Excerpt for Namasté by Eric Jacquet-Lagreze, available in its entirety at Smashwords



Table des matières



Copyright


Au fil de l’eau


Le Dauphin


Bivouac


Namasté


La pente


Kantega


Les colonnes du Miage


La chute et l’ombre


Mont-Blanc


Second de cordée


Du même auteur



Copyright


Published by Editions Tensing at Smashwords


© Éditions Tensing, 2010

http://www.editions-tensing.fr

ISBN : 978-2-919750-00-9 (version imprimée) 10 €

ISBN : 978-2-919750-01-6 (numérique ePub) 5 $

ISBN : 978-2-919750-13-9 (numérique Mobi) 5 $


Édition originale : Schena editore, 2005. Collection Poesia e racconto, N°32

Nouvelle édition augmentée d’un avant-propos « Au fil de l'eau » et de la nouvelle « Second de cordée », prix du salon de la montagne de Passy, août 2010

En couverture, illustration de Dorothée Walter.

Dépôt légal : décembre 2010


Au fil de l’eau




Septembre 2010


Les années passent et on ne sait pas pourquoi, certains événements de la vie, plus forts que les autres, s’ancrent dans nos mémoires. Sur le moment, on ne réalise pas que l’instant est important, et ce n’est que plus tard que l’on en prend conscience. Souvenir d’une parole d’un être aimé et aujourd’hui disparu, d’une simple odeur, celle par exemple que laisse la mer sur les roches qui découvrent à marée basse, ou celle des plantes et des bêtes qui se répand dans les alpages. La musique aussi compte pour beaucoup. Pour moi ce fut avant tout, celle des grands classiques. Celle qui a bercé mon enfance, du temps où mes parents mettaient un disque microsillon dans le salon de la grande villa que nous habitions sur la côte. Puis celle entendue dans les églises, lieux chargés d’émotion et de mystère. Ou encore celle du bateau qui taille sa route sous voiles dans les vagues. Le plus souvent pourtant, ce sont des images qui s’impriment dans nos mémoires, des images qui pourraient de nos jours se confondre avec celles de photos prises bien des années plus tôt. Mais certaines images, les plus belles, les plus fortes sont celles qui un jour, sans prévenir, ont posé l’ancre dans nos têtes. Ce jour-là, la vie vibrait, profonde au fond de nous-mêmes.

Dans ce recueil de nouvelles et récits j’ai fait le choix de raconter certains de ces événements qui m’ont marqué. Seuls trois récits sont autobiographiques, et le nom des personnages a été conservé. Les autres nouvelles sont des fictions, mais comme bien souvent, des faits réels, des lieux chargés de souvenir, des personnes que l’on a aimées en sont à l’origine. Mais la fiction permet de tout dire, de voyager au-delà du réel ; elle permet de rendre la vie encore plus forte de sens.

J’ai eu le plaisir de présenter le 19 mai 2005 la première édition de Namasté à Paris, dans la galerie Nast de Francis Reveillaud :


Chers amis,

Je voudrais tout d’abord remercier de tout mon cœur Francis Reveillaud qui m’a permis de vous recevoir dans sa galerie. Les objets d’art africains qui nous entourent, la qualité architecturale de cet espace témoignent de sa très grande sensibilité artistique. C’est plus qu’une joie, c’est un honneur que de pouvoir présenter ses écrits dans un tel lieu. Merci Francis.


***


Namasté, est un recueil de récits et nouvelles. Les dates qui accompagnent chaque titre situent l’action, et leur décor en est la mer ou la montagne.



J’ai eu la chance de passer les treize premières années de ma vie à Fécamp. Pays de mer et de vent, il y régnait en 1955 une odeur de morue séchée ; et les récits de pêche sur les bancs de Terre Neuve accompagnaient le calva dans les cafés du quai du bout menteux. La première nouvelle, Le dauphin, est un témoignage sur cette époque disparue mais aussi sur la découverte d’une passion qui remonte à l’enfance, la découverte de la voile sur un bateau magnifique, le 1er dragon de France. Je dédie cette nouvelle à mon père, Pierre.


Bivouac est le récit d’une aventure en montagne qui s’est bien terminée, mais… qui aurait très bien pu, en 1975, faire de ma femme Christine une jeune veuve de 23 ans, et de ma fille Manon qui devait naître deux mois plus tard un bébé sans père.


En 1976, le monastère de Thyanboche, dans la vallée de l’Everest, n’avait pas encore brûlé. Il occupait un site extraordinaire au pied de la plus belle montagne du monde, l’Ama Dablam. Namasté, qui veut dire « bonjour », mais aussi « soit le bienvenu » ou encore « que la paix soit avec toi », est une nouvelle inspirée par ce lieu d’exception.


En 1985, un très grand ami, que plusieurs ici ont bien connu, a préféré quitter la vie. Il aimait par dessus tout, la montagne et le ski. Je dédie La pente à Serge F..


Kantega est le récit d’une traversée de la mer d’Irlande, traversée où notre bateau fut roulé en 1992 par une vague immense.


Les colonnes du Miage retrace une conversation entre un père et son fils. Le décor en est la montagne et le sujet les mathématiques appliquées, discipline que j’ai la chance de connaître et de pratiquer dans mon métier.


La chute et l’ombre est le récit dans lequel je remercie Dieu de m’avoir rendu la vie après m’avoir pris la vue,… Rassurons nous, d’un œil seulement.


Enfin je dédie Mont-Blanc à Christine. Cette nouvelle témoigne de l’amour entre un homme et une femme et de la rencontre de deux passions, la mer et la montagne.


Depuis, j’ai écrit Second de cordée. Je dédie cette nouvelle à Godfrey J. qui fut pour moi un second père. Dès l’adolescence, il m’a fait aimer l’Angleterre, sa langue et sa culture. Je la dédie aussi à mon petit-fils Louis. Un jour de l’été 2006, je marchais avec Christine en montagne. Je portais sur mon dos Louis, alors âgé de seize mois. Tout était paisible et source de joie. Nous étions ce jour-là en paix avec la montagne. C’est alors que je reçu de mon ami Richard J. un SMS « Godfrey est mourant, il a été hospitalisé ». Le choc de l’annonce en ce lieu de béatitude fut à l’origine de cette nouvelle. En juin 2010, je la soumettais au concours du salon international du livre de montagne de Passy en Haute Savoie. Elle a obtenu le prix de la meilleure nouvelle. Lorsque la présidente du jury l’a annoncé durant la séance de l’inauguration du salon, ce fut un grand moment de bonheur.


Le dauphin


Mai 1955


Pour Joseph Delaunay, c’était un principe, on ne prenait pas la mer tant qu’on ne savait pas nager. Ce principe il l’avait suivi pour ses trois enfants. Il ne voyait pas pourquoi il changerait de ligne de conduite pour ses petits-enfants. Il regarda Anne. Le vent soufflait par brusques rafales, contournant le solide phare planté au bout de la jetée nord du port de Fécamp. Ils firent quelques pas en arrière pour se mettre à l’abri. Le vent d'ouest avait soufflé sans relâche durant trois jours, balayant la côte de grains violents. La dépression passait, laissant derrière elle un ciel chargé de nuages bas. Le soleil apparaissait par moments et de grandes taches vertes et bleues couraient sur la mer qui frissonnait de mille teintes. Au large, les vagues déferlaient, laissant dans leur sillage de longues traînées d’écume blanche. Tout près de Joseph et d’Anne, portées par la puissante houle du large, les vagues s’écrasaient dans un grondement sourd sur le socle du phare, projetant des embruns vers un ciel soudain irisé. L’odeur du varech accompagnait le vent et les embruns qui emplissaient les poumons d’une force vivifiante, presque enivrante.

