Promotion borgne
Published by François Ali Wisard at Smashwords
Copyright 2011 François Ali Wisard
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Samedi 28 août, année de la Catastrophe, 18h14
Nicolas, troquant la main de sa fiancée contre son expresso presque froid, suivit du regard l'ondulation des hanches de la serveuse. Pourrai-je un jour, se demanda-t-il, passer une journée agréable en compagnie de Marie-Claire, sans dispute, sans débat houleux ? Elle lui laissait de moins en moins l'occasion de passer de tels moments, ces jours, et son moral s'en ressentait. Il aurait voulu avoir le courage de mettre les choses à plat, de s'expliquer une bonne fois pour toutes, mais il craignait de la perdre et préférait donc composer avec la mauvaise humeur et les remarques acides de sa compagne.
— Tu es moyen en tout, lui dit Marie-Claire, c'est ça, ton problème.
Nicolas esquissa un sourire. Désamorcer la situation avant qu'elle n'explose, et vite !
— Eh, je ne suis donc médiocre en rien ? Merci du compliment, ma chérie, je savais bien qu'au fond de toi tu m'admirais —
— Cesse de faire l'imbécile, chou, sois sérieux, une fois dans ta vie.
Nicolas détestait la manie de Marie-Claire de l'appeler "chou" dès qu'elle passait en mode "conflit". Elle n'utilisait son prénom, ou d'autres mots tendres, que lorsque tout allait pour le mieux dans leur couple, dans les instants rares et bénis où l'harmonie régnait et leur laissait envisager un avenir serein. Nicolas commençait à croire que sa douce le privait de son prénom pour le dépouiller de sa personnalité, qu'elle le mettait à nu pour mieux l'humilier. Ses amis lui demandaient souvent pourquoi il ne mettait tout simplement pas un terme à cette relation si malsaine. Il leur répondait que leurs bons moments compensaient les quelques difficultés qu'ils traversaient occasionnellement.
En fait, il choisissait de rester dans cette geôle par peur de la solitude. Pour Nicolas, le dicton populaire "Mieux vaut être seul que mal accompagné" ne reflétait aucune sagesse, et il était un partisan convaincu de l'inverse.
— Alors apprends-moi à être sérieux, ma Marie-Claire, mon vœu est de devenir celui que tu désires que je sois !
Marie-Claire soupira longuement.
— Mais quand comprendras-tu que c'est justement ce que je te reproche, chou ? Arrête de dépendre des autres, prends des décisions, sois un homme, quoi !
Nicolas ne comprenait pas le rapport entre la masculinité et la prise de décisions. Et de toute façon, des décisions il en prenait souvent. Peut-être n'étaient-elles jamais assez bonnes pour Marie-Claire, mais elle était elle-même parfois passablement masculine dans son comportement, en contraste flagrant avec son délicieux physique. Nicolas avait essuyé de nombreuses remarques à ce sujet lorsqu'il s'était mis à fréquenter Marie-Claire, alors apprentie dans une entreprise de sécurité. Elle était petite, mais avait des proportions semblables à celles des actrices américaines en vogue dans les années cinquante. Elle se teignait en blond mais affichait fièrement ses racines brunes. La fierté constituait d'ailleurs le point saillant de sa personnalité. Elle avait été élevée par une famille aisée, pétrie de bonnes manières et de convenances. Une noble famille qui aurait préféré voir sa progéniture se prélasser dans l'oisiveté traditionnelle que dans les activités viriles qu'elle entreprenait. Nicolas avait appris que sa future belle-famille avait même engagé un psychologue pour soigner Marie-Claire de son homosexualité, évidente malgré ses nombreuses conquêtes masculines. "Ce n'est que poudre aux yeux, pour mieux nous cacher son odieuse déviance, qu'elle se force à séduire ces quelques mâles...", avait l'habitude de dire la mère.
Nicolas saisit la main de sa fiancée, lui en caressa le dessus d'un va-et-vient mécanique du pouce, haussa les sourcils et retourna les coins de sa bouche, en signe de dépit. C'était là sa façon de s'avouer vaincu. Il chercha néanmoins un moyen d'impressionner Marie-Claire, de se présenter sous un angle plus avantageux.
— On va surement jouer dans deux semaines au Centre Espagnol. Notre bassiste connait le gars qui se charge des locations de leur salle. Il va falloir qu'on se dépêche de dessiner une affiche et de répéter un peu, mais ça risque d'être chouette, non ?
Marie-Claire tournait sa cuillère dans son café qu'elle n'avait pourtant agrémenté, comme à son habitude, ni de sucre, ni de crème. Elle ne dit rien.
— Tu verras, un jour le groupe sera connu. On vendra des disques, les gens nous reconnaitront dans la rue. On ne gagnera peut-être pas des millions, mais on aura réussi.
Marie-Claire lui sourit le temps d'un battement de cils. Il ne l'avait de toute évidence pas convaincue.
Nicolas lâcha la main de sa bien-aimée, chercha son porte-monnaie dans sa veste en jeans, sortit un billet de dix francs qu'il coinça sous son verre vide, pour éviter que le vent ne fasse de lui, aux yeux des propriétaires du bistrot, un voleur.
— On va ailleurs, ma chérie ?
Il sentait qu'elle attendait quelque chose. Un but, une destination, un choix. Il craignait toutefois de lui proposer une activité qui lui déplairait, pour laquelle elle ne se sentirait pas aujourd'hui la force ou le courage, ou qui ne trouverait tout simplement pas d'écho en elle, pour des raisons qu'il ignorerait toujours. Le magasin de musique lui sembla une destination prometteuse. Elle aurait ainsi l'occasion de voir sa future guitare, avant qu'il ne fasse le pas de se séparer de la somme rondelette qu'elle lui couterait. Toutes ses économies, en fait, mais il savait que l'argent était un allié précieux dans son combat pour impressionner l'élue de son cœur.
Nicolas se leva.
— Tu n'appelles pas la serveuse ? lui demanda Marie-Claire.
Il n'aimait pas ces moments de ridicule où il hélait une employée qui l'ignorait, malgré son bras levé, ses mouvements de tête, son porte-monnaie en évidence.
— Non, c'est bon, la pauvre a bien droit à un pourboire, hein.
Ils marchèrent dix minutes le long de l'avenue qui traversait la Ville, côte à côte, sans dire un mot. Le soleil, bas, baignait leur promenade dans une agréable lueur dorée. Les passants semblaient flâner. Personne ne paraissait pressé. Le monde tout entier n'était que paix et sécurité.
Ce fut Marie-Claire qui la première brisa la perfection silencieuse qui les avait accompagnés depuis qu'ils avaient quitté la terrasse de leur café favori.
— Mais tu m'emmènes où, mon chéri ? demanda-t-elle d'une voix douce.
Une vague de chaleur saisit Nicolas. Il ferma brièvement les yeux, savourant l'instant. Il allait lui en mettre plein la vue.
— Nous sommes bientôt arrivés, je pense que tu vas être surprise.
