé avec une régularité agressive sur le giron de cette femme par Pie-Grièche, n'entraînait aucun effet de bouleversement de l'ordonnance de la matinée ; comme une aveugle, cette femme palpait le papier étalé sur ses genoux, consultait les grands titres avec un visage sans expression, le feuilletait distraitement en le tenant à bout de bras, et en fronçant les yeux pour accommoder une lecture qui de toutes façons ne lui était d'aucune nécessité, puis le reposait à côté d'elle comme un fardeau qui n'avait eu d'autre conséquence que de la rendre encore plus fatiguée, et plus ennuyée. C'est en ces instants qu'il sentait affluer en lui le mouvement dont il savait qu'un jour il n'en serait plus le maître, ou plutôt qu'il en régirait, avec une rigoureuse minutie, comme un acte qu'il aurait longtemps préparé, le découpage : l'envie très forte le prenait de se lever, de s'approcher de cette femme, de se poster derrière elle, de poser brutalement l'à plat de ses deux mains sur l'impeccable résille des cheveux abondamment aspergés de laque, et de déranger l'édifice articulé par mille coups de peigne auquel pas même les doigts de l'amour n'avaient le droit de toucher. Il arracherait ainsi à cette femme, devant le saccage de la chevelure, un premier cri de protestation, auquel répondrait en écho le cri de sa propre jubilation. Ah, ces deux cris conjugués, nés l'un de l'autre et brassés par le même courant, comme il les entendait tinter à son oreille ! Deux cris siamois, l'un d'alarme, l'autre de joie, parcourus par la même électricité, mais dont l'un, le sien, résonnerait un peu plus haut que l'autre et finalement le couvrirait. Puis, toujours dans le dos de cette femme, par une pression soutenue de sa main droite, il ploierait sa tête vers le journal qu'il avancerait parallèlement de la main gauche, jusqu'à ce qu'il l'ait plaqué sur les yeux de cette femme. Il psalmodierait, peut-être même il hurlerait : « Femme de peu de mémoire, Femme endormie par l'indifférence, Femme infâme, que les mots de ce journal s'enfoncent dans vos yeux, derrière les mots de ce journal il y a la mort de votre pays, et vous êtes là, et vous êtes lasse, O Femme engourdie par l'ennui, Femme nulle, Femme retirée, faut-il que ce soit moi qui vous rappelle à vous-même ? » Il se tairait enfin, lentement autour du cou de cette femme il laisserait parler ses mains. En vérité, le moment venu, l'Opération vers laquelle il tendait se déroulerait selon un scénario plus sommaire ; il se dirigerait lentement vers cette femme; celle-ci ne modifierait pas son maintien, aucune expression n'animerait son regard, au milieu de sa trajectoire il la fixerait en train de fixer autre chose, et soudain (peut-être y verrait-il un effet de son imagination) il percevrait furtive mais acérée et se plantant à la racine même du geste qu'il méditait, une lumière d'acquiescement ; si mince, si fugitive, mais en même temps si évidente, et pénétrante comme une écharde qui l'aiguillonnerait vers ce qui lui apparaîtrait en cette ultime seconde comme l'accomplissement de la plus impérieuse des missions. Alors, il se glisserait à l'arrière de cette femme, il se pencherait par-dessus la chevelure qu'il froisserait un peu, il envelopperait son cou de ses deux mains comme s'il s'accolait à elle pour l'éternité, il entreprendrait un massage d'abord nonchalant puis de plus en plus resserré, de plus en plus emprisonnant, et il était sûr qu'au sommet de cette étreinte, le renversement du cou aurait été précédé par le renversement bienheureux du regard. La dernière parole qu'il aurait murmurée était l'une de celles qu'avait écrites le Poète « Méfie-toi des souvenirs comme d'une montre arrêtée. »
La ville, cette ville qu'il chérissait, était devenue convulsive. Il se souvenait du temps où, le long de la corniche, devant une mer gorgée de lumière, il se mêlait à la foule comme à une vague souple et fraternelle. Cette ville bordait la mer, elle y étendait sa mémoire, son passé de cité traversée par toute une flotte d'images maritimes et, depuis que la terreur guerrière s'en était emparée, certains rêvaient à un sauvetage qui viendrait de la mer, à un navire paisible et ancestral, un beau jour issu de l'horizon et s'acheminant vers la berge avec sérénité, à bord duquel monteraient ceux qui se combattaient pour contempler le désastre et jurer en s'embrassant d'y mettre fin à l'instant. En attendant, il y avait les pêcheurs. « Tant qu'il y aura les pêcheurs, se disait-il ! ... » Les pêcheurs avaient échappé aux rafles et aux rafales. Ils étaient là, immobiles, comme des figures du Temps, retenus par un fil à l'éternité. Chaque fois qu'il entamait sa promenade, il retenait sa crainte de ne plus les voir, de ne plus s'attacher à ces silhouettes dont chacune répétait le phare se profilant au bout de la jetée. Il n'aurait pu se passer de ces marches qui duraient des heures. À mesure que la ville était cisaillée, à mesure qu'un forgeron affolé la découpait en fragments de plus en plus désarticulés, à mesure que l'espace de la liberté se réduisait autour de lui, s'intensifiait le sentiment que les quelques centaines de mètres qu'il parcourait avec une inlassable fidélité suffiraient, tant qu'on voudrait bien les laisser ouvertes devant lui, à garder vive sa respiration. Sans la bouffée d'oxygène que lui apportait sa fréquentation quotidienne du littoral, et qu'il humait si goulûment, n'aurait-il pas été terrassé par l'asphyxie que dispensaient les multiples foyers de décomposition ? Lorsque chassé une fois de plus de son appartement, il s'était réfugié chez la Passionaria, et qu'il lui avait fallu chaque jour cheminer, pour se rendre à son lieu de travail, dans un enfer de ferraille et de poussière, où soldats et soleil se liguaient pour faire chanceler le marcheur dans l'opprobre et la damnation (« C'est peut-être moi le coupable », se répétait-il tandis que le sang frappait à ses tempes), il n'avait dû de ne pas succomber qu'aux secours de ses déambulations le long de la corniche. À chaque halte devant les pêcheurs échelonnés comme s'ils s'étaient donné le mot pour maintenir entre eux le même intervalle, il lançait ce qu'il appelait « sa bouteille à la mer ». De sa radieuse et avide contemplation, il retirait une gourde d'ivresse, d'une halte à l'autre renouvelée, à laquelle il s'abreuvait en faisant un geste large du gosier, la