Maintenant que Joseph avait pris sa décision, il regarda Anne avec une attention nouvelle. Cette petite tête décidée, qu’il croyait si bien connaître, ne bougeait pas malgré le vent. Seuls les cheveux blonds, pourtant courts, ondulaient dans la brise. Les yeux bleus regardaient fixement la mer et semblaient voir bien au-delà de l’horizon. L’enfant en cet instant avait l’allure d’un prince. Anne avait dix ans. L’été dernier elle avait fait ses premières brasses dans l’avant-port. C’est là qu’on avait aménagé après la guerre une école de natation. Il y avait même un plongeoir, sorte de charrette munie de deux grandes roues et d’une longue planche, et que l’on pouvait, à l’aide d’un cabestan, remonter ou descendre le long de la plage de galets au rythme des marées.

— Anne, souhaiterais-tu faire une sortie en mer ?

La fillette regarda son grand-père, et eut du mal à contenir son émotion. La mer était devant elle, immense étendue de ses rêves d’enfant, rêves sans limites de temps ou d’espace. Enfin le moment tant souhaité arrivait. Son grand-père lui proposait de s’embarquer. Depuis deux ans il ne naviguait plus sur les chalutiers. Après son accident sur les bancs de Terre Neuve, l’armement des Pêcheries de Fécamp l’avait mis à la retraite. Il n’était pas si vieux pour un grand-père, même pas la soixantaine. Joseph avait été capitaine, cela Anne le savait bien. Il avait commandé de nombreux chalutiers  le Jacques Cœur, le Bois Rosé, le Cap Fagnet, et bien d’autres encore. C’est à ce moment-là qu’il s’était acheté un voilier, un « dragon », joli sloop de neuf mètres. Il l’avait baptisé le Dauphin. Joseph faisait souvent des sorties en mer, avec ses amis. Son fils n’avait plus guère le temps de naviguer. Son métier d’avocat l’absorbait de plus en plus et il sillonnait les routes normandes, souvent appelé pour des affaires à Rouen ou au Havre. Anne, depuis la terrasse de leur maison, voyait son grand-père partir en mer à bord du dauphin, tirer habilement des bords dans le chenal étroit pour sortir du port et prendre le large.

— Tu crois, répondit-elle à son grand-père, la mer n’est pas trop mauvaise ?

— Ne t’inquiète pas, Anne. Nous ne sortirons qu’après-demain. Le temps vire au beau. Et d’ici là, la mer sera calmée.

Ils quittèrent le phare et s’engagèrent sur la jetée de bois. À travers les planches on pouvait voir les vagues qui couraient furieusement le long des grosses poutres brunes recouvertes de varech et de fines algues vertes. Un bateau de pêche rentrait au port. Il venait de franchir la barre qui se formait à marée basse, par forte mer. On entendait maintenant distinctement, entre deux rafales de vent, le bruit rassurant du moteur diesel et le cri des mouettes excitées par la présence des maquereaux et des déchets jetés par dessus-bord. Les hommes dans leurs cirés s’affairaient, triant le poisson, rangeant les cageots, lavant le pont, s’apprêtant à débarquer au plus vite la moisson de leur pêche. Anne et Joseph tout en marchant sur la jetée de bois, observaient comme médusés ce spectacle qui pourtant leur était familier. La mer, les bateaux, la pêche, c’était leur monde. Ils ne connaissaient rien d’autre et il leur semblait que rien d’autre ne valait la peine d’être connu. Ils arrivèrent au bout de la jetée, quai Guy de Maupassant. Au pied de la sente aux matelots Joseph s’adressa à sa petite-fille :

— Si tu veux, Anne, avant de rentrer à la maison, poussons un peu plus loin chez Duhamel. J’ai besoin d’écoutes neuves et je prendrais bien un gilet de sauvetage de ta taille.

Anne était souvent passée avec sa mère devant la grande porte de bois, mais n’y avait jamais prêté attention. À côté de l’entrée, la vitrine était poussiéreuse, et les quelques filets de pêche mis en devanture lui avaient toujours semblé sans attrait. Elle put lire au-dessus de la devanture « Duhamel & fils », en lettres dorées, ternies par les années et les tempêtes d’hiver. En entrant, elle fut surprise par le spectacle inattendu. Une vraie caverne d’Ali Baba. Le sol était fait de vieilles planches qui craquaient sous leurs pas. La boutique sentait bon la corde de chanvre. Il y en avait de toutes les tailles. Les plus grosses devaient servir d’amarres aux chalutiers. Elles étaient soigneusement lovées et posées à même le sol. Des chaînes et des ancres galvanisées semblaient sortir tout droit des fours et bains qui les avaient vues naître. Un mur était couvert de manilles assemblées par dizaines sur des fils de fer. Le sol était jonché de toutes sortes d’objets, trop grands sans doute pour être rangés avec ordre. Des tonneaux, un cabestan, de grosses poulies de bois, de la toile en vrac, une chaloupe, des avirons. Joseph se dirigea sans hésiter vers l’escalier situé au fond de la boutique. La salle du premier étage était presque vide comparée à l’amoncellement d’articles de marine qui se trouvaient au rez-de-chaussée. La pièce était grande et claire. Au fond s’élevait une sorte d’estrade. Des hommes à genoux s’affairaient sur des laizes de coton. Anne regarda avec émerveillement leurs gestes précis. Avec de grands ciseaux, ils n’hésitaient pas à couper la toile épaisse en suivant une ligne imaginaire. Un peu plus loin, un vieil homme actionnait une machine à coudre. Les pièces de coton s’assemblaient comme par magie et donnaient naissance à une grande voile brune qui prenait forme sur le sol.

— Bonjour Joseph. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? demanda le vieil homme.

— T’aurais pas un gilet ?... mais une petite taille, c’est pour la petite. Après-demain je l’embarque !

— Dis-moi, tu les engages de plus en plus jeunes tes mousses ! Ce n’est pas pour le Grand Banc quand-même ? Venez par ici, on devrait trouver ce qu’il lui faut !

L’homme fouilla dans un grand tas informe de vestes et de pulls marins et sortit un gilet qui sembla lui convenir.

— Tiens, essaye-le, c’est ce que j’ai de plus petit.

Anne enfila la veste rouge qui sentait bon le tissu neuf et le vieil homme l’aida à faire un nœud avec la ceinture blanche. Anne se sentit raide et fière comme un matelot de la Marine Nationale.

— Hum, il est un peu grand pour elle ! Fit Joseph. Mais vaut mieux ça. Elle a beau savoir nager, l’eau est encore froide en cette saison !


***


Deux jours plus tard, la lueur de l’aube n’eut pas de mal à sortir Joseph du lit. C’est même avec impatience et une certaine excitation qu’il ouvrit les rideaux de sa chambre. Il regarda le port qui déjà s’animait. Le ciel était bleu, traversé par une flottille de nuages blancs. L’air était pur, et les falaises de craie s’éloignaient en une fine ligne blanche au-delà d’Yport jusqu’aux aiguilles d’Etretat. C’était le temps que Joseph préférait. Le vent avait viré au nord-ouest et venait du large. Avec ce noroît, le fond de l’air serait frais mais les rayons du soleil du printemps viendraient vite réchauffer la brise du large. C’étaient les conditions idéales qu’il avait espérées pour une première sortie en mer avec sa petite-fille.