— Agréablement, j'espère.
Sa voix avait un ton de menace sous-jacente, et Nicolas prit conscience qu'il jouait un jeu serré. Peut-être eut-il été plus judicieux de choisir une promenade plus romantique, moins centrée sur lui, et plus sur ses plaisirs à elle, mais alors elle pourrait à nouveau déplorer son manque d'indépendance. Comprendrait-il un jour les femmes ?
Ils étaient arrivés. Le magasin allait bientôt fermer. Nicolas pouvait encore faire demi-tour, ou plutôt continuer son chemin, dépasser l'échoppe et réfléchir à toute allure à un objectif différent. Il inspira profondément, poussa la porte et s'engouffra dans la boutique mal éclairée sans vérifier si Marie-Claire le suivait. Il se dirigea vers le présentoir où l'attendait la Gibson Les Paul rubis et retourna l'étiquette afin que le prix soit visible. Quatre mille neuf cent francs, et autant de chances d'impressionner sa compagne. Contre... combien, tiens ?
— Qu'est-ce qu'on fait ici, chou ? demanda Marie-Claire d'un ton neutre.
A ce mot tant haï, Nicolas comprit: son plan était très mal parti.
— Je voulais vite vérifier quelque chose avant ta surprise, vu que c'est sur le même trajet. Un truc pour le guitariste des "Klopiska Goroujin"...
Il fixa Marie-Claire dans les yeux. En théorie, il détestait l'hypocrisie, et le mensonge lui semblait toujours la pire solution. En pratique, par contre, il y recourait souvent. C'était même devenu chez lui un réflexe. Il n'en était qu'à moitié conscient. Pour lui, il s'agissait juste d'une réadaptation, une tactique lui permettant de maitriser les aléas sans pitié que la vie lui jetait au visage.
— ... mais si il ne se décide pas rapidement pour cette gratte, je crois que je pourrais bien me l'acheter à sa place. Enfin voilà, j'ai vu ce que j'avais à voir, merci pour ta patience, allez, on décolle! débita-t-il d'un seul souffle.
Ils ressortirent du magasin et Nicolas se dirigea vers les hauteurs de la Ville. Avec un peu de chance, la forêt lui offrirait une porte de secours honorable.
L'été touchait à sa fin et déjà quelques bouleaux arboraient du jaune à leurs branches. Les immeubles firent place aux petites maisons, et celles-ci se raréfièrent au fur et à mesure que le couple prenait de l'altitude. Les bouleaux cédèrent la place aux sapins et aux mélèzes, et la rue qu'ils suivaient se rétrécit progressivement. Bientôt, ils furent dans la forêt. Des odeurs de sève, de champignons, d'humus, saisirent les narines de Nicolas. Il flottait également dans l'air un parfum de fumée, que Nicolas attribua aussitôt à un jardinier incinérant ses déchets. L'ascension avait épuisé le couple, et chacun reprenait sa respiration appuyé contre un mélèze. Le ciel rougeoyait, à présent, et au loin — du parc zoologique de la Ville — monta le hurlement d'un loup, auquel se joignit bientôt d'autres cris et bruissements. Toute la nature semblait sur le point de se transformer, d'exploser ou de s'évanouir.
Marie-Claire serra la main de Nicolas.
— C'est magnifique, je ne connaissais pas ce coin, merci de m'y avoir emmenée !
Nicolas non plus n'était jamais venu dans cet endroit, mais il ne pouvait décemment pas l'avouer. Il sourit.
— J'ai tout de suite pensé à toi quand je suis venu ici pour la première fois. Je me suis dit: "Ma Marie-Claire aimerait cette vue, ces bruits, cette fatigue, même"...
Tout autour d'eux, des bruits agitaient les fourrés. Des petits animaux, sans doute, nerveux comme l'étaient ceux dont le concert retentissait au loin. Des nuages bas se déployaient sur le ciel revêtu de pourpre.
Nicolas appuya sa poitrine contre celle, opulente, de sa fiancée, inclina sa tête sur le côté et embrassa Marie-Claire. Elle l'enlaça et répondit à son baiser en fermant les yeux.
* * * *
Samedi 28 août, année de la Catastrophe, 18h47
Alexandre Perrique n'aimait pas les animaux. Il les détestait même de tout son cœur On lui avait bien expliqué que sa vie serait plus agréable s'il acceptait de faire équipe avec un chien, dressé pour l'aider à accomplir toutes ses tâches quotidiennes, mais il n'avait jamais pu se résoudre à surmonter son aversion pour la gent canine. Il avait donc appris à s'en remettre à ses quatre sens fonctionnels. Devenu très tôt un expert dans le maniement de la canne blanche, il s'était juré de ne jamais dépendre de quiconque, et surtout jamais d'une bestiole.
Le chien jappait à ses pieds. Au bruit, il s'agissait d'un de ces petits roquets portant petit manteau ou nœud de couleur, un de ces substituts d'enfants pour demoiselles trop laides ou trop âgées pour procréer. Un rictus parcourut le visage de Perrique, que ses connaissances qualifiaient généralement de "beau", bien qu'anguleux. Il estima l'emplacement du museau du vocaliste poilu, et y asséna un coup de canne sec d'un geste précis du poignet. Les jappements cessèrent, aussitôt remplacés par une plainte aiguë suivie du bruit caractéristique de la fuite. Au cas où le propriétaire du chien assistait à la scène, bien que Perrique en doutât, il frappa à plusieurs reprises aux alentours, pour donner l'impression que son geste faisait partie de sa routine d'aveugle, et qu'il tentait simplement d'évaluer son environnement.
Satisfait d'avoir éloigné la source de sa gêne, il continua son chemin. Il avait rendez-vous au centre de formation des malvoyants de la Ville, pour apprendre à ses semblables à maitriser ce monde hostile qu'il avait si bien réussi à apprivoiser. Sans devoir dépendre d'une bestiole, ajouta-t-il en pensée. Il croisa tout un flot de personnes plus ou moins anonymes, bien qu'il parvint à discerner, à l'odeur principalement, mais parfois également au son, l'occupation de la personne croisée. Untel, sentant la sueur et le cambouis, avait de fortes chances d'être un garagiste quittant son travail. Tel autre, drapé d'un mélange de déodorant, de gel-douche et de shampoing bon marché, était très certainement un jeune étudiant se hâtant de rejoindre sa dulcinée. Perrique s'amusait à dresser un portrait précis de chacune de ces personnes, allant jusqu'à dépeindre des détails vestimentaires de peu d'importance.
Croiser un animal lui était toujours pénible. L'odeur l'assaillait en premier. Des relents de pisse froide, de bave, de lotion anti-puces. Les bruits des griffes sur le trottoir agressaient ensuite ses oreilles, accompagnés des halètements, des divers grognements, des grelots et des claquements de mâchoires.