tête bien offerte au ruissellement du soleil. Dès qu'il revenait vers la foule, celle-ci l'enlaçait, l'absorbait, l'entraînait dans son ondoyante hospitalité. Pendant si longtemps il s'était senti intégré à elle ! Elle lui accordait, comme d'ailleurs à beaucoup d'autres, une indifférence confiante et ductile. Il se joignait à elle, anonyme, heureux de participer dans son sein à la gestation d'un Temps sans boussoles et sans horloges, qui se déversait par lentes coulées, par vagues agglomérées, qui tantôt se gonflaient selon une fulgurante proéminence, comme si l'instant avait atteint son point de culmination, tantôt s'affaissaient pour se répandre les unes dans les autres, dans une abolition de tout principe temporel, et lui au milieu était porté par l'oubli, il naviguait, il aurait même dit qu'il chaloupait dans les pleins et les déliés de ce temps ensorcelant, à tel point que lorsque la conscience d'un pointage de la durée se ranimait en lui, il ne pouvait que constater que des périodes comme la fin de l'après-midi, le crépuscule et le début de la soirée s'étaient fondues les unes dans les autres tout comme lui s'était fondu dans cette foule. À partir de quand le Temps perdit-il sa belle indétermination ? À partir de quel moment la foule se déroba-t-elle, par crispations et renfermements successifs, à sa native disposition à l'accueil ? Il n'aurait su le dater exactement. Pendant longtemps il refusa les signes. Ces formes infâmes que la mer charriait de plus en plus souvent, il les rangeait parmi les rebuts des marées, il ne s'y attardait pas. Il se voulut aveugle à l'orientation un peu plus insistante des regards vers lui, chaque fois qu'il faisait son tour ; ce n'était pas encore de l'hostilité non, ce ne fut jamais une hostilité affirmée ; simplement il se sentait de moins en moins inclus dans le flot, et les contours de sa personne, qu'il cherchait à diluer afin d'annuler son identité tout comme il annulait le Temps, se chargeaient plus fréquemment d'un cerne que la suspicion avait tracé. Lorsque les uniformes militaires introduisirent leur teintes brunes et limoneuses, leurs teintes de fin de saison, il invoqua la douceur un peu étouffée, brouillée mais finalement reposante de leur alliance avec les couleurs de la mer pour se camoufler la gravité de leur apparition. À une certaine heure de la journée les soldats, assis sur un tabouret, déposaient leurs armes à leurs pieds, et levaient haut la tasse de café qu'ils tenaient à la main. Ils étaient jeunes, ils riaient, ils lançaient le dé avec une énergie qui convergeait vers la table de jeu, mais aussi bien — il suffisait de s'en persuader — s'arrêtait à elle quelquefois ; ils l'interpellaient, l'invitaient à se joindre à eux, sans insister cependant, comme une parole qu'on prononce dans l'effusion du soir. Le soir, période qu'il affectionnait parce qu'elle se prête à toutes les confusions, l'étoffe de leur habit se défaisait de ses maléfices, des bribes de soleil et des ombres verdies s'y rejoignaient, elle enveloppait de ciel et de mer crépusculaires la poitrine de ces hommes, puis elle basculait lentement vers l'adoucissement de ses composantes, fusionnant dans une couleur d'accalmie à peine diaprée dont il imaginait qu'elle gagnerait le cœur, et chasserait la vindicte de laquelle s'exhalait l'humeur guerrière. Il l'effleurait néanmoins au passage, ou carrément la touchait à la faveur d'un mouvement de foule, pour s'assurer qu'effectivement les corps qu'elle revêtait s'étaient alanguis dans la tendre résorption de la nuit, et que la crainte d'un retour de la méchanceté diurne était conjurée. Et puis, il y avait les pêcheurs. « Tant qu'ils seront là, tant qu'ils seront là ! ... » C'est à proximité de l'un d'eux, qu'on nommait le Sultan Brahim, qu'il rencontra V. TAR Jennoubi. À lui seul le Sultan Brahim justifiait que l'on fît le voyage vers la corniche. À quelque moment de la journée qu'on se déplaçât, on était sûr de l'apercevoir. Sa haute stature dominait toutes les autres, qui en reproduisaient le modèle de plus en plus amenuisé. Il fallait longuement l'observer pour percevoir en lui une animation. Il s'acquittait avec une si experte rapidité de la gestuelle de son activité de pêcheur qu'à peine ébauché, chaque mouvement se cousait au suivant et ainsi de suite selon une coordination maîtrisée, si parfaitement accomplie que pour l'œil non attentif elle n'affectait pas l'immuabilité du personnage. On affirmait qu'il avait la spécialité d'une catégorie de poissons, très difficile à avoir, qu'il extrayait de l'eau à une telle cadence que celle-ci aussi entrait dans l'œil comme une succession immobile. On murmurait aussi qu'il avait l'art de scruter l'horizon et de repérer, même la nuit, l'avancée des canots ennemis. Le Sultan Brahim le fascinait. Lorsque du jour au lendemain il disparut, lui qui était le Temps immobile, et solide, le temps arrimé, ce fut comme si lui avait été enlevée la dernière colonne sur laquelle il appuyait sa croyance en l'indestructibilité du passé. Il entendit souvent parler de lui par la suite comme de quelqu'un qui avait conçu les mailles d'un vaste filet où s'attraperaient les poissons ennemis. Cet après-midi-là — une fin d'après-midi, qui commençait à s'empourprer — il était une fois de plus en train de considérer le Sultan Brahim, tout entier penché vers lui par-dessus la rambarde pour ne rien perdre de ce que diffusait le personnage à partir de son rocher, quand lui parvint une voix. Elle ne s'adressait pas vraiment à lui, et elle avait recouru à la langue du pays. Il la situait pas très loin de lui, dans son dos. Il s'étonna de l'avoir captée, d'autant plus qu'elle ne présentait pas d'inflexion particulière, et au moment où son étonnement naquit en lui, il prit conscience que si cette voix l'avait atteint, alors même qu'il ne s'en formulait pas le contenu, cela signifiait qu'à un niveau mystérieux elle le concernait, à lui personnellement, peut-être parce qu'il avait eu le réflexe surprenant, presque saugrenu, d'en détacher aussitôt la musicalité sans se soucier de la trame verbale, peut-être même parce qu'il en avait recueilli et compris les propos par l'entremise de son intuition, et à mesure qu'il la passait au crible, tout cela en quelques secondes d'ailleurs, elle se défaisait de son corps sonore et déposait sa substance pour s'inscrire en lui