Anne était prête. Elle aussi s’était levée plus tôt que de coutume. Le petit déjeuner fut pris dans un silence presque religieux, comme s’il ne fallait surtout pas rompre un équilibre qui aurait pu être fragile. Des paroles et gestes familiers et banals ne devaient pas troubler le merveilleux de cette journée. Joseph alla chercher dans la remise le sac à voiles, et d’un geste précis, le chargea sur son épaule. Anne prit un sac plus petit qui contenait des cirés. Elle ajouta les vivres préparés la veille pour la sortie en mer, ainsi que le gilet de sauvetage tout neuf que lui avait offert son grand-père.

Ils se dirigèrent en direction du port. Le dragon calait un mètre quinze et la forme étroite et profonde de sa quille interdisait tout échouage à marée basse. C’est pourquoi Joseph mouillait le Dauphin sur un corps-mort presque au milieu de l’avant-port. Là, il y avait toujours du fond, même en vives-eaux. Le youyou était amarré au quai du Bout Menteux. La mer était presque haute. Joseph n’eut pas de mal à haler le canot sur la grève de l’avant-port pour le mettre à l’eau. Anne sauta à bord, puis Joseph s’embarqua. Poussé par la brise du large, il n’eut à esquisser que quelques mouvements de godille pour atteindre sans effort le dragon. C’était un bateau d’une très grande beauté. Anne avait toujours admiré ses lignes élancées et pures. Maintenant qu’elle s’en approchait pour la première fois de si près, elle fut frappée par sa prestance. Les reflets du soleil sur l’eau donnaient vie à sa coque blanche qui s’animait sous l’effet du clapot. Le vernis du liston et du roof offrait au dragon une élégance qui tranchait avec les formes plus lourdes et les couleurs plus sombres des canots de pêche voisins. Une fois à bord, Anne regarda attentivement son grand-père gréer le bateau.

— Tu vois, Anne, les écoutes du foc doivent passer derrière les haubans, comme cela, au vent portant, elles ne ragueront pas.

— Et après qu’est-ce qu’on fait des écoutes ?

— On les passe chacune dans leur poulie. Ensuite on fait un nœud d’arrêt en huit pour éviter de les laisser filer à la mer. Regarde-moi préparer l’écoute tribord et fais de même avec l’écoute bâbord. Termine par un tour mort au taquet.

En entendant ces paroles, Anne s’empressa de mettre de l’ordre dans sa tête, car ces mots familiers, tant de fois entendus à la maison, lui étaient restés jusqu’à ce jour relativement abstraits. Foc, écoute, hauban, raguer, bâbord, tribord, taquet… ces mots pourtant connus prenaient soudain vie. Il lui suffisait d’observer les gestes précis de son grand-père pour en comprendre immédiatement le sens. 

— Nous sommes prêts à hisser la grand-voile. Je vais aller au pied du mât pendant que toi tu vas m’aider en soulageant la bôme. Dès que la voile soulèvera la bôme, tu la lâcheras et tu la laisseras en ralingue, bien libre pour qu’elle ne prenne pas le vent. Et accroupis-toi pour ne pas recevoir un coup de bôme sur la tête !

Joseph hissa rapidement la grand-voile. La drisse glissait entre ses mains. Anne admira la grande voile blanche qui faseyait dans le vent.

— Grand-père, je ne t’ai jamais demandé, mais que signifient ces lettres qui sont sur la voile ?

— Le « D » indique que le Dauphin est un dragon et « F 1», que c’est le premier dragon construit en France. C’était pour les régates au Havre. J’en ai bien fait quelques-unes avec ton père et ton oncle. Mais maintenant ils sont trop pris,…et puis la régate c’était plus pour eux que pour moi.

Joseph vérifia une dernière fois que le youyou était bien amarré au corps-mort et que tout était en ordre à bord du Dauphin.

— Anne, nous sommes prêts à partir. Tu hisseras le foc lorsque j’aurai largué l’amarre. Une fois le foc hissé, tu feras deux tours en huit au taquet au pied du mât, tu vois celui-ci, sur tribord. Et tu termineras par une demi-clé, comme je t’ai appris à le faire.

Joseph largua l’amarre en prenant soin de laisser le corps-mort sur bâbord. Il prit la barre et abattit franchement en direction du chenal. Le Dauphin se mit à glisser sur l’eau sans bruit. Joseph borda un peu l’écoute de grand-voile et aussitôt le bateau prit de la vitesse. Par ce vent de travers la gîte était à peine perceptible. On entendait le léger clapotis de l’eau le long de la coque. Anne sentit que le Dauphin prenait vie sous elle. Elle fut étonnée de voir les bateaux de pêche, mouillés sur leur corps-mort, défiler si rapidement entre eux et les quais du port.

— Anne, c’est le moment de hisser le foc ! Il va battre au vent, ne t’inquiète pas. Hisse et n’oublie pas la demi-clef.

Anne tira à son tour sur la drisse et fut surprise de voir comme la voile montait facilement. Les mousquetons coulissaient le long de l’étai. À peine hissé, le foc se mit à claquer bruyamment dans le vent.

— Maintenant prends l’écoute, fais un tour autour du winch et borde le foc ! lui cria Joseph

— Mais il y a deux écoutes, laquelle ?

— C’est vrai, j’aurais dû te le dire avant. Celle qui est sous le vent, à tribord ! Et fais bien le tour autour du winch dans le sens des aiguilles d’une montre ! 

 Une fois le foc bordé le calme revint. Le vent donnait maintenant force et puissance aux voiles. Le Dauphin glissait sur l’eau, sans effort, tout en douceur.

— Anne, une fois dans le chenal, il faudra tirer des bords. Quand je te demanderai « Paré à virer ? », tu te prépareras à choquer l’écoute. Et quand je te dirais « Vire ! », tu choqueras l’écoute sous le vent, puis tu embraqueras l’autre, au moment où le bateau sera nez au vent.

Mais ces explications étaient inutiles. Anne connaissait parfaitement la manœuvre pour l’avoir souvent observée depuis la jetée lorsque le Dauphin louvoyait pour sortir du chenal. Seule l’avalanche de ces termes marins lui posait problème. Après quelques virements de bord, Joseph n’eut plus besoin de donner le moindre ordre. Lorsque le bateau s’approchait de la jetée, il suffisait à Anne de regarder le visage de son grand-père, et à ce dernier d’indiquer par un léger hochement de tête que c’était le moment de virer. À partir de cet instant ils surent l’un et l’autre qu’ils ne faisaient plus qu’un. Il n’y avait ni grand-père, ni petite-fille, mais seulement un équipage qui ne pensait qu’à une seule chose, faire progresser au mieux le bateau pour sortir du port.

À la sortie du chenal, ils rencontrèrent les vagues et le vent du large. Le Dauphin, bâbord amures, taillait superbement sa route au près serré. Anne fut grisée par le mouvement du bateau qui épousait les vagues. À chaque nouvelle crête, la proue fendait l’eau en projetant des embruns de part et d’autre de la coque, renforçant ainsi l’impression de vitesse. Soudain une risée donna au bateau de la gîte, ce qui l’effraya quelque peu.

— Grand-père, tu es sûr qu’on ne peut pas chavirer ?

— C’est impossible, le dragon a une quille en fonte d’une tonne. Avec ce lest, plus le Dauphin gîte, plus le poids du lest le retient.