Perrique poussa la porte du centre de formation, d'un pas décidé. Il connaissait le trajet par cœur, l'ayant effectué chaque jour depuis plus de dix ans. Son aisance à se déplacer tenait, il en était persuadé, à son excellente mémoire. La perception de l'espace jouait un rôle moindre, à son avis. Avis qu'il se faisait une joie de présenter à quiconque faisant mine de s'intéresser un tant soit peu à son quotidien, aux difficultés qu'il rencontrait. Il aimait les gens autant qu'il détestait les bêtes.
La salle de cours qu'il occupait chaque jour était encore vide, les premiers étudiants n'arrivant que vers 18 heures 30. Un sentiment d'étrangeté s'imposa rapidement à sa conscience. Perrique analysa les diverses données que ses sens valides lui prodiguaient, et remarqua un léger courant d'air en provenance de l' angle nord de la pièce. Une odeur désagréable, menaçante sans qu'il put l'identifier ni la rapprocher de quelque chose de connu, flottait également dans les airs. Perrique se dirigea vers le nord, en balayant systématiquement le sol de sa canne blanche, devant lui, pour détecter tout obstacle imprévu. Il appréciait d'être ainsi tiré de sa routine. Quelque danger que la situation puisse receler, Perrique se délectait de la nouveauté. Arrivé au coin nord de la salle, toutefois, il ne remarqua rien d'inhabituel si ce n'est que la fenêtre semblait ouverte. « Le concierge l'aura oubliée », songea-t-il. Sise au rez-de-chaussée d'un bâtiment du centre-ville, la salle de cours était continuellement close, comme d'ailleurs tout le reste du bâtiment. Les vols, bien que loin d'être monnaie courante dans la Ville, n'en étaient pas absents, et l'administration, typiquement helvétique en cela, préférait appliquer une discipline de sécurité très stricte.
« Il y a un animal avec moi dans cette pièce ». La pensée, dépourvue de toute preuve, de tout semblant de validité, lui tomba sur le coin de la figure, et y resta. « Je ne suis pas seul ici, et une bête me guette », se dit-il. Sa cécité l'avait toujours empêché de se sentir observé, le regard des autres étant pour lui une notion abstraite. Il était insensible, de toute façon, à leur opinion. Oh bien sur, comme tout un chacun, il n'appréciait guère que l'on médise de lui, ou qu'on colporte à son sujet des rumeurs fantaisistes, mais il supportait sans peine que l'on se moque de lui, et quand il surprenait quelque murmure derrière son dos, il ne cherchait même pas à tendre l'oreille pour vérifier s'il était bien à l'origine de ces conciliabules.
Perrique ne sentait donc jamais les regards de ses semblables, mais il avait acquis un certain don pour deviner ce que les animaux ressentaient à son égard. Il essayait de leur inspirer de la crainte, et se serait satisfait de les dégoûter, s'il les avait cru sensibles à de tels élans. Il sentait à présent qu'un animal le fixait, prudent, mais sans crainte.
Il resserra son étreinte sur sa canne blanche.
Perrique entendit un froufrou velouté derrière lui.
Un volatile. « De grosse taille », estima-t-il. « Il est en hauteur, et vient de s'ébrouer, peu inquiet de mes possibles réactions ». Il se tourna vers le lieu d'où était venu le son.
— Allez, va-t-en, saleté de bestiole, cria-t-il, espérant faire ainsi fuir l'oiseau.
L'animal ne bougea pas.
Perrique fit d'amples gestes en direction de l'oiseau, rechignant à le frapper directement, ne sachant quelle réaction sa cible serait susceptible d'adopter. Il pouvait s'agir d'un gros rapace, auquel cas il aurait été imprudent de tenter de le blesser, voire dangereux.
Perrique essaya de s'imaginer une meilleure stratégie, étant donné le peu de succès de son agitation. Il recommença sa danse, qu'il accompagna cette fois-ci de vociférations menaçantes, de grognements félins et de tambourinements de pieds.
L'animal restait impassible.
— Bon, tu as du en voir d'autres, hein? Je ne t'impressionne pas, c'est un fait. Qu'allons-nous donc faire? je ne peux pas te laisser prendre place ici, et je ne veux pas demander de l'aide.
Se dirigeant vers son bureau, de ses grandes enjambées habituelles, Perrique continua son monologue.
— Tu seras peut-être plus sensible à la corruption qu'à l'intimidation. Tu veux un petit ver?
Perrique rit, satisfait de son bon mot.
Il fouilla les tiroirs de son bureau, à la recherche d'un en-cas dont il pourrait se servir pour appâter son intrus à plumes. Sa main rencontra un sachet informe qu'il identifia rapidement comme étant le reste de Leckerlis que la concierge lui avait offerts la semaine précédente. Perrique brisa le biscuit en petit morceaux.
— Tu veux plutôt un biscuit?
Bien entendu, Perrique ne s'attendait pas le moins du monde à ce que l'animal lui répondît, mais il avait pris l'habitude, au fil des années, de réfléchir à haute voix. En partie pour lutter contre le sentiment de solitude, et en partie parce que cette manière de procéder parlait à son côté exhibitionniste.
— Ricky aime les biscuits, répondit la bestiole, qui ignorait apparemment qu'on ne lui demandait pas son avis.
Perrique sursauta, rattrapa de justesse sa casquette frappée du logo de l'équipe de foot locale, la réajusta sur son crane avec précaution avant de s'avancer à nouveau vers l'emplacement où se trouvait son interlocuteur.
— Tu es donc un perroquet. Ou un mainate, mais "Ricky" me semble plus adapté à la première option. Eh bien, mon vieux Ricky, que dirais-tu de foutre le camp de ma salle, hein?
— Ricky, tu t'appelles Ricky, Ricky! répondit le volatile de sa voix aiguë et mécanique.
Perrique soupira.
— Tu sais parler, mais tu n'as pas grand-chose à dire, toi. Tu ferais un bon politicien, et crois-moi, je sais de quoi je parle!
Amer, Perrique ne parvenait toujours pas à accepter sa récente défaite aux élections communales. Le peuple ne l'avait pas réélu, lui qui pourtant avait tenu toutes les promesses qu'il avait faites durant son mandat précédent, et avait préféré le remplacer par un inconnu plus discret, plus modéré, et surtout, aimait penser Perrique, plus valide.
Son handicap lui avait peut-être valu quelques votes de pitié, mais Perrique était persuadé qu'il devait ses succès politiques à ses compétences. Il avait toujours dirigé ses semblables avec plaisir et aisance, dans le milieu professionnel et amical, et avait naturellement cherché à mettre ces compétences au service du plus grand nombre. Il avait ainsi siégé quatre ans au conseil communal, et s'était déjà préparé à gravir les échelons menant aux plus hauts postes du gouvernement. La démocratie, cruelle, venait de mettre un terme à ses rêves, toutefois, et il n'avait pas encore planifié sa revanche.
— Allez, Ricky, c'est ta dernière chance: fiche le camp, ou je vais être forcé d'employer les grands moyens.