et pénétrer d'un sens maintenant très clair, sans rapport peut-être avec la littéralité de ce qu'elle exprimait, mais dont il était sûr qu'il lui était destiné, et même qu'il avait trait au spectacle qui l'accaparait quand il avait été touché par la vibration des mots. Il se retourna donc et distingua un jeune homme qui se tenait un peu en retrait du groupe auquel il appartenait et dirigeait son regard vers lui sans pour autant qu'il fût certain qu'il le regardait, de même qu'il ne pouvait affirmer que la phrase qu'il répétait s'adressait exclusivement à lui, bien qu'il n'y eût plus de doute qu'elle s'appliquait au paysage dont il se remplissait les yeux, puisqu'en son centre éclatait la sonorité du nom du Sultan Brahim tout comme ce personnage occupait le centre du paysage. N'ayant reçu aucune indication plus explicite il allait reprendre sa position quand le jeune homme se détacha des autres et s'approcha de lui. Il avait le visage fier, le corps robuste, les cheveux coupés ras. Il répétait la phrase et désignait le Sultan Brahim d'un geste cérémonieux. Il y avait une mélopée dans cette phrase, quelque chose de solennel et de grandiose qui aurait pu être le commencement d'un chant en l'honneur de la mer et de son vigile. Ils restèrent quelques minutes côte à côte dans la communion de cette phrase et de celui à qui elle était dédiée, si royal à l'horizon avec la couronne que posait sur lui le soleil couchant. Puis il s'aperçut, à un silence qui se fit, que le jeune homme avait disparu. La nuit suivante, à une heure très tardive, il entendit qu'on sonnait à la porte de son appartement. C'était le jeune homme qui lui déclara dans un français très correct, aux syllabes rauques : « Je sais depuis longtemps qui vous êtes. Je me nomme V. TAR Jennoubi. Je vous demande l'hospitalité. J'aime ceux qui aiment le Sultan Brahim. »
Dès qu'il devint dangereux d'avoir une chambre donnant sur la rue, cette femme émigra vers le salon et en fit son quartier général. Dans l'encoignure la plus éloignée de la fenêtre sur cour, elle amarra un ancien lit de camp, déglingué, incommode, qui fut désormais son principal port d'attache puisqu'elle y passait une partie considérable de son temps. Cette femme y vivait environnée de trois forteresses : celle des médicaments, celle des tubes et pinceaux de maquillage, celle des multiples postes de radiodiffusion. Les instruments de maquillage devaient réparer les dégâts causés par les médicaments, et ceux-ci étaient absorbés à doses massives pour effacer les traces laissées par les nouvelles qui dispensaient leur alarme à longueur de journée. Car cette femme nourrissait son silence des communiqués catastrophiques que diffusaient, les unes après les autres, les multiples stations émettrices, et qu'elle était capable de débiter comme un automate, lorsqu'on la poussait vers ce sujet. Comment sa mémoire les avait-elle enregistrés, alors qu'on eût dit que les informations qui se déversaient sans discontinuer n'avaient pas même atteint le cornet extérieur de son ouïe ? Il s'interrogeait sur ce phénomène comme sur beaucoup d'autres dont cette femme était le théâtre. Souvent, lorsqu'il rentrait de son travail, il réclamait avec ce qu'il fallait de perfidie, un compte-rendu : « Et alors, aujourd'hui, qu'avez-vous entendu ? » La précision numérique, et topographique de la réponse le laissait ébahi. Cette femme aurait retenu, si l'on en avait cité le chiffre, jusqu'au nombre de cartouches dépensées de part et d'autre. Elle se confrontait ainsi à une réalité apeurante, elle l'amplifiait même à travers les énoncés radiophoniques qu'elle accumulait, en même temps qu'elle s'en protégeait par la claustration pour laquelle elle avait opté, et par l'impassibilité de son écoute. Aussi étrange que cela parût elle se prémunissait contre la peur viscérale qui la hantait par l'emmagasinement d'une autre peur qui ne la visait plus elle, en particulier, mais les autres, en tant que groupe disjoint, indiscernable, à la limite étranger : le groupe du dehors. Que cette femme tremblât pour lui, lorsqu'il s'amalgamait à ce groupe, il n'en doutait pas ; à peine avait-il quelques moments de retard qu'elle sillonnait la ville d'appels de téléphone pour s'enquérir auprès de tel ou tel de ses amis sur ce qui le retenait au-delà des horaires convenus, et lorsqu'il rentrait, cette femme se jetait vers lui, l'étreignait avec une expression de démence, le palpait dans toutes les parties de son corps comme pour s'assurer qu'à cette chair qu'elle chérissait il n'avait pas été fait de dommage. Il savait cependant que cette femme était incapable de concevoir les dangers courus par quelqu'un d'autre qu'elle, et qu'aussi fort que fût l'amour qu'elle lui vouait, il ne l'était pas assez pour qu'elle pût absolument se mettre à sa place en partageant dans leur matérialité, dans leurs concrètes incidences, les épreuves d'un quotidien aux menaces omniprésentes. Il n'arrivait pas à écarter l'idée que ce qu'elle saisissait, à chacun de ses retours, d'un empoignement si forcené, c'était le retour de sa propre sécurité d'esprit. La porte et la maison refermées sur lui, elle pouvait de nouveau se laisser aller à cet état d'hébétude terrifiée mais réservée. C'est pourquoi il exagérait ses retards, les étendant parfois jusqu'à des durées dont il pensait bien qu'elles conduiraient cette femme vers l'égarement. Il brouillait les pistes afin qu'il lui fût impossible de le localiser. Qu'espérait-il sinon qu'une fois au moins cette femme se lançât dans les rues, assaillît les domiciles où elle supposait qu'il était, surmontât sa peur dans un élan de passion absolue. Ce moment il le quêtait et même il le revendiquait. Quelque chose alors se nouerait définitivement entre cette femme et lui, elle aurait enfin accompli un geste à partir duquel tous les autres paraîtraient dérisoires. Il l'imaginait, soudain calme et magnifiée, qui lui dirait, après l'avoir retrouvé, simplement ceci : « Ce n'était que cela... » Au lieu de cela il avait droit, lorsque le retard avait vraiment dépassé la mesure, à une scène dont le mélodrame l'exaspérait d'autant plus qu'il ne s'accompagnait d'aucun reproche ; cette femme s'agrippait à lui, le serrait jusqu'à l'étouffer en ânonnant des paroles effarées et terminait toujours la retrouvaille en se jetant à ses pieds et en baisant le bas de son pantalon.