Anne écouta son grand-père, mais fut plus rassurée par son regard amusé et l’expression détendue de son visage que par la technicité de ses explications.

La côte défilait rapidement sous leur vent. Ils venaient de doubler le cap Fagnet. Que de fois elle était venue au sommet de la falaise, s’approchant tout près du bord, pour mieux admirer la mer qui beaucoup plus bas s’écrasait sur les roches du Trou au Chien. Elle pouvait rester durant des heures, allongée à plat ventre sur l’herbe, admirant le vol des mouettes qui planaient sans effort, portées par le vent qui semblait remonter du fond de la mer. Quand un bateau de pêche s’approchait du port, elle le suivait des yeux jusqu’à son entrée dans le chenal. Elle le devait, c’était elle le pilote, il n’aurait surtout pas fallu le trahir, car il aurait pu manquer la passe et venir s’échouer brutalement sur les roches et galets de la petite plage qui s’étendait entre la jetée et le Trou au Chien.

Mais aujourd’hui, c’est elle qui était en mer, avec son grand-père. Joseph avait légèrement abattu et le Dauphin, débridé, prenant moins de gîte, filait vent de travers entre les vagues. Quelques mouettes criardes s’approchèrent en quête de nourriture. Au-delà du cap Fagnet, la falaise de craie s’étendait sauvage vers le nord-est. Anne reconnut la plage de Senneville et l’escalier qui descendait de la valleuse. En ce moment, la mer était haute et la côte déserte. Anne était souvent venue avec ses cousins et leur grand-père sur cette plage à marée basse. Ils posaient des balances dans les bras de mer qui s’enfonçaient comme des rivières dans le socle crayeux du plateau continental. Pendant que les uns surveillaient les balances, les autres allaient pêcher le tourteau, en le forçant à sortir de son trou à l’aide d’un crochet de fer. Parfois en soulevant une touffe de varech, ils débusquaient une étrille qui aussitôt tentait de fuir. Mais Anne et ses cousins avaient appris à être plus rapides, et généralement l’étrille n’avait que peu de chances de s’enfuir et terminait sa course dans le panier, à côté des bouquets, crevettes et tourteaux.

La voix de son grand-père la sortit de ses souvenirs de pêche.

— C’est la renverse du courant. On va en profiter, virer et tirer un bord jusqu’à Etretat !

Ce n’est qu’après avoir dépassé Yport que Joseph lui proposa la barre.

— Regarde-moi. Il faut s’installer comme cela, bien calé, assis au vent. Si tu tires la barre à toi, tu abats, et tu éloignes le bateau du vent. Si au contraire tu laisses filer la barre, regarde…, comme cela, alors le bateau lofe. À ton tour, Anne, tu vas voir, c’est très facile !

Elle s’assit à la place qu’occupait son grand-père et prit la barre. À son grand étonnement celle-ci était douce. Une légère pression suffisait à faire virer le voilier de quelques degrés. Au début elle crut que le Dauphin lui obéirait parfaitement, mais très vite elle sentit que la marche du voilier résultait d’un jeu plus subtil entre elle, le bateau et la mer. Elle éprouva un plaisir, entièrement nouveau pour elle, à faire corps avec le mouvement du bateau. C’est la mer et les vagues qui donnaient le rythme, et entre elle et le Dauphin, elle ne savait pas lequel des deux menait la danse. Elle sut simplement qu’elle pourrait rester des heures à vivre ainsi ces moments de bonheur. Joseph l’observa longuement, et resta silencieux, tant il admirait l’adresse de sa petite-fille. Celle-ci regardait constamment l’avant du bateau, observait instinctivement les voiles à l’endroit où les premiers signes de dévente apparaissent et donnait avec souplesse un léger mouvement de barre, au moment précis où il le fallait. Il regardait sa petite-fille et voyait une princesse des mers, une pure descendante des vikings. Des siècles de connaissance de la mer et des bateaux coulaient dans ses veines. Le Dauphin devenait un dragon des temps anciens, le drakkar de Rollon ou de son fils Guillaume Longue-Epée, longeant les falaises du Pays de Caux avant de remonter la Seine. Ils restèrent ainsi longtemps silencieux, car en de tels instants, la parole est inutile.

En arrivant à Etretat, ils mouillèrent l’ancre au pied des aiguilles et s’arrêtèrent le temps de prendre leur casse-croûte. Le soleil déclina doucement vers l’ouest. Le vent mollit, et la mer devint plus calme. Seul le bruit de la coque glissant sur l’eau troublait le calme de l’après-midi.

— Grand-père, je te remercie beaucoup pour cette sortie en mer, puis un peu hésitante, Anne poursuivit, mais dis-moi pourquoi tu n’as jamais voulu m’emmener avant sur le Dauphin ?

— C’est parce que tu ne savais pas nager ! répondit sèchement Joseph qui aussitôt regretta ce ton rude.

— Mais on ne risque rien, le Dauphin n’est pas une coque de noix et toi-même tu m’as dit qu’il ne pouvait pas chavirer.

L’heure et le calme de l’après-midi furent sans doute propices à l’éveil de vieux souvenirs. Et le bonheur qu’ils venaient de vivre était une porte qui s’ouvrait dans le cœur meurtri de Joseph, une porte qui s’ouvrait aux confidences.

— Ecoute, Anne, je vais te raconter une histoire que je n’ai jamais voulu dire à personne. Tu as souvent entendu parler de l’Oncle André. Il est mort en mer sur les bancs de Terre-Neuve, ça tu le sais bien, mais je n’ai jamais raconté ce qui s’était réellement passé.


***


J’étais mousse à bord de la Marie-Louise, un trois mâts-goélette, un des nombreux terre-neuviers qui mouillaient sur les bancs de Terre Neuve et pratiquaient la pêche en posant des lignes de fond depuis les doris. C’était ma première campagne de pêche, j’allais sur mes quinze ans. Quelques mois plus tard, nous étions sur le point de débanquer, la saison avait été excellente et une bonne humeur régnait à bord. Mon frère André, de cinq ans mon aîné, était un grand marin, le meilleur des terre-neuvas, très apprécié du capitaine. Il m’a tout appris, le vent, la mer, les voiles,…et surtout la pêche. Nous les mousses, nous restions à bord, corvéables à merci, passant des heures à laver les morues dans l’eau glacée, tandis que les hommes embarquaient chaque jour par deux sur les doris pour pêcher en mouillant le soir les lignes et en les relevant le lendemain matin. Ils s’éloignaient parfois loin du terre-neuvier. Un soir, mon frère est venu vers ma couchette et m’a glissé à l’oreille :

— Eh, p’tit gars, ça te dirait une journée de pêche en doris pour le jour de tes quinze ans ?