Perrique n'avait pas une très bonne connaissance des perroquets, mais il estimait qu'une attaque directe se révélerait sans risques pour lui. Après tout, il ne s'agissait que d'un animal domestiqué, et non, comme il l'avait craint au début, d'un sauvage rapace. Un bon coup de canne lui passerait certainement le goût du flegmatisme. La violence, quoi qu'on en dise, résolvait bien des problèmes en ce bas monde.
Il enfila le paquet de biscuits dans la poche de sa veste et saisit sa canne à deux mains. Avant même qu'il ne la lève, le volatile hurla.
— Au secours, au secours, c'est terrible, au secours!
Perrique frissonna. Quelque chose ne tournait pas rond. L'animal, qui n'avait jusque là manifesté aucune crainte, et très peu d'intérêt pour les agissements du maître des lieux, semblait à présent paniqué. Le cliquetis de ses serres sur le contreplaqué vernis de l'étagère qu'il avait choisie comme reposoir rythmait le bruit continu de ses plumes tremblantes.
Habitué à chercher à utiliser au mieux ses sens, Perrique n'en avait jamais découvert de nouveau. Que les animaux disposent d'un sixième sens, lui qui n'en avait que quatre à disposition, renforçait son mépris.
— Au secours, c'est terrible, c'est terrible!
Le perroquet s'agita de plus belle.
Exaspéré par tant de fébrilité, Perrique frappa de toutes ses forces d'un large coup circulaire, afin d'être sûr de toucher la bestiole.
Au loin, des hurlements, des miaulements, des hennissements.
* * * *
Samedi 28 août, année de la Catastrophe, 19h16
La nature toute entière souffrait et élevait ses plaintes dans la lumière cuivrée de la fin de journée. Nicolas, que les bruits commençaient à inquiéter, chercha le regard de Marie-Claire, espérant y trouver un indice sur l'attitude à adopter. Son amie semblait toutefois sourde à la menace qui assaillaient ses sens à lui. Elle savourait l'instant présent, sans se soucier du tumulte ambiant, les paupières toujours closes, les lèvres en mouvement, débordantes de baisers.
Pendant quelques secondes — trois, quatre, peut-être — un silence absolu s'installa. Nicolas eut le temps de le remarquer, de s'en effrayer, instinctivement, mais ne parvint pas à en tirer de conclusions avant qu'il ne disparaisse, laissant la place, cette fois-ci, à mille éclats sonores et visuels, à une véritable agression de ses sens affolés.
En un seul même instant, le petit Cessna qui venait de décoller pivota et s'écrasa contre un immeuble, des incendies éclatèrent en plusieurs endroits de l'avenue principale de la Ville, et toutes les fenêtres des maisons s'illuminèrent. Simultanément, il sentit sous ses mains, et contre ses cuisses, Marie-Claire se raidir. Une fraction de seconde plus tard, le vent du soir lui apporta le tintamarre des crissements de pneus, des bris de verre, des klaxons, des hurlements, des alarmes. Aucune sirène ne vint se mêler au tragique concert, remarqua Nicolas, qui ne sut que faire de cette surprenante constatation.
Les tremblements de Marie-Claire le tirèrent de sa réflexion. Il la regarda. Les yeux de sa compagne, à présent ouverts, s'agitaient en tous sens, comme à la poursuite d'un insecte agaçant. Nicolas crut lire dans ce regard une détresse immense; Marie-Claire semblait sur le point de basculer dans la folie.
— Nicolas! Qu'est-ce qu'il se passe? Demanda-t-elle.
Il n'en avait aucune idée. Le monde, autour de lui, s'était écroulé, avait perdu le peu de cohérence qu'il avait autrefois.
— Je n'en sais rien, ma chérie... On dirait qu'il y a des explosions un peu partout, peut-être un attentat, ou une guerre, hasarda Nicolas.
Marie-Claire s'agrippait à lui, mais ne le regardait pas.
« Elle ne me voit même pas, tellement elle a peur », se dit-il, surpris par l'ampleur de la réaction de sa bien-aimée. Elle lui avait toujours paru la plus stable de leur couple, la moins sujette aux angoisses, la plus apte à faire face à une situation de crise telle qu'ils étaient en train de vivre. Lui n'aurait jamais pu, par exemple, braver sans ciller certains délinquants avinés ou défoncés, comme ceux qu'elle devait déloger des chantiers dont son entreprise assurait parfois la surveillance.
Un doute effleura Nicolas.
— Tu es blessée? demanda-t-il.
— Je crois. Ma tête me fait terriblement mal, et je ne vois plus rien ! Mes yeux sont ouverts ?
L'estomac de Nicolas se noua.
— Oui, Marie-Claire.
Il ne savait pas quoi dire. Son manque d'initiative allait lui coûter, il en était certain. Que pouvait-il faire, il n'était pas médecin, et ne s'était jamais préparé à réagir à une situation pareillement critique.
— Que... qu'est-ce que tu crois qu'on devrait faire, ma chérie? osa-t-il finalement demander.
Les yeux de Marie-Claire se figèrent, puis roulèrent lentement vers le haut. Elle inspira, relâcha quelque peu son étreinte et expira bruyamment. Son souffle chaud sentait bon la pomme.
— Tu as ton portable, non? Appelle-moi donc une ambulance, chou, dit-elle.
Elle explosa.
— Merde, ce n'était pourtant pas compliqué à deviner! Qui m'a foutu un imbécile pareil?
Elle tapa du pied, deux fois, puis marmonna.
— Incapable de prendre la moindre décision, je me demande bien ce...
Nicolas ne comprit pas le reste de ses propos. Il chercha son téléphone portable dans la poche intérieure de sa veste en jean, ne le trouva pas, vérifia ses pantalons, puis, comme sa recherche était toujours infructueuse, palpa son torse jusqu'à ce qu'il rencontre la forme familière dans la poche extérieure droite de sa veste. Il composa le numéro des premiers secours, entendit la tonalité qui annonçait que la ligne était occupée, raccrocha et recommença. Huit fois.
— Ça sonne occupé. J'essaye l'hôpital.
Il ne rencontra pas plus de succès. Quel que soit le service appelé — pompiers, police, taxis —, la même tonalité l'envoya paître.
— On ne doit pas être les seuls à avoir besoin d'aide, tu sais, on dirait que toute la Ville brûle. Ce n'est pas beau à voir.
Des colonnes de fumée montaient au loin. L'air charriait leur odeur âcre et poisseuse. Ce n'était plus l'agréable parfum des mauvaises herbes que l'on brûle, mais l'odeur entêtante de l'essence en feu.
— Pourtant je n'entends aucune sirène, que font-ils là en-bas? dit Marie-Claire.
Nicolas tendit l'oreille. En effet, comme il l'avait déjà remarqué auparavant, l'absence de ce son si naturellement associé aux catastrophes était paradoxale.
— Nous ne sommes qu'à une vingtaine de minutes à pied de l'hôpital. Tu crois que tu peux marcher jusque là-bas, ma chérie?