Aussi longtemps qu'il prolongeât son retard, il s'imposait d'être de retour avant que cette femme ne se mît au lit. S'il avait manqué l'un de ses couchers, ce qui parfois lui arrivait, il se couchait lui-même avec le sentiment d'avoir perdu un spectacle qui valait le coup d'œil, une scène irremplaçable dont un jour il regretterait amèrement l'interruption. Cette femme avait réglementé les préparatifs de son sommeil avec peut-être encore plus de consciencieuse application que les autres domaines de son existence. Bien que, de la tenture derrière laquelle il faisait semblant de se cacher, il n'eût eu aucune difficulté à prévoir quelle action allait être suivie de quelle autre, et selon quel immuable déroulement, il en guettait le cours avec une stupeur de découverte que la répétition n'avait jamais pu épuiser. La tenture derrière laquelle il se camouflait se transfigurait en lever de rideau. Il répondait à l'ordre que cette femme lui donnait : « Et maintenant, allez-vous-en, je vais m'apprêter pour la nuit, c'est une affaire pour laquelle une femme a besoin d'être seule, vous comprenez cela n'est-ce pas, allez-vous-en ! » La pièce que cette femme avait transformée en dortoir était séparée de la mitoyenne par une vaste tenture à cordelette, autrefois cramoisie, que le temps avait fanée ; c'est dans un repli qu'il se logeait, et il aménageait un interstice suffisant pour que l'ensemble du lieu où cette femme officiait fût visible. Comme l'exaltait la succession des opérations ! Comme il se retenait, en même temps, pour ne pas lancer le rire sacrilège, le rire inextinguible qui eût détraqué cette femme et l'eût abattue dans un désordre de chemise de nuit froissée et de peintures éclaboussées ! Tout comme on époussette, sans trop accentuer le geste, un meuble, elle tapotait son visage avec un tampon imprégné d'un lait démaquillant, elle y allait à touches rapides, menues, c'était sa seule concession aux soins qu'on pratique à l'approche de la nuit pour nettoyer la peau. Dans cette première étape, le miroir était à peine employé ; mais cette femme l'invoquait aussitôt après, pour qu'il dirige le placardage d'enluminures auquel elle s'adonnait ; d'une main abondante, maintenant, cette femme s'enduisait de crèmes, de fard, de fond de teint ; elle puisait au hasard, sans calculer les doses, dans l'assortiment des tubes et boîtes qu'elle avait dégagés d'un sac en plastique ; elle clignait sa myopie vers le miroir : l'important était qu'aucun espace facial, des retombées du menton jusqu'à la racine des cheveux, n'ait échappé à l'épaisse couverture luisante que cette femme y avait étalée, et par précaution supplémentaire, elle plaquait une dernière couche de sécurité. C'est alors que cette femme se concentrait sur la bouche. Depuis de nombreuses années elle avait adopté un rouge approchant celui que devait avoir eu la tenture de derrière laquelle il l'épiait et qui autrefois — cette femme ne spécifiait jamais à quelle époque renvoyait "autrefois" — avait été créé avec une perfection dont elle n'avait plus jamais retrouvé le ton par une marque dont elle répétait lugubrement le nom : Rouge baiser. Cette femme s'efforçait de recréer la couleur par un assemblage de trois rouges dont elle bâtonnait ses lèvres avec toujours le même mélange de surveillance tendue et de souveraine distraction ; une lapée d'incarnat, une autre de cerise, puis un velouté de violine ; cette femme s'ennuyait, sans doute, et avait hâte d'en terminer ; lui était tellement à l'affût de l'instant où, parachevant son travail d'encaustiqueuse, elle allait rentrer ses lèvres et les frotter l'une contre l'autre, comme si elle était atteinte d'un tremblement nerveux, pour que chaque rouge imprégnant l'autre elle aboutisse à saliver la couleur idéalement souhaitée — que de sa cachette, à l'instant même où cette femme l'accomplissait, il caricaturait son mouvement buccal en émettant un bruit de succion qui à lui seul aurait suffi à dénoncer sa présence. Il prononçait quelques secondes avant elle la formule qu'elle malaxait chaque fois dans un soupir, dans laquelle il avait fini par déchiffrer les mots "déborder" et "rainures", rattachés à un brouillard de trois voyelles "i" "o" "a" qu'il avait développées en "il ne faut pas" ; cette femme se signifiait à elle-même, après avoir suçoté le pourtour de ses lèvres d'une langue artisanale : « il ne faut pas déborder sur les rainures », qui en effet griffaient le dessus et le dessous des lèvres ainsi que les commissures d'innombrables ridules ; il avait fait remarquer à cette femme, qui s'exprimait dans une langue française dont la justesse de vocabulaire en eût imposé à bien des experts, que l'emploi du terme "ridules" convenait mieux à ces petites rigoles que le temps (il avait insisté sur le vocable "temps") avait creusées tout autour de la bouche, comme pour démontrer que les paroles proférées par cet orifice — et cette femme avait dû tellement en débiter "depuis le temps", avait-il ajouté — s'étaient frayé un chemin dans la peau à force d'être déversées, semblables à autant de rivières indéfiniment humectées, indéfiniment asséchées ; il se souvenait que cette femme (mais en ce temps-là elle avait de la riposte) l'avait toisé et avait rétorqué que la correction de la langue ne s'accordait pas nécessairement avec celle du savoir-vivre et que s'il possédait quelques clartés au sujet de la première, il était temps pour lui, puisqu'aussi bien il se référait tellement au temps, d'acquérir les rudiments du second. C'est donc à voix presque haute qu'il articulait, en détachant bien les syllabes au lieu de les garder indistinctes à la manière de cette femme, « il ne faut pas déborder sur les ridules » ; mais cette femme ne paraissait point dérangée, elle vérifiait dans le miroir si la battue de léchages stratégiques qu'elle venait d'organiser avait débusqué le rouge à lèvres de ses interstices