Je n’y croyais pas, j’étais trop heureux. Je savais que c’était interdit et qu’il faisait cela uniquement pour me faire plaisir. On est parti très tôt le lendemain, avant que le capitaine ou l’équipage ne s’en aperçoive. L’aube était grise, et on avait du mal à voir l’horizon. La mer était calme et nous avons quitté la Marie-Louise doucement pour ne pas attirer l’attention de l’homme de quart. Un peu plus loin, nous souquions ferme sur les avirons, impatients d’arriver sur le lieu de pêche, mais aussi pour nous réchauffer. Le soleil se leva et ses premiers rayons se mêlèrent à l’eau en mille reflets pourpres, jaunes, et blancs, dans des demi-teintes toutes plus douces les unes que les autres. Oh comme j’aurais aimé savoir peindre cette mer ! Tu vois Anne, j’essaie de te la décrire avec mes mots, car c’est important que tu comprennes ce que nous ressentions ce jour-là, mais je n’y arrive pas, et pourtant cette mer, je la vois aussi bien que celle qui nous entoure maintenant, c’était il y a plus de quarante ans. Il faisait beau temps, ce qui est rare sur les bancs et on s’est éloigné du terre-neuvier ramant au rythme de la houle. André avait repéré un endroit à huit milles au nord de la Marie-Louise, où la morue était abondante. Ce jour là nous ne sommes donc pas partis relever les lignes de fond qu’il avait posées la veille et marquées par des bouées. Nous avons ramé plus au nord, assez loin devant les autres doris qui déjà quittaient le terre-neuvier. Peu après, une petite brise d’est s’est levée et nous avons installé le mât et hissé la voile, pour gagner plus rapidement et sans effort notre lieu de pêche. Je gouvernais cap au nord, à l’aide d’un aviron posé à même le flanc du doris, tandis qu’André préparait les lignes. Il sortit d’un coffre de bois deux gros plombs à la forme allongée rappelant celle d’un poisson. Il gréa deux lignes neuves qu’il avait mis de côté à cet effet. Chaque poisson était pourvu d’un hameçon dont la taille me parut disproportionnée.

— Tu vas voir p’tit gars, on va pêcher à la faux ! Si ça donne comme je l’espère, on va faire une sacrée journée.

La Marie-Louise avait disparu derrière l’horizon, mais je n’étais pas inquiet, car André avait l’air de savoir ce qu’il faisait. Un peu plus tard, il m’annonça avec son bon sourire :

— C’est ici, je sens qu’elle est là, juste sous nous, amène la voile ! Le courant porte au nord-ouest, faudra en tenir compte pour le retour ! Allez p’tit gars, à la pêche ! Regarde bien ce que je fais et fais pareil !

Les morues étaient serrées en batterie à quelques pieds seulement de nous. André laissa filer la ligne et commença à faire des gestes amples, comme s’il voulait faucher la mer, gestes qui pouvaient sembler absurdes tant l’océan était immense. Mais soudain, sans raison apparente, il releva sa ligne et ramena la première morue de la journée. L’hameçon avait harponné le flanc de l’animal. À mon tour j’engageai le mouvement de va-et-vient quand soudain je sentis une résistance. Sans même réfléchir je tirai rapidement ma ligne et remontai ma première morue. Crois-moi, Anne, j’en ai pêché des morues sur les bancs de Terre-Neuve, sans compter celles que plus tard nous prenions au chalut. Mais cette première morue, je m’en souviens comme si c’était hier.

— Bravo! me dit André, on dirait qu’t’as le coup de main. Ben dis-donc, elle fait au moins soixante centimètres !

Nous étions totalement pris par notre pêche, le temps ne comptait plus. Les morues s’entassaient pêle-mêle sur le fond plat du doris.

— Oh, regarde-moi celle-là, je n’en ai jamais vu de pareille !

André fut très excité, car la morue était d’une taille exceptionnelle. Elle avait avalé d’un coup le poisson de plomb, et curieusement ne semblait pas se débattre.

— P’tit gars, viens me donner un coup de main, attrape la gaffe.

Au bout de quelques minutes, après beaucoup d’efforts et en prenant bien soin de ne pas casser la ligne,nous avons enfin pu hisser la morue à bord. Elle mesurait bien un mètre vingt, et devait peser dans les trente kilos. Fatigués et heureux, nous nous sommes regardés, complices et satisfaits de notre pêche.

— Tiens, on va fêter ça et puis on va surtout fêter tes quinze ans. Bon anniversaire frérot !

André sortit une petite bouteille d’eau-de-vie, et nous avons mangé, bu, blagué, puis chanté notre joie de cette belle journée. La houle du Grand Banc rythmait nos chants de matelots. André était debout, les cheveux au vent, le visage bronzé par quatre mois de mer. Tout dans son être exprimait le bonheur de ses vingt ans. C’est à cet instant que le doris fut durement secoué, sans doute touché par une glace à la dérive, je n’ai jamais bien su ce que c’était. Mais ça s’est passé très vite. Je l’ai vu perdre l’équilibre, trébucher sur la lisse du doris, et tomber à l’eau. Il ne savait pas nager. Cela peut te paraître étrange Anne, mais à cette époque très peu de terre-neuvas savaient nager. Pour beaucoup d’entre nous, un homme à la mer était un homme mort. Certains disaient même qu’il valait mieux ne pas savoir nager, comme ça le supplice durait moins longtemps. J’ai vu un instant sa tête qui déjà s’éloignait du doris. Fébrilement je cherchai à dégager l’un des avirons coincés sous le banc et les morues. Enfin je pus tendre l’aviron vers André. Je sentis sa main empoigner l’aviron, je m’arc-boutai sur la lisse du doris, mais le choc fut trop brutal et André lâcha prise. Puis j’ai pensé lancer une de ces bouées qu’utilisaient les dorissiers pour poser les lignes de fonds. Mais c’était trop tard, et déjà la mer s’était refermée sur mon frère. Je me retrouvais seul dans l’océan, prenant soudain conscience de ma douleur. J’ai crié, pleuré, hurlé ma colère. Anne, je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi, perdu dans mon désespoir. J’ai pensé un moment le rejoindre. J’étais hors du temps, hors du monde, comme anesthésié par la douleur. Le moment le plus dur fut celui du retour à la vie. Une force m’imposa ce qu’il fallait faire. Je gréai le mât et la voile du doris, fixai l’aviron de gouverne. J’entendais la voix d’André de ce matin « le courant porte au nord-ouest, faudra en tenir compte pour le retour ! » aussi je mis cap au sud-est. Le soleil déclinait sur l’horizon. Un peu plus tard je vis au loin la Marie-Louise, et repris confiance. Mais soudain, le vent d’est devint plus frais et plus humide. La brume tomba sans prévenir sur l’eau grise des bancs. J’avais froid. C’était lugubre. Le ciel se fondait dans la mer sans horizon. Je me sentis à nouveau atrocement seul. Au bout d’une heure, je n’avais toujours pas rejoint la Marie-Louise. Par ce temps de brume, le capitaine avait dû faire souffler la corne. Le ciel et la mer s’assombrissaient. Je tendais l’oreille à l’affût du son de la corne, mais seul le cri des oiseaux de mer couvrait le bruit du vent et des vagues. J’avais dû dépasser le terre-neuvier, et comme je n’avais rien entendu, je me suis dit que j’étais passé au vent de la goélette. Je fis donc cap à l’ouest, plein vent arrière sur plus d’un mille, puis je rebroussai chemin vers le nord. C’était le bord de la dernière chance. Je devais retrouver la Marie-Louise, ou bien m’en remettre à Dieu. Il faisait nuit noire, et le vent était légèrement moins fort. De toutes mes forces j’écoutais la nuit, cherchant désespérément le son de la corne. C’est alors que je l’entendis sur tribord, à mon vent. Oh crois-moi Anne, jamais de ma vie je n’ai entendu plus belle musique que le son de cette corne dans la nuit du Grand Banc ! Une joie immense inonda d’une vive chaleur mon corps engourdi par le froid. Je criais à l’aide, je criais ma joie ; et je pleurais ma détresse. Bientôt je vis une lampe. J’étais sauvé, de retour chez les hommes, de retour à la vie ; mais j’avais perdu celui que j’aimais le plus.