— Il va bien falloir essayer, répondit Marie-Claire. Ne me lâche pas la main, et signale-moi chaque obstacle et chaque trou du chemin.
Le couple entama ainsi sa redescente de la colline boisée. Nicolas avançait avec précaution, et décrivait du mieux qu'il pouvait le décor qui s'offrait à eux.
— La forêt me masque à nouveau la vue, mais j'aperçois par moments des lueurs d'incendie, et le ciel se noircit de leurs fumées.
Marie-Claire s'était reprise et n'avait plus manifesté de signe de panique. Nicolas admirait son courage; la force de caractère de la jeune fille l'avait immédiatement séduit, lorsqu'il l'avait rencontrée, il y a de ça si longtemps, il lui semblait. Elle était alors encore en formation, et affrontait sans jamais se plaindre les nombreux désagréments que le métier d'agent de sécurité offre à ceux qui débutent. Le mépris et les railleries glissaient sur elle comme les éclaboussures sur les plumes du cygne.
Les animaux s'étaient pour la plupart tus. Nicolas n'entendait plus que les aboiements plaintifs d'un chien, en contrebas. « C'est comme si ils avaient essayé de nous prévenir », se dit Nicolas. « Comme s'ils avaient senti ce qui était sur le point de se produire ».
Mais la douleur des hommes avait succédé à l'avertissement des bêtes. Des cris, des lamentations, des pleurs résonnaient au fur et à mesure que le couple s'approchait des zones habitées.
Le chemin caillouteux qu'ils suivaient fit place au bitume. Les arbres s'espacèrent et Nicolas eut à nouveau sous les yeux ce spectacle apocalyptique de ville qui se mourait.
— La rue que nous avons suivie pour venir est bloquée par un camion-citerne renversé, en flammes. Nous allons prendre une ruelle sur la gauche pour contourner ce brasier.
Il tentait de maitriser sa voix du mieux qu'il le pouvait, non qu'il crut pouvoir inquiéter son amie, mais par souci de l'impressionner. « Je vais lui montrer que je ne suis pas un couard, que moi aussi je peux faire face au danger ». Nicolas avait toujours regretté d'avoir été déclaré inapte au service militaire. Il aurait voulu prouver ainsi son courage et était persuadé qu'il aurait fait un excellent soldat. Il aimait l'action, surtout si elle avait été décidée par d'autres, car comme le lui reprochait constamment Marie-Claire, il n'était pas doué pour prendre des initiatives. Au terme de son recrutement, on lui avait sèchement annoncé qu'il ne disposait pas des aptitudes physiques et mentales nécessaires au service sous les drapeaux. Alors que tant de ses amis s’efforçaient à se faire dispenser du service militaire, lui, qui se rendait suspect à leurs yeux par tant d'ardeur à devenir soldat, était repoussé. Injustement, estimait-il. Oh, il avait certes le souffle court, le cœur plutôt fragile — selon son médecin traitant —, et quelques difficultés de concentration, mais il se jugeait tout à fait dans la norme.
Le ronronnement des flammes masquait les gémissements omniprésents, et Nicolas remarqua qu'il rechignait à s'éloigner, pour cette raison, de la carcasse ardente. Il ne savait pas comment répondre à la souffrance environnante, et enviait presque, en cet instant, la cécité de sa compagne. Elle, au moins, ne voyait pas ces hommes et ces femmes recroquevillés à terre, masses tremblantes et sanglotantes. A la vue d'un enfant titubant, Nicolas détourna la tête.
— Qu'est-ce que tu attends ? Il y a un problème? demanda Marie-Claire.
— Oui... La ruelle aussi est bloquée, mentit Nicolas. Je crois que le plus simple est de rebrousser chemin et de longer le bord de la forêt, puis de couper à travers champs jusqu'à l'hôpital. La Ville est trop...
Il chercha le qualificatif le plus approprié. « Dangereuse », trop dévalorisant, ne lui convenait pas. Il ne pouvait pas non plus se résoudre à lui avouer son malaise face à la souffrance de leurs semblables.
— ...encombrée, termina-t-il. Nous irons plus vite en évitant les routes, crois-moi.
— Bon, si tu le dis.
Marie-Claire n'était visiblement pas convaincue. Elle n'était, par bonheur, pas en position de négocier et n'avait d'autre choix que de le suivre.
— Comment va ta tête? Tu as toujours mal? demanda Nicolas au bout de quelques pas.
Il essayait de lire sa réponse sur son visage, mais elle restait impassible.
— Ça va un peu mieux, merci, mais je ne vois toujours rien. Pas même de vagues lumières.
Marie-Claire passa la main dans ses cheveux tout en continuant de marcher.
— Je ne suis pourtant pas blessée, je ne comprends pas comment j'ai pu perdre la vue... Ce n'était pas une explosion nucléaire, n'est-ce pas ? Il n'y a pas eu de flash ni de souffle...
Nicolas secoua la tête. Puis, réalisant qu'elle ne percevait plus ce genre de communication non-verbale, lui répondit d'une voix hésitante:
— Non... ça ne ressemblait en tout cas pas à ce qu'on voit à la télé, dans ces reportages sur la bombe atomique. On aurait plutôt dit que subitement tout le monde avait paniqué.
Marie-Claire s'arrêta.
— Et si tu demandais à un passant, il doit bien y avoir quelqu'un qui a une idée de ce qui se passe ici !
Ils étaient à quelques mètres du petit sentier que Nicolas prévoyait de suivre. Il tira son amie par le bras.
— Je... Nous n'en avons pas croisés de valides.
Ils avançaient lentement sur le tapis d'aiguilles de conifères, Nicolas guidant Marie-Claire entre les racines saillantes qui menaçaient à chaque instant de la faire tomber.
— Tout de même, pourquoi n'entend-on pas la police, les pompiers, les ambulances ? Tu as essayé de les rappeler ?
Nicolas sortit à nouveau son téléphone, et composa, sans plus de succès qu'auparavant, les différents numéros des services d'urgence.
— Les lignes doivent être surchargées, et eux débordés. Je ne vois plus de circulation, sur les routes, ils n'ont donc plus besoin de mettre les sirènes, dit-il en rangeant son portable.
— Ou peut-être que tout les équipements électroniques ont été perturbés par l'explosion, enfin, le phénomène, et que leurs véhicules ne fonctionnent plus.
— Mon téléphone fonctionne, pourtant.
— Nous étions un peu en-dehors de la ville, peut-être hors de portée, il a résisté, proposa Marie-Claire.
— Tu as été touchée, toi.
— Oui, mais j'étais en face de la ville... et peut-être moins résistante qu'un appareil. Tu lui tournais le dos, cela t'aura protégé.
Ils quittèrent le sentier et traversèrent le champs en friche qui les séparaient de l'imposant bâtiment. Le terrain, bien qu'inégal, ne présentait plus de difficultés, et la progression du jeune couple fut rapide.