interdits, puis montait à la rescousse des sourcils. Ah ! les sourcils... Ils furent à l'origine d'une brouille mémorable entre cette femme et lui. Ils faisaient partie des sites du visage auxquels il n'avait pas le droit de toucher, aussi incontrôlée que fût la fougue (car cette fougue exista, il pourrait le jurer !) qui l'aurait lancé à l'assaut de tous les territoires de cette femme ; cette femme avait été catégorique, nul alibi, nul prétexte d'enlacements fouineurs et passionnels, tels qu'il aimait à les simuler, n'eût justifié le crime d'avoir attenté à la brune zébrure des sourcils, pas plus d'ailleurs qu'aux subtiles imbrications de la chevelure. De chacune de ses mains en visières, l'une au-dessus de l'arc des sourcils, l'autre la racine des cheveux, cette femme se protégeait contre tout risque d'effacement et de froissement intempestifs ; ces mains, elle les tenait bien solides, bien coupantes, inapprochables, et jamais ne s'était calmée en lui la colère d'avoir à garder ses distances vis-à-vis de deux zones défendues par deux cottes de doigts bien emmaillés, qui soudain se chargeaient d'un attrait que réduites à elles-mêmes elles n'auraient jamais eu, parce qu'il y entrait comme ingrédient de base le goût furieux du sacrilège ; il s'était défendu contre la tentation du gâchis dont il avait toujours senti poindre en lui le harcèlement, le laissant de plus en plus souvent mordre ses esprits animaux comme un renard sournois, jusqu'au moment où il décida que les digues céderaient, malgré le désastre que l'agression occasionnerait chez cette femme. Il se rua donc, affectant d'être emporté par une passion dont il ne contrôlait plus la violence, vers les deux pauvres remparts qui s'effondrèrent, avant que lui-même ne plongeât du nez, du groin et de la salive, sur le périmètre frontal du visage de cette femme. Quel gâchis en effet ! Quand il releva la tête, il vit la peau blafarde, une peau humiliée qui semblait comme scalpée d'elle-même, sur laquelle s'affaissait le crin des cheveux qu'on aurait crus postiches. Dans le roman qu'il avait rêvé de vivre avec cette femme, il se serait jeté à ses genoux et aurait imploré son pardon. Cette femme était comme morte, elle avait les yeux fermés, elle pleurait sans doute, mais en silence, et c'est en silence qu'elle se leva pour entrer dans un mutisme de plusieurs jours. Lorsqu'elle en sortit, elle ne prononça pas un mot sur le crime, mais il fut bien entendu qu'il ne se renouvellerait plus. Depuis cet épisode, la considération nocturne que cette femme apportait à l'ouvrage de ses sourcils avait décuplé. Il n'avait même plus besoin de l'observer pour savoir quel étirement du cou, quel clignement des yeux, quel aplanissement de la plate-forme du front à l'aide d'un massage appuyé, accompagneraient l'apposition sous forme d'hémicercle un peu plus tombant dans sa partie la plus éloignée du nez, du crayon brun noir numéro 6. Une buée de paroles, inaudibles de là où il était — mais d'elles aussi il aurait aisément reconstitué le sens — montait jusqu'au miroir ; celui-ci était consulté comme un chef d'entreprise ; des sourcils, enfin, cette femme poussait vers les cheveux ; arrivée à cette hauteur, elle n'avait plus qu'à parfaire ; une ultime vaporisation de laque complétait celles qui durant la journée avaient superposé leur filet sur la chevelure, enserrant mèches et ondulations roidies et desséchées par un tel afflux fixateur, dans une coiffe figée qui avait toutes les apparences d'une perruque. Alors cette femme se signait car c'était l'heure de pénétrer dans le sanctuaire du lit ; elle récitait sa prière à la Sainte qui avait toujours eu sa préférence, dont elle embrassait l'image du bout des lèvres pour ne pas altérer leur enduit ; le baiser que cette femme offrait, quoique furtivement, était avide et vaguement mystique ; elle le continuait parfois par un pépiement de bises puériles, qui s'éparpillaient sur le papier. Après avoir appelé Pie-Grièche, pour le découvrement des draps, cette femme accomplissait son dernier geste préparatoire. De ce dernier geste surtout il ne voulait rien perdre. C'était un camouflet, une injure à ce qu'il avait répété — parfois en la suppliant — à cette femme durant des années. Et pourtant il s'en repaissait avec au fond du cœur l'attrait immense de la vexation. « Mes potions »... disait-elle, généralisant le terme à tout ce qu'elle absorbait ; cette femme s'était toujours refusée à parler de médicaments ; « mes potions »... disait-elle comme pour en minimiser l'importance... Les médicaments occupaient tout le plateau de sa table de chevet ; avec une vélocité aveugle, cette femme les rassemblait, les extrayait, les avalait. La volonté d'être bien proche de cette femme pour saisir le moment crucial de l'enfournement le tirait hors de la tenture. Le regard que cette femme avait alors et ce glougloutement de gosier ! « Mais laissez-moi plonger », gémissait-elle lorsqu'il l'avait par trop sermonnée. Cette femme fourrait dans sa bouche en une seule poignée la douzaine de pépites multicolores, elle buvait d'un seul trait l'eau que lui tendait Pie-Grièche et, juste après, elle balançait la tête en arrière, produisant ce bruit de déglutition qui était en même temps une plainte, un appel, un adieu, le chant du cygne se disait-il chaque fois, et il accourait. Les puissances de la Chimie, qu'elle appelait sommeil, ne tardaient pas à fondre sur cette femme. Cette femme s'abandonnait à Pie-Grièche. Elle se laissait border jusqu'au cou, vérifiait les yeux déjà clos que les quatre couvertures étaient bien présentes sur son corps, et n'existait plus. Cette momie peinte avec apparat, il lui arrivait de la veiller longuement. Il attendait pour s'en aller que s'étant tournée sur le côté, cette femme ait soulevé le volume des couvertures et fait apparaître la forme nue et livide d'un fessier, qu'il lui seyait autrefois de flageller.