***


Le vent était tombé. Ils s’étaient rapprochés imperceptiblement de Fécamp, doucement portés par la marée montante. L’Eglise Saint-Étienne sonnait l’angélus du soir, il était temps de rejoindre le port. 

Anne était restée silencieuse durant tout le récit de son grand-père, fixant la mer pour ne pas trahir son émotion. C’est alors qu’elle vit un dauphin bondir devant l’étrave du dragon. Son corps lisse brillait dans les rayons du soleil couchant. Elle crut voir dans le regard amusé du dauphin un clin d’œil d’André. Puis elle vit un second dauphin qui sautait hors de l’eau, puis un troisième qui lui sembla plus petit. Anne se dit que c’était André, Joseph et elle qui dansaient ainsi dans les vagues. Elle se dit aussi que la mer et le vent c’était leur monde à eux trois et que la mort ne pourrait jamais les séparer.

Bivouac



Août 1975


— Bonjour.

— Bonjour !

— Vous n’êtes que tous les deux au refuge?

— À part les gardiens, oui, les derniers sont redescendus il y a une demi-heure environ. Si vous venez du Montenvers, vous avez dû les croiser.

Le refuge n’a pas changé. J’y étais venu avec Christine, deux ans plus tôt, pour gravir le Requin par la voie normale, mais le mauvais temps nous avait contraint à renoncer. Je retrouve le refuge, grande bâtisse qui serait plutôt triste avec ses seuls murs de granit gris. Heureusement les volets rouges et blancs apportent une note de gaieté presque saugrenue dans ce paysage minéral. La terrasse domine la mer de glace et les séracs du Géant dont certains craquent sans prévenir sous le poids d’une journée trop chaude.

La salle est grande, meublée de plusieurs tables et bancs taillés dans un sapin à peine dégrossi. Les deux garçons sont assis près d’une fenêtre. Ils me semblent être un peu plus jeunes que nous, dix-huit, vingt ans tout au plus. Leur visage est bronzé et leurs vêtements de montagne usés témoignent de nombreuses courses faites dans la vallée. Ils doivent être du pays, sûrement de bons alpinistes. Aussi, impatient de connaître leur projet, je leur demande :

— Qu’est-ce que vous faites demain ?

— La Renaudie, et vous ?

— L’éperon de la face est du Requin, si le temps se maintient.

— Ce n’est pas la même voie ça ?

— C’est possible. Si oui, tant mieux, vaut mieux être deux cordées.

En effet, cela me fait un peu peur de me lancer dans cette face. Quatre cents mètres d’escalade, c’est déjà une grande course. Ma seule expérience de rocher en montagne se limite à de petites courses, des « D » certes, mais des voies très courtes. Ici il y a la taille impressionnante de cette face, très belle, avec ses dalles de granit rouge. Denis Briand est mon compagnon de cordée. Il a vingt-quatre ans, grimpe bien, mais n’a aucune expérience de la montagne. J’ai fait sa connaissance à Paris quelques mois plus tôt. Il enseigne le dessin industriel dans un collège. Au cours de quelques sorties à Bleau, j’ai pu apprécier son bon niveau d’escalade, mais je n’ai fait aucune course de montagne avec lui. Nous sommes arrivés deux jours plus tôt dans la vallée. Hier à la Chapelle de la Glière, tout s’était très bien passé, il marchait bien, en tête également. Moi aussi, je me sens en grande forme, mais je me demande maintenant si nous sommes suffisamment acclimatés à l’altitude pour entreprendre cette course difficile.

— Il y a longtemps que vous êtes arrivés au refuge ? demandai-je.

— Oui, on a fait Midi-Plan, c’est très joli. On est parti à huit heures de l’Aiguille du Midi. On a passé toute la matinée sur les arêtes, et on est arrivé ici les pieds trempés, mais ça vaut vraiment la peine. Depuis, on a fait la trace presque jusqu’en haut du couloir de neige au pied de la Renaudie.


L’heure du dîner approche. Denis allume le réchaud et met de l’eau à chauffer pour préparer la soupe. Je vais nous inscrire auprès du gardien. L’homme me semble âgé, la cinquantaine peut-être. Il porte une moustache et ses yeux verts tranchent sous le noir de ses sourcils broussailleux. Les cheveux grisonnants sont abondants. Il est à l’image de ce qui l’entoure, une montagne parsemée de roches, de névés et de goulottes de glace. J’ai sûrement devant moi un ancien guide qui connaît bien la montagne dont il est issu.

— Qu’est-ce que vous faites demain ? me demande-t-il. À quelle heure le réveil ?

— La face est, la Renaudie. Les deux autres font également cette voie !

— Méfiez-vous, le temps est à l’orage, il faut sortir avant deux heures de l’après-midi. Vous connaissez la voie de descente ? Vous attendriez un jour de plus, ce serait mieux, les stagiaires de l’ENSA viennent demain faire toutes les voies du Requin, et la descente sera bien tracée !

— On verra, si le temps est incertain, on renoncera bien sûr !

Le soleil se couche. De grandes traînées rouges traversent le ciel puis s’accrochent sur les cimes de la Verte et les Grandes Jorasses.

Au réveil, la nuit est noire et sans étoiles. Un brouillard épais enveloppe le refuge. Je suis soulagé…. Je sais que nous allons renoncer. Et pourtant je m’adresse à nos deux jeunes compagnons en espérant secrètement qu’ils fassent de même :

- Vous avez-vu le temps ? Qu’est-ce que vous faites ? 

— On va au pied de la voie et on verra si ça se dégage, de toutes façons on n’a rien à perdre à essayer.

- Nous on reste, bonne chance ! 

À peine le silence revenu, je regrette ma décision. Ils ont eu raison de partir. En montagne il ne faut jamais abandonner trop tôt, il faut toujours essayer, et savoir renoncer au bon moment.

Le jour est déjà levé quand j’entends des bruits de chaussures et de sacs posés brutalement sur le plancher…ils reviennent, sans doute déçus, et mon regret est moindre. Un peu plus tard, le temps est toujours aussi incertain et avec Denis, nous remontons la pente pour reconnaître le début de la voie. Mais la neige est très lourde et au deux tiers du névé, nous faisons demi-tour. De retour au refuge, le temps se dégage, mais nous ne regrettons rien car si nous avions continué, nous aurions pris trop de retard pour faire la course dans de bonnes conditions.

— Que fait-on Denis ? On renonce ou on attend ici les stagiaires de l’ENSA pour faire notre course demain ?

— J’ai une autre solution, on redescend maintenant, et demain matin, s’il fait beau, on prend la première benne de l’Aiguille du Midi. On fait l’éperon des Cosmiques si on a le temps, puis la traversée Midi Plan comme les autres pour revenir au Requin. Bien sûr, il faudra étudier les horaires quand on sera redescendu dans la vallée. Entre temps les stagiaires auront ouvert les voies et nous serons mieux renseignés sur les conditions.

Cette solution me plaît, car elle nous permet d’être mieux acclimatés après une journée de marche en haute montagne sur les arêtes qui séparent Chamonix de la vallée Blanche. La décision est prise. Ramasse dans les névés, mer de Glace, les échelles, le Montenvers et c’est à nouveau la vallée où tout est si différent.