— Que vois-tu? J'ai peur que ce soit l'émeute, et qu'aucun médecin n'ait le temps ou la volonté de s'occuper de mon cas, dans toute cette folie...
Nicolas ne remarqua rien de particulier. Une voiture, encastrée dans un panneau d'interdiction de stationner, finissait de brûler, juste à côté de l'entrée principale, et quelques personnes rampaient en longeant le trottoir. Il s'était attendu à trouver l'effervescence que ce genre de lieu rencontrait après une catastrophe, à voir du personnel soignant courir pour accueillir ou refouler les masses de blessés, selon des critères obscurs de gestion des priorités, à jouer des coudes pour se frayer un chemin à travers ces hordes d'hommes et de femmes mutilés et désemparés qui auraient dû affluer vers l'hôpital comme autant d'essaims d'éphémères autour d'un lampadaire.
— C'est plutôt calme, je n'aime pas ça, répondit-il.
— Entrons. A moins que tu n'aies mieux à me proposer, chou ?
Nicolas se crispa et s'avança résolument vers la porte coulissante qui s'ouvrit à leur approche. Le hall d'entrée, plongé dans l'ombre, était vide.
— Il y a quelqu'un ? lança-t-il d'une voix peu assurée.
— Les urgences sont à l'étage, premier ascenseur à gauche, lui rappela Marie-Claire.
— Je crois qu'il serait plus prudent d'emprunter les escaliers, viens, lui répondit Nicolas en la tirant par le poignet.
A l'étage, adossée contre la porte menant au service des urgences, une infirmière sanglotait, accroupie, la tête dans les bras, les bras sur les genoux, les genoux oscillant d'un côté à l'autre.
Nicolas se pencha vers elle, et lui posa sa main sur l'épaule. La femme sursauta.
— Désolé de vous déranger, mais mon amie a besoin de soins, est-ce qu'un médecin pourrait la voir?
L'infirmière, une brune toute maigre, laissa échapper un rire amer, mais ne releva pas la tête.
— La voir... Si seulement, hein?
Un fil courait de son oreille à son poing, qu'elle tenait serré. Elle poursuivit:
— A la radio... Ils disent que le monde entier a été touché. Si cette cécité n'est pas temporaire... Il se pourrait bien que ce soit la fin de la civilisation, vous voyez?
Nicolas voyait.
* * * *
Samedi 28 août, année de la Catastrophe, 19h11
Dans sa salle de cours encore déserte, Perrique s'agenouilla et ramassa le corps du perroquet qu'il avait entendu tomber à ses pieds. Ses étudiants, qui pouvaient arriver d'une seconde à l'autre, n'apprécieraient pas de trébucher sur pareille surprise. Il déposa le cadavre du volatile dans la corbeille à papiers à proximité, s'assit à son bureau, et entreprit de se composer une attitude digne.
Le cliquetis d'une canne avertit Perrique de l'arrivée du premier de ses élèves. Au bruit et rythme des chaussures, il sut qu'il s'agissait d'un homme, plutôt à l'aise dans ses déplacements. Son parfum lèverait le dernier doute sur son identité. Raffiné, il désignerait Émilien, jeune malvoyant aisé, beau parleur, tandis qu'une fragrance et un parler plus bruts signalerait à coup sur l'arrivée de Roberto, la trentaine fringante, cycliste d'élite frappé de cécité suite à un accident lors d'un Tour de Romandie particulièrement lourd en incidents de ce genre.
— Salut la compagnie, salut patron! tonna une voix joviale.
— Bonsoir, Roberto! Tu es le premier, aujourd'hui, répondit Perrique.
— Quel raffut, dehors! Qu'est-ce qu'ils ont, tous ces bestiaux, à brailler pareillement?
Du couloir provenaient d'autres bruits annonçant l'arrivée, cette fois-ci, d'un petit groupe de personnes, mais ni les cliquetis ni les conversations qui les accompagnaient ne couvraient le vacarme des animaux, dehors, qui aspergeaient la Ville de leurs clameurs menaçantes.
— Aucune idée, répondit Perrique en se levant de sa chaise.
Il alla fermer la fenêtre et s'assit en même temps qu'entrait la petite bande d'étudiants.
— On dirait que le Déluge revient, les bêtes appellent Noé! plaisanta de sa voix chevrotante la vieille Madame Steiner, dont la vue avait été emportée par le diabète. Comme bien des personnes légalement étiquetées "aveugles", toutefois, sa perte de vision, quoique très handicapante, n'était pas totale, et elle pouvait, lorsque les conditions étaient favorables, détecter certaines formes et couleurs.
Perrique, lui, discernait péniblement la différence entre l'obscurité totale et une vive lumière. Il crut remarquer, au moment où Madame Steiner eut terminé sa phrase, une baisse de luminosité, mais ce qui le frappa, immédiatement, et avec force, fut le silence des quelques secondes qui suivirent. La terre entière lui semblait retenir son souffle, comme pour mieux encaisser un coup violent dont elle ne pourrait que péniblement se remettre.
Il avait peur de mourir. Partir sans avoir laissé de traces, sans avoir marqué son temps, ses semblables, lui était insupportable. Parfois, avant de s'allonger pour dormir, il enregistrait un bref message sur le dictaphone dédié à ce seul usage. Il y transmettait une dernière volonté, un dernier au revoir à ses proches, ou un dernier bon mot. Le matin suivant, surpris de se réveiller, il effaçait l'enregistrement.
Perrique sentait qu'il n'enseignerait pas, aujourd'hui. Peut-être même qu'il n'aurait plus jamais l'occasion de donner des cours dans cette salle familière. Quelque chose s'était produit; un quelque-chose accompagné d'un cortège de menaces, un quelque-chose qui changerait le monde jusque dans ses moindres recoins.
— Je vais certainement vous paraitre stupide, mais je ne vois plus rien, tout est absolument noir, maintenant, dit Mme Steiner.
Si quelqu'un répondit, ses paroles se perdirent dans le fracas d'une explosion. Les vitres frémirent. Puis il sembla à Perrique que toutes les automobiles de la Ville, par leurs klaxons, entonnaient un chant funèbre, dernier salut à un monde enseveli sous d'insondables ténèbres. Guerre, catastrophe naturelle, accident ou attentat, Perrique ignorait la cause de ce bouleversement, mais se sentait responsable de ses élèves.
— Tout le monde à terre ! ordonna Perrique. Eloignez-vous des fenêtres !
La sécurité avant tout. Perrique passa en revue les différentes consignes d'usage. La bonne marche à suivre dépendait, dans ces cas-là, d'une bonne appréciation de la situation. Conscient des limites de ses sens, Perrique tenta de se rappeler où il avait rangé la petite chaîne hi-fi portative qu'il utilisait parfois comme support de cours. "Dans l'armoire du fond, en bas, à gauche" se dit-il. Il se hâta de traverser la douzaine de mètres qui le séparait du meuble, voûté, les dents déjà serrées, prêt à tout. Perrique ouvrit l'armoire, s'accroupit devant elle, et en retira l'appareil avec précaution.