Cette ville se scindait, se ressoudait, se cassait à nouveau sous l'effet de remuements internes, de pressions occultes, de poussées subreptices dont personne n'avait jamais réussi, ni peut-être même cherché, à définir les agents. Tel quartier était soudain bloqué, tel autre se défigurait en arsenal, une région entière était interdite à celle qui lui faisait face, et s'en découvrait alors l'adversaire. Les rumeurs circulaient vite — on les appelait "le téléphone" — et tout le monde savait avec précision, presqu'instantanément, quels secteurs il fallait éviter et quels autres demeuraient fréquentables. La carte des lieux névralgiques était mouvante, elle s'était étendue à tout l'ensemble de la ville, à mesure que le temps avait avancé, aucun endroit n'aurait pu être cité qui n'ait été à un moment ou l'autre menacé ou embrasé, ou simplement interdit par mesure de précaution. Les grands axes routiers, qui reliaient les deux parties les plus importantes de la ville, n'assuraient plus qu'en des occasions de plus en plus rares leur fonction ; ils se fermaient même parfois tous ensemble, et alors c'était la coupure, qui pouvait durer longtemps. Il y avait ensuite des pourparlers, ou il n'y avait pas de pourparlers, et du jour au lendemain l'on recommençait à "passer". La situation obligeait à choisir une aire d'habitation et de déplacement, de préférence restreinte, et à s'y cantonner. Il se refusait à se laisser ainsi diriger par des événements dont il lui était bien vite apparu que ceux qui les provoquaient étaient beaucoup plus le jouet de leurs caprices, de leurs calculs, de leurs complices, que mus par une grande idée. Dès les temps déjà anciens où il l'avait connue, cette ville avait exercé un charme fait de disparates qui fusionnaient en un élixir insidieux, ou se maintenaient côte à côte, dans une contiguïté déroutante, sans qu'aucun des éléments qui les composaient ne portât ombrage à l'autre. C'était là une vraie ville cosmopolite, mais qui affirmait sa singularité en mille circonstances, et d'abord dans l'art avec lequel elle avait façonné, assoupli, sublimé sa disharmonie pour y modeler une cape ample et bariolée qui la couvrait tout entière et la rendait aussitôt reconnaissable. Il s'était maintes fois juré, comme un commandement auquel il lui répugnerait de ne pas obéir un jour, qu'il écrirait un livre où il tenterait d'analyser les causes de l'effet de fascination qu'elle produisait sur lui. Certains jours, une clé lui était fournie lorsqu'il entendait, à faible intervalle l'un de l'autre, les sons qui émanaient des deux religions majeures de cette ville pour appeler à la prière ou commémorer quelque fête. Il n'y avait rien de commun entre le bruit clair, direct, puissant et bref tout à la fois des cloches, que l'on percevait comme une invitation pressante à pratiquer le culte, un tintement liturgique — et celui de cette voix psalmodiant on aurait dit à l'infini, comme si elle disposait du temps et prenait le temps de se communiquer aux fidèles, de les imprégner, de se chanter à eux avec des accents qui, venus d'en haut, invitaient à se prosterner sur la terre. Et pourtant, il n'avait jamais pensé que le Dieu vers lequel montait cette double célébration sonore fût différent, il voyait au contraire dans l'hommage alterné et complémentaire qu'on lui adressait comme une preuve, auditivement palpable, que ce Dieu était doublement réceptif à cette ville et doublement bienveillant envers elle. Il n'était pas loin de croire que le charme qu'il ressentait était ainsi l’œuvre de Dieu. Ce charme s'était bien disloqué, depuis que Dieu avait servi à armer les mains qui le priaient conjointement. Quoiqu'en lambeaux, laminé par des forces tourbillonnaires, il s'imposait encore, il se découpait en morceaux de charme, encore plus actifs d'être saisis à la sauvette, et appréciés de justesse, au moment où leur effet allait s'estomper. Dans cette haute voltige du grappillage des charmes il était passé maître. Il y allait de son amour pour cette Ville. Il n'avait pas tardé à s'avouer que V. TAR Jennoubi concentrait sur sa personne un certain nombre de traits qui faisaient de lui un personnage fortement attractif. Du charme diffus, désagrégé mais toujours efficient de cette ville il avait tous les caractères. Il apparaissait, disparaissait, restait plusieurs semaines comme évanoui, puis le surprenait dans l'une de ses promenades, aussi perdu qu'il fût dans la foule, ou revenait frapper à sa porte à une heure indue, en s'annonçant avec un rien de déclamation : « C'est moi. Je suis V. TAR Jennoubi. Je vous demande de m'accueillir ! » Il lui ouvrait sans méfiance, avec même un peu de hâte, malgré la pensée qui l'avait traversé qu'il y aurait une fois où sur le pas de la porte V. TAR Jennoubi serait entouré de ses compagnons d'armes, et alors ce qu'il adviendrait... Il n'imaginait pas vraiment ce qu'il adviendrait, il savait seulement que cette fois-là, V. TAR Jennoubi ne demanderait pas l'hospitalité. Le Poète lui avait dit qu'au cours d'une soirée il avait assisté à une grande merveille, il avait vu le Jour et la Nuit ensemble, oui ensemble, d'un côté la Nuit, et à côté le Jour. Le Jour et la Nuit coexistaient chez V. TAR Jennoubi, cela expliquait l'éclat sombre qui se dégageait de lui, et l'alliance très vite discernable entre loyauté et dissimulation. Alors même que la Nuit la plus noire accaparait une partie du visage en y plantant les ronces d'une barbe