Le lendemain il fait très beau et nous ne sommes pas les seuls à six heures au téléphérique de l’Aiguille du Midi. Au pied de l’éperon des Cosmiques, plusieurs cordées font la queue. Nous renonçons, car notre objectif, c’est le Requin. La traversée Midi-Plan est très belle, aérienne, variée entre les rochers et les corniches de neige. Le temps devient incertain et déjà quelques nuages nous enveloppent complètement, nous faisant oublier la profondeur de la vallée. Soudain les Grandes Jorasses apparaissent dans une trouée de nuages, impressionnantes de beauté, tel un gigantesque vaisseau fantôme surgissant de l’horizon. Puis c’est la descente du glacier de l’Envers du Plan. La taille des séracs m’impressionne. En chemin je repère la voie de descente du Requin par la voie normale :  quelques vires depuis l’arête du Chapeau à Cornes, deux névés et la pente qui conduit au glacier. Trois hommes sont déjà en bas, deux autres dans les névés et deux autres sont encore au sommet. Je suis rassuré. Les stagiaires de l’ENSA sont venus, et la voie de descente est maintenant tracée. Au refuge, l’ambiance est très animée. Les stagiaires sont presque tous là. Cinq d’entre eux ne rentreront cependant que tard dans l’après-midi. Le Requin est en bonnes conditions. Je regarde à nouveau l’éperon de la face est et ses dalles rouges. Il m’impressionne. Je suis très excité. Ce sera une grande course, comme je n’en ai jamais faite, sur une montagne que je commence à peine à connaître.

En fin d’après-midi, un orage éclate et bientôt la grêle recouvre les moindres vires de la face. Une heure plus tard, le temps s’éclaircit. J’entends des voix qui résonnent dans la montagne.

— Regarde, Denis, ils sont deux ! Ils descendent en rappel.

— Ce sont des Anglais, ils voulaient faire la voie des Plaques, nous dit le gardien du refuge. Apparemment, ils n’ont pas réussi à trouver la voie de descente par l’arête du Chapeau à Cornes.

Je reste silencieux et garde pour moi mes pensées. Diable, il faudra se méfier, cette descente n’est pas facile à trouver. Les stagiaires de l’ENSA sont maintenant tous repartis. Un groupe de jeunes vient d’arriver du Montenvers, joyeux et fatigués. Deux anglais reviennent de la face nord de la Tour Ronde. Quelques paroles sont échangées avec les uns et les autres avant d’aller se coucher. Puis c’est le sommeil, un sommeil fragile, mêlé d’impatience et d’inquiétude sur la météo, et la difficulté de la course qui nous attend.


***


À trois heures, je réveille Denis. Il fait grand beau temps. Pas un nuage dans le ciel couvert d’étoiles. Cinq autres alpinistes se lèvent en même temps que nous pour faire l’arête du Chapeau à Cornes. Ce matin là nous ne sommes que sept dans la montagne. Soudain la lune se lève derrière la Verte et on peut voir distinctement le Requin, et le grand névé blanc qui conduit à la Renaudie. La neige porte bien et Denis marche avec assurance. Nous pouvons progresser les anneaux à la main malgré la raideur de la pente. C’est ce que j’espérais et je suis rassuré, car à part la traversée de Midi Plan la veille, je sais qu’il n’a aucune expérience de courses de neige. En moins d’une heure nous sommes au pied de la voie.

Le début de l’escalade, dans la face est, aurait dû être facile. Gaston Rébuffat décrit dans « Les cent plus belles courses » un itinéraire certes compliqué mais sans difficultés techniques. Je pensais progresser dans cette partie de la voie, les anneaux à main, sans faire de relais. Je réalise cependant très vite que ce ne sera pas le cas. Toutes les vires sont couvertes de grêle de l’orage de la veille, et il faut faire très attention. Nous faisons des longueurs en nous assurant et la progression est très lente, même si nous grimpons en réversible. À plusieurs reprises Denis, alors en tête, s’engage, réalise à mi-longueur que ce n’est pas la voie, redescend et repart dans une autre direction. Cela prend beaucoup de temps, m’inquiète, m’agace. Je ne dis rien, sans doute ai-je tort. Ce passage est facile, nous devrions progresser beaucoup plus vite.

Vers dix heures, nous arrivons enfin dans une partie plus sérieuse de l’ascension, avec de belles longueurs en IV. Plus loin, pratiquement à la même altitude que nous, je repère les cordées qui font la voie du Chapeau à Cornes. Ils progressent aussi lentement que nous, seulement pour nous les difficultés ne font que commencer. Heureusement le soleil a fait fondre la grêle, et le rocher est devenu sec. Ici il est normal de faire des longueurs avec relais, aussi je grimpe rassuré. Le rocher est excellent. Je ne connaissais pas ce granit des aiguilles de Chamonix. Je trouve l’adhérence parfaite, et les « vibrams » de nos chaussures de cuir tiennent sur les moindres prises. Nous sommes en forme. Je découvre le plaisir de grimper sur une grande paroi de granit dans un site extraordinaire. Nous sommes entourés de montagnes célèbres et dont la beauté nous émerveille. Derrière nous, les Drus et la Verte sont encore dans l’ombre. Quelques nuages viennent cependant flirter avec les hautes cimes de la Verte et des Grandes Jorasses, signe d’un beau temps qui ne durera peut-être pas.

Onze heures : le ciel se couvre trop vite. Le mauvais temps va venir. J’en suis sûr. Sommes-nous loin du sommet ? Je regrette de ne pas avoir réglé mon altimètre. Le sommet ne me semble pas très loin, mais je me trompe. Quelques flocons de neige nous enveloppent. Denis marche moins bien maintenant, il ne passera plus en tête.

Quatorze heures : il faut sortir de cette voie au plus vite. La pluie s’est installée, lourde, froide, sans répit. Plusieurs longueurs difficiles ont été gravies et il ne me vient pas à l’esprit de redescendre par notre voie de montée. Au pied d’une grande fissure, j’hésite. Le premier clou me semble très haut. L’eau ruisselle abondamment le long de la fissure. On ne voit plus le fond de la vallée, ni le pied de la voie et on ne voit toujours pas le sommet. Nous sommes seuls. Le monde se limite à quelques plaques sombres d’un granit sans vie. Il faut passer ! J’escalade deux mètres, une eau glacée coule le long de mes mains et s’infiltre dans mes manches. Le prochain point d’assurance me semble trop haut. Je sors mon marteau et plante un clou. Puis je laisse le marteau accroché au clou pour que Denis puisse le récupérer. On en aura sans doute besoin par la suite. J’atteins enfin le clou qui était plus haut dans la voie. Quelques mètres, et le passage difficile est franchi. Plus bas, les coups de marteau de Denis résonnent dans la montagne qui devient lugubre. Je pense à Christine, il faut maintenant sortir au plus vite. Je dois aller la chercher au train de Genève à vingt-trois heures ce soir. Elle est enceinte de sept mois, et je ne voudrais surtout pas qu’elle m’attende ou qu’elle s’inquiète. Nous continuons à grimper sous la pluie. Ce dédale de fissures et de grandes dalles est interminable. Miraculeusement, à chaque fois que je crois perdre la voie, un clou un peu plus haut me rassure. Malgré la difficulté, nous sommes bien dans la voie. Mais ce clou m’inquiète aussi. Il signifie un passage plus difficile qui va prendre un peu plus de nos forces. Au détour d’une vire, je m’approche du grand couloir gris clair, à gauche de notre voie. La pluie s’arrête enfin, et à travers les nuages je devine presque le névé au pied de la voie.

— Denis si nous descendions en rappel ? 

ll ne m’entend pas. Je n’insiste pas car je pense aux Anglais et à leur interminable descente dans la voie des Plaques. Le sommet ne doit plus être très loin, et il vaut mieux sortir par le haut au plus vite. La descente ne devrait pas être trop longue et nous serons vite au refuge. Nous manquerons le dernier train du Montenvers, mais en descendant à pied, peut-être arriverais-je à temps à Genève pour Christine.

L’arête Dibona est maintenant toute proche, le sommet ne doit plus être loin. Cela fait plus de douze heures que nous avons quitté le refuge. La fatigue et la faim se font sentir. La visibilité tombe, le brouillard s’épaissit.

Dix sept heures, enfin le sommet. J’assure Denis dans sa dernière longueur quand soudain j’entends dans mon dos un bourdonnement : les abeilles que je connaissais trop bien, non pas pour les avoir déjà entendues moi-même, mais pour tous ces récits de foudre et d’orage en montagne. Aussitôt, je jette loin de moi mon sac à dos et son piolet qui pointait vers le ciel. Le bourdonnement cesse et cela me rassure, un peu seulement. Le tonnerre gronde dans la vallée, mais heureusement aujourd’hui, ce n’est pas au Requin que la foudre frappe. Nous contournons le bloc terminal en direction de l’arête du Chapeau à Cornes et enfin des anneaux de rappel annoncent la descente tant attendue. Le couloir est profond et se perd dans le brouillard. Denis descend, je le rejoins. Deuxième rappel, nous sommes bien dans la voie de descente mais il faut maintenant trouver le passage à travers l’arête du Chapeau à Cornes, puis descendre, descendre au plus vite, descendre avant la nuit. La montagne est sinistre, grise, mouillée, silencieuse, enveloppée de brouillard.

— Eric, et si le passage était au-dessus de toi ? me crie Denis depuis le relais, une vingtaine de mètres plus bas.

En effet, au-dessus de moi une arête se profile. J’escalade la dalle qui y conduit. Elle est délicate, trempée. J’espère vraiment que c’est le passage. J’arrive enfin à la crête. Oh non! c’est un abîme profond. Il donne dans la bonne vallée, mais je ne vois pas le fond. Impossible dans ces conditions de poser un rappel. Il faut rebrousser chemin par cette dalle si difficile.

— Denis, fais gaffe, je reviens. Je suis fatigué, il se peut bien que je vole !

Tendu, contracté, je cherche à me souvenir des moindres grattons utilisés à la montée. Voici le passage le plus scabreux : changement de pied sur une toute petite prise, à la limite de l’équilibre. Un petit mouvement sec, ouf, ça tient ! Je redescends et rejoins enfin Denis. Un peu plus bas je reconnais le névé que m’avait montré l’un des aspirants guides. C’est l’un des passages sur l’arête du Chapeau à Cornes.

Dix neuf heures, le passage est le bon mais que de temps a passé ! Il faut maintenant descendre de biais sur la droite, rejoindre par quelques vires le premier névé, le descendre, rejoindre le second névé, descendre le long de nouvelles vires, puis rejoindre le grand névé qui conduit au glacier,.. Mais la moindre vire a retenu son paquet de neige. La paroi est trempée et tout déplacement impose une assurance. Les gestes sont très lents. Maintenant c’est évident, c’est le bivouac qui nous attend à plus de trois mille deux cent mètres d’altitude, par ce temps froid et terriblement humide.

— Eric, si on bivouaquait ici, il y a beaucoup de neige et on pourrait faire un igloo. 

Nous sommes légèrement en contrebas de l’arête. L’endroit ne semble pas mauvais, il est plat et la neige est effectivement abondante. Denis creuse, et soudain la neige s’écroule laissant apparaître un grand trou sous une dalle inclinée. C’est inespéré. En agrandissant le trou, nous obtenons un abri parfait. Durant une heure, nous aménageons au mieux notre bivouac, bouchant l’entrée, colmatant les trous inutiles. Nous étendons sur le sol les sacs à dos et les guêtres pour nous isoler de la neige. Heureusement, nous avons nos doudounes, car il commence à faire très froid. Nous avons faim, mais nous sommes sans nourriture. Notre dîner se limite à deux pruneaux, cinq ou six cacahuètes et une gorgée d’eau.

Vingt et une heures, nous sommes prêts à attendre le matin. Dehors, la nuit est noire et sans relief. Il neige. Le sommeil vient, mais le froid est si intense qu’un jeu étrange commence : dormir un peu, mais pas trop longtemps pour pouvoir se réchauffer. Je profite du moindre frisson pour l’amplifier et faire ainsi des mouvements sans trop d’efforts. Je m’endors. Soudain, je suis réveillé par un bruit de martèlement. C’est Denis qui se réchauffe les pieds. J’en fait autant,… puis c’est à nouveau le sommeil.

Quatre heures trente, le jour filtre à travers le boyau qui conduit à l’air libre. Dehors, il ne neige plus mais un brouillard épais nous attend et nous empêche de voir la voie de descente. Vers cinq heures nous quittons notre bivouac en direction des vires et des névés. Au-dessus de nous, le ciel semble enfin vouloir se déchirer. Beaucoup de neige est tombée durant la nuit. Nous nous déplaçons avec peine, engourdis, maladroits, avec nos doudounes, casques et crampons. La corde est lourde de neige et glisse avec peine dans les mousquetons.

Six heures, enfin un peu de ciel bleu apparaît derrière la Tour Ronde. Il va faire beau. Quelques heures plus tard, un dernier rappel et c’est le névé qui nous permet de rejoindre le glacier de l’Envers du Plan. À midi, nous arrivons au refuge, le gardien est dehors. Il nous guettait. 

— Dix minutes de plus et j’appelais l’hélico ! 

— Excusez-nous ! Est-ce que je peux téléphoner ? 

— Allô ? C’est Christine ?….Ça y est, nous sommes rentrés au refuge. Ça été long, mais rien de grave, nous redescendons tout de suite dans la vallée. 

A l’autre bout du fil, des larmes de joie et de peur trahissent l’attente angoissante de ceux de la vallée.

Namasté




Avril 1976


 Philippe Touzet, bien qu’encore jeune étudiant, était l’un des meilleurs grimpeurs de sa génération. En 1974, il avait participé à une expédition au Karakoram. L’objectif avait été l’ascension du K2, second sommet du monde. Cette première expérience himalayenne l’avait profondément marqué. La victoire avait été jugée remarquable à l’époque en raison de la difficulté extrême de la voie. Ce fut une très grande première, largement commentée par les médias, et ce d’autant plus qu’un accident dramatique avait coûté la vie à deux membres de l’expédition. Philippe et Pierre avaient été désignés pour constituer la cordée qui devait tenter l’assaut final. Ainsi en avait voulu l’organisation soumise aux aléas des conditions météos et de la forme physique des alpinistes. Ils avaient réussi à franchir en escalade libre le difficile ressaut rocheux situé à près de huit mille mètres d’altitude. Cet exploit, ils le devaient certes à leur remarquable niveau technique, mais aussi, il faut bien le dire, à leur audace exacerbée par l’excès de sécurité recherchée par la plupart de leurs contemporains. Ils étaient arrivés au sommet à l’heure où le soleil est à son zénith. Ils avaient dominé le monde et s’étaient sentis proches des dieux.


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