— Qu'allons-nous devenir ? pleurnicha une jeune fille.
Perrique déploya l'antenne, tâtonna le mur à la recherche de la prise, y enfonça la fiche, et bascula le gros interrupteur sur la position "radio". Il n'employait pas souvent l'appareil pour d'autres fonctions que lire des CD, mais se souvenait plus ou moins de ses différentes fonctions. Il tourna le potentiomètre à la recherche d'une station locale. Il passa rapidement sur plusieurs fréquences occupées par des voix angoissées, annonçant en suisse-allemand des informations qu'il aurait bien voulu comprendre, avant de tomber sur la fréquence de la RSR1 1
— Il semblerait que ce phénomène touche la terre entière. Les lignes téléphoniques étant surchargées, ou défaillantes, l'ampleur du désastre est confirmée par l'écoute des stations de radio internationales, sur les ondes courtes. Aucun gouvernement n'a encore fait de déclaration officielle ni de recommandation. La raison de cette cécité globale n'est pas connue, mais si cela peut rassurer nos auditeurs, il n'y a nulle part trace de conflit armé...
Le journaliste parlait rapidement, et entrecoupait son discours d'hésitations, de bégaiements.
Perrique comprit immédiatement les avantages qu'il pourrait tirer de la situation si cet aveuglement devait durer. Lui et sa petite troupe d'aveugles de longue date, mobiles, disposaient de tous les atouts nécessaires à la survie. La civilisation s'effondrerait, mais lui s'élèverait, enfin, et atteindrait des hauteurs qu'il n'aurait jamais pu espérer approcher s'il avait recouvré la vue. Son expérience et ses talents seraient sa monnaie d'échange, maintenant que l'économie allait s'écrouler. Ils seraient également ses armes, maintenant que les forces militaires et de justice étaient paralysées.
— Debout, mes amis. Nous avons un monde à reconstruire, dit-il en éteignant le poste.
***
Dimanche 29 août, année de la Catastrophe, 8h31
Ils avaient peu dormi, en cette première nuit après la Catastrophe. Perrique leur avait transmis son enthousiasme et ils avaient rêvé à voix haute durant des heures. D'un commun accord, ils avaient décidé de transformer le Centre de Formation en lieu d'habitation. Mme Steiner avait proposé de continuer les activités d'enseignement — "ce n'est pas la clientèle qui vous manque, dorénavant" avait-elle plaisanté — mais tous avaient rejeté l'idée. La priorité irait à leur préservation; ils auraient tout le loisir de chercher à agrandir leurs rangs dès qu'ils auraient trouvé un rythme de fonctionnement confortable.
— J'ai faim ! geignit Sophie, sa plus jeune élève.
Perrique n'avait guère accordé d'importance aux préoccupations matérielles, tout absorbé qu'il avait été par ses rêves de grandeur.
— Il va nous falloir planifier une petite expédition à la Migros2 du coin, et effectuer des réserves, dit Perrique.
— Aurons-nous suffisamment d'argent? demanda Mme Steiner.
Perrique ricana.
— Je crois bien que la monnaie n'a plus aucune valeur, à présent. Nous allons nous servir, avant que d'autres ne le fassent.
Le professeur et ses élèves réunirent leurs affaires — cannes blanches, manteaux, sacs à dos vidés — et se dirigèrent promptement vers le supermarché. Le trajet ne leur posa aucun problème, bien que la rue fut recouverte de débris et d'épaves en tout genre. Les gens, à l'article de la mort, ou dans des situations de détresse intense, ont des réactions insensées. On aurait dit que la plupart des habitants avaient évacué leur frustration en défenestrant leur mobilier. Les téléviseurs et les ordinateurs, apparemment, avaient été des cibles de choix. Les chaises et ustensiles de cuisine avaient aussi été nombreux à prendre la voie des airs.
— Sont-ils tous devenus fous?
La vieille Mme Steiner était rarement surprise. Elle avait très certainement vécu des situations mettant en scène les plus étranges comportements, des plus grotesques au plus vils. Sa voix, là, ne trahissait pas l'angoisse habituellement associée à cette question, qui n'en était d'ailleurs presque pas une. Elle avait dit cela comme elle aurait parlé de la température du jour, un peu frisquette pour la saison, l'interrogation n'étant sûrement destinée qu'à souligner le fait qu'elle espérait tout de même rencontrer quelques exceptions. Perrique connaissait ce genre de femmes. Il appréciait leur optimisme, bien que leur attitude toute imbue de morale, presque hautaine, l'agaçât. Il ne tolérait à la vérité pas de concurrence, et n'excusait les touches de mépris que lorsqu'elles émanaient de sa bouche.
— Ce serait trop beau, assurément! clama Émilien
Des murmures de surprise et de désaccord lui répondirent. Même Perrique grogna. Il y avait des choses qu'on ne pouvait encore dire, lui semblait-il, même si lui-même n'était pas loin de penser ainsi. Moins il y aurait de survivants valides, plus belle serait sa vie. Ce n'était pas de la cruauté, mais une loi de la nature. Peut-être, en cet instant, un peu indécente.
Les portes de la Migros ne s'ouvrirent pas à leur approche, aucun employé n'ayant déverrouillé les entrées le matin.
— Roberto, toi qui es musclé, ouvre-nous donc un passage, ordonna Perrique, d'un ton flatteur mais impérieux.
Au gémissement d'effort qui suivit, Perrique comprit que Roberto s'était emparé d'un lourd détritus qu'il projetterait contre les vitres coulissantes. Tant pis pour l'alarme qui ne manquerait pas de se déclencher, elle n'ameuterait personne. A vrai dire, Perrique entendait toujours, au loin, les échos de l'alarme de voiture qui l'avait tiré du sommeil, une heure plus tôt.
Un fracas de verre brisé retentit, annonçant le succès de l'ex-cycliste, mais la sonnerie stridente que Perrique attendait ne vint pas.
— Nous n'aurons même pas à supporter le hurlement des systèmes de sécurité, quelle veine, quel luxe.
— Prenez-le comme un encouragement, Mme Steiner. Notre entreprise rencontre la faveur et l'approbation divines, railla Perrique.
Ils se précipitèrent — car on rechigne à flâner, lors d'une effraction — vers la zone réservée aux produits alimentaires. Une forte odeur de mer saisit Perrique à la gorge, suivie de près des relents plus subtils des fromages trop faits. Les réfrigérateurs avaient dû s'endormir.
Ils emplirent leurs sacs de victuailles à longue durée de conservation, profitant sur place de grignoter quelques produits plus délicats. Perrique apprécia particulièrement une terrine aux morilles qu'il dégusta tartinée sur une tranche de pain blanc. Il s'amusait comme un enfant à ouvrir au hasard les emballages qu'il ne parvenait pas à identifier à leur forme ou au bruit qu'ils faisaient agités, reniflant leur parfum avant de soit les reposer rapidement, soit les goûter, conscient que l'opportunité de manger à nouveau certains de ces aliments ne se présenterait peut-être plus jamais. Tout un monde gustatif s'éteignait sous ses papilles, ce qui ternit quelque peu son plaisir.
— N'hésitez pas à remplir vos caddies jusqu'à ce qu'ils débordent, nous n'aurons pas à les vider avant d'être rentrés. Le poids ne doit pas être un frein dans vos choix. Priorité aux boîtes de conserves.
Au rayon des boissons, Perrique regretta d'avoir choisi la Migros comme cible de leur premier raid. La chaîne de magasins ne distribuait pas d'alcool — pas même de vin ou de bière — et il dut donc se résigner à choisir des boissons plus périssables. Il aurait accueilli avec plaisir le coup de fouet que lui aurait procuré un breuvage enivrant, mais se consola en jetant son dévolu sur des bouteilles de jus d'oranges. L'alcool serait l'objectif d'une expédition ultérieure, dans l'après-midi, dès qu'il aurait attribué les différentes tâches ménagères aux femmes de sa troupe. Et il vaudrait peut-être mieux cacher à ces dames le but réel de leur virée. Le besoin de ce genre de provision n'était en général bien compris et accepté que des hommes — il leur fallait bien songer à se récompenser de leur tâche de gardiens de la communauté. De la tribu, rectifia Perrique, car le terme lui semblait moins empreint d'égalitarisme, plus propice à ses ambitions.
Le trajet du retour se déroula dans le calme et le silence. Le professeur et ses élèves poussaient leurs chariots remplis de provisions au milieu de la route déserte. Par moments, ils entendaient des pleurs et des gémissements. D'autres bruits témoins des activités humaines émanaient des bâtiments qu'ils croisaient, mais personne n'osait apparemment quitter la sécurité des murs et braver les espaces urbains. La Catastrophe avait transformé les habitants de la Terre en agoraphobes désespérés. Les aveugles de longue date avaient seuls échappé à ce sort. Parias hier, surhommes aujourd'hui. Nul ne leur contestait la maitrise des rues, nul ne leur disputerait quoi que ce soit avant des mois, des années.
***
Au soir, leurs réserves en nourriture et boisson occupaient toute une salle de cours. L'alcool, abondant, encourageait des chants impudiques qui amusaient Perrique. La prude Mme Steiner devait être horrifiée. Bah, on en entendait souvent du même acabit à la télévision.
Machinalement, Perrique tenta d'allumer la radio, sans plus de succès que lors des nombreux essais précédents. La Ville, était à l'évidence privée de courant. Le réseau électrique, fragile, nécessitait une constante surveillance, des ajustements aux variations de consommation et d'alimentation les plus minimes, tâches qui ne peuvent être effectuées par des malvoyants. "J'espère juste que les centrales nucléaires disposent de systèmes de sécurité efficaces, et qu'elles s'arrêtent automatiquement". L'angoisse, une fois de plus, ternissait son avenir. En lui présentant un futur au plus haut point désagréable, elle lui pourrissait son présent. Il essaya de remplacer ces pensées négatives par ses rêves les plus chers. Il se représenta admiré, respecté, craint, même. Il s'imagina vieux et sage, entouré d'hommes et de femmes attendant de lui un ordre, un désir. Une rasade de vodka — de la Smirnoff — finalement, lui dénoua la gorge. La vie pouvait, devait être douce.
— Monsieur Perrique!
Le ton paniqué de la voix de Sophie ne l'alarma pas. Il en avait pris l'habitude.
— Je... Je crois que j'ai fait une bêtise, monsieur...
— Calmez-vous, d'abord. Il lui posa la main sur l'épaule. Sophie tremblait, et sa peau était moite. Sous sa paume la fine bretelle du bustier de sa jeune élève l'appelait. Il résista, non sans peine, au désir de vérifier, en déplaçant quelque peu son pouce, si elle portait un soutien-gorge. La manœuvre, peut-être anodine sur une bien-voyante, ne passerait pas inaperçue sur une aveugle.
— Que se passe-t-il, Sophie?
— J'avais faim, alors vous comprenez, j'ai ouvert une boite de conserve. J'avais envie de pêches, ou d'ananas, enfin un truc sucré dans ce genre-là, vous savez, mais je me suis trompée, j'ai ouvert une boite de raviolis. Je n'allais pas les mettre à la poubelle, mais je ne voulais pas non plus les manger froids, n'est-ce pas?
Elle parlait de plus en plus vite, gagnant en assurance, mais Perrique ne discernait toujours pas la raison de tant d'agitation.
— Mais il n'y a plus d'électricité, alors j'ai dû... enfin j'ai pensé que nous allions être obligés, dorénavant, de cuisiner au feu. J'ai vidé les deux tiroirs de la table en pin — c'est du pin, n'est-ce pas, le mobilier du Centre? — enfin je les ai remplis de papiers chiffonnés — j'espère qu'il ne s'agissait de rien d'important, au fait, mais comme vous aviez dit que tout ce qui avait de la valeur autrefois n'était maintenant plus bon qu'à jeter, je me suis dit que je ne faisais rien de mal — je les ai retournés — les tiroirs, je veux dire — et je les ai posés dans la cour de derrière, près du mur...
Sophie reprit son souffle, et semblait hésiter à poursuivre.
— Un peu trop près, peut-être...
Elle ne continua pas sa phrase.
Perrique renifla mais ne détecta aucune odeur suspecte. Les incendies, depuis la veille, devaient avoir éclaté en nombre, suite aux accidents et aux inévitables défaillances provoquées par l'effondrement du réseau, mais le vent, en provenance des faubourgs, ne leur en avait pas apporté de traces olfactives.
— Que s'est-il passé, alors?
— J'ai allumé le papier, et je suis retournée à l'intérieur chercher une casserole et la boite de raviolis. Quand je suis revenue, j'ai tout de suite senti que la chaleur était très — trop — intense. Je n'ai pas pu vérifier précisément — je ne voulais pas prendre le risque de me bruler, n'est-ce pas? — mais il me semble que les flammes ont atteint un volet, ou un rideau, car la fenêtre était ouverte, je crois —
Perrique l'interrompit, la secouant par les épaules.
— Sophie ! Etes-vous en train de me dire que le Centre est en feu ?
Elle geignit.
— Eh bien, je n'en suis pas certaine, vous comprenez, mais je crois bien que oui.
Il la sentit enfouir sa tête dans ses mains. Sophie pleura, sans retenue. Sa chaude voix modulée ressemblait à une alarme.
Le feu, d'après les indications de la jeune fille, avait pris dans le fond du secrétariat, à l'autre bout du bâtiment. Il fallait évacuer les lieux; lutter contre un incendie n'était pas une option envisageable. Ils disposaient bien de quelques extincteurs — les normes de sécurité étaient strictes, et respectées — et les canalisations d'eau étaient encore en état de fonctionner, mais l'