ténébreuse, et en recouvrant la poche des yeux d'une plaque de charbon, une lumière de plein Jour emplissait le regard, un beau regard dont le soleil était noir mais flambant. V. TAR Jennoubi s'exprimait surtout avec les yeux. Il se taisait souvent, sauf dans son regard, qu'on sentait à tout moment allumé, même dans le sommeil. Ce regard lui posait des problèmes de vocabulaire : comment le qualifier de "clair" alors que la prunelle en était si sombre ? Et pourtant, c'était bien vrai, il éclairait, même la nuit. Même lorsque se fut créée entre eux l'intimité du sommeil partagé, il continua à ne pas poser de questions et à respecter les silences de son visiteur intermittent. Il avait appris à se tenir prêt pour les moments rares mais inoubliables où V. TAR Jennoubi quittait sans transition son mutisme pour l'entraîner dans une cache pleine de mots dont il allumait la mèche avec une maîtrise hallucinante. Il avait alors l'impression d'être tenu en haleine par un savant artificier, qui répétait devant lui dans un délire contrôlé une prochaine et spectaculaire opération explosive. Plusieurs déductions l'avaient amené à penser que V. TAR Jennoubi s'était initié à la connaissance de la philosophie, et que sa science devait avoir été acquise au travers d'études approfondies. Il n'avait été ni confirmé, ni infirmé dans ses suppositions, mais il était sûr qu'il ne se trompait pas. Lorsque le jeune homme entrait en transes, et s'embrasait dans une vaticination annonciatrice de lendemains triomphaux pour son peuple, il l'écoutait lancer des paroles comme des fusées, il se réduisait à un rôle d'auditeur ébloui et vaguement effrayé. Il ne manquait pas, cependant, chaque fois qu'elles étaient propices (et c'était toujours le regard de V. TAR Jennoubi qui le lui signifiait) les occasions d'avoir avec lui quelques échanges verbaux qui n'étaient pas vraiment des conversations mais lui fournissaient une pulpe de réflexion dans laquelle il puisait ensuite abondamment. Les seuls propos exclus concernaient la vie nocturne de V. TAR Jennoubi, mais ceux-là il les avait déjà bannis. Il l'interrogea sur Dieu, et sur l'usage qui lui était dévolu par ceux qui en faisaient leur étendard. Dieu était toujours au centre des discours que V. TAR Jennoubi déclamait parfois au milieu de la nuit, l'œil en feu. Il en parla avec plus de calme et le désir évident de condenser sa réponse : « Dieu est une Idée, et c'est aussi une Image. Quand on prend l'Image pour l'Idée c'est mauvais. Mais que faire d'autre ? Dieu est aussi Justice, et Justice pour tous les hommes. Quand cette Idée de Dieu est niée par certains hommes à propos d'autres hommes, il ne reste plus à ces dernier qu'à transformer l'Idée en Image et à se battre pour elle. »
— Et si chacun agit de même, persuadé d'être justifié ?
— Alors, c'est l'Image la plus proche de l'Idée qui gagne.
Il insista aussi pour savoir où et comment V. TAR Jennoubi l'avait remarqué, car il se souvenait de sa première parole, lorsque celui-ci avait frappé à sa porte : « Je sais depuis longtemps qui vous êtes ». Il n'obtint qu'une réponse vague : « C'était aux Sables blancs, en cette saison où la ville tout entière se mélangea à nouveau. » Jamais il ne put arracher d'autres renseignements. Mais cette indication suffisait, sans doute. Comment n'aurait-il pas gardé présente à l'âme, comme une toile de fond dont les couleurs irradiaient encore, cette saison de la ville qui dura six mois, au cours de laquelle tout, les êtres, les choses et la mer diffusa une chaleur resurgie d'un autre âge, et qui ne se retrouva plus jamais ! Durant ces six mois, qui incluaient pourtant les mois de l'hiver, le temps lui-même déposa toute hargne ; douces étaient les journées et dès le soleil couchant, devant une mer semblable à une aquarelle peinte avec ses rayons, de part et d'autre d'une rue longeant un quartier qu'on appelait "Les Sables Blancs", se rassemblaient des gens venus de toutes les parties de la ville, y compris de ces hauteurs dont il était encore inconcevable, peu de temps auparavant, de franchir les remblais de cloisonnement. Jeunes en majorité, et tous rieurs, ils fêtaient chaque soir, jusque très tard dans la nuit, quelque chose à quoi n'osant donner le nom de paix, ils le nommaient accalmie. Les femmes, présentes tout d'abord quoiqu'en plus petit nombre que les hommes, quittaient soudain la scène comme si elles s'étaient donné le mot. Cette heure invariable, correspondant à la tombée de la nuit, qui les faisait s'éclipser en même temps, comme si une main les avait retirées, il la définissait dans son esprit comme "l'heure orientale", tant elle était représentative d'une tradition propre à l'orient qui veut que la femme, surtout après la chute du jour, cède le royaume du dehors à l'homme, et réintègre son univers ancestral de clôture et de foyer. Tout se passait alors entre hommes. Par grappes de quatre, cinq, à pied ou en voiture, ils effectuaient des dizaines d'allers-retours, soit à l'intérieur de la voie des Sables Blancs ("les tours de manège" se disait-il), soit en poussant vers la corniche qui la surplombait avant de revenir vers leur point de départ. Les voitures allaient lentement en ligne droite, mais s'emballaient dès qu'elles amorçaient le tournant, il leur fallait à tout prix émettre la stridence d'un crissement de pneu, ce crissement, répercuté tout au long de la nuit et qui en constituait la musique la plus aiguë, il aurait souhaité en prélever un échantillon et le faire analyser ; sans nul doute on y aurait trouvé, comme noyau central de composition un concentré des ressources viriles du conducteur, qu'il expulsait dans ce spasme sonore tout comme il les aurait expulsées (il avait son idée là-dessus) en actionnant la gâchette d'une arme à feu. Il y avait foule autour des machines à confectionner le café. Les plus rudimentaires, que certains marchands avaient logées dans le coffre de leur voiture, étaient celles qui préparaient la boisson la plus exquise. Elle était servie dans de petits gobelets blancs, avec une palette en bois pour le sucre, qu'on jetait ensuite. Chaque fois qu'il passait devant un groupe, on le hélait pour qu'il se joignît aux dégustateurs. Il aimait être ainsi interpellé, sous des nominations diverses dont aucune ne soulignait son état d'étranger. Celle qui le touchait le plus signifiait dans la langue de ce pays : "ami de mon cœur". Exprimée par des voix mâles, hier ou demain capables de crier la haine, elles l'atteignaient effectivement jusqu'au cœur, un cœur qu'il se découvrait innombrable. Assez souvent il acceptait de savourer ainsi, allant de cercle en cercle, un godet de liquide noir et brûlant dont un grain d'amertume rehaussait l'arôme. On le plaçait au centre du groupe, et on lui proposait même de tirer quelques bouffées d'une sorte d'alambic, composé d'un réservoir d'eau, d'un long tuyau avec embout par lequel on soufflait dans l'eau, et d'une coupelle alimentée en braises, qu'il avait baptisé le "calumet de la paix" (ce qui avait amusé V. TAR Jennoubi ; « C'est aussi le calumet du guerrier, avait-il ajouté, grâce auquel il reprend des forces après les grandes batailles. ») Lui le solitaire, le seul peut-être à circuler sans personne à ses côtés, se rencontrait avec des compagnons de nuit presqu'à chacun de ses pas. Il ne se dérobait à aucune invite, dût-il restreindre sa courtoisie à une halte symbolique, ou à un rapide serrement de main. V. TAR Jennoubi était-il l'un de ceux avec lesquels il s'était arrêté ainsi quelques minutes ? Certains visages lui étaient devenus familiers, le sien ne se dessinait pourtant pas dans sa mémoire, il lui semblait qu'il s'en serait souvenu, on n'oublie pas le visage de V. TAR Jennoubi. En dehors du café, et souvent en alternance avec lui, une autre boisson était religieusement consommée : la bière. Par centaines, une fois vides, les boites s'entassaient en contrebas, sur le sable, formant une nappe métallique dont l'éclat le disputait à celui de la mer. Le lancement de ces boites devenait jeu, devenait joute, devenait performance. Un peuple ayant à ce point gardé l'esprit d'enfance, comment avait-il pu si facilement héberger celui de la guerre ? Que de fois il se posa la question ! Lorsque le rythme du jet des boites de bière s'accélérait, lorsqu'après s'être entrecroisées en hauteur elles s'entrechoquaient en retombant avec des hoquets de dégringolade, lorsque montait la clameur — éclats de rire, hurrahs, hurlements — qui saluait celui qui avait propulsé son projectile le plus loin, lorsque s'exaltait le volume des musiques et que la voix de cette chanteuse nationale culminait comme une seule voix que chacun avait hissée de sa nostalgie et de son délire, lorsque la mer et la lune et les lumières basculaient dans le même vertige, il comprenait que la nuit était entrée dans sa phase de divagation. Une transe s'emparait de tous, elle le transportait lui aussi. C'était l'heure où les hommes s'enlaçaient pour la danse. Côte à côte, les mains serrées, le corps droit, la jambe souple et les reins bondissants, il était frappé de voir qu'aucun des mouvements qui les soulevaient régulièrement comme sous l'effet d'une décharge électrique ne réussissait à disloquer la figure harmonieuse de leur commune allégresse. Par intermittence, comme pour scander les temps forts de leurs évolutions, ils poussaient des cris de fauves heureux qui n'excluaient pas la tendresse. Les spectateurs étaient pris par la contagion, et les spectateurs des spectateurs aussi, les uns après les autres ils passaient leurs bras sous celui du voisin, le rythme avait touché leur corps, ils se projetaient et ils se balançaient avec une indissociable ardeur, ils tanguaient comme sur le pont d'un navire dont ils étaient ravis de mimer les houleuses péripéties, des fragments de torsades humaines se déployaient, s'accolaient à d'autres, apportaient leurs tresses et leurs festons à l'ensemble de la dansante oscillation ; la pulsation de la danse avait envahi l'avenue des Sables Blancs, elle déferlait jusqu'à la mer. De quelle ivresse provenait-elle, de celle que les breuvages avaient mêlée dans le sang, ou de celle millénaire que plusieurs années de contraintes avaient réprimée et qui trouvait à se répandre au cours d'un intermède fabuleux ? Répondre « les deux à la fois » ne lui aurait pas suffi. Quelque chose échappait dans cette effervescence navigante et fraternelle, à laquelle il avait plus d'une fois noué, comme un maillon survolté, son propre enthousiasme, aux explications ; à moins qu'il ne fallût en chercher une dans la voix de cette chanteuse nationale affluant de mille sources en une seule rassemblée, où le présent s'irriguait à un passé immémorial, et qui accordait sa beauté primitive traversée de soubresauts et de superbes mélancolies à celle de ce peuple en liesse dont la joie pouvait d'un moment à l'autre s'abîmer dans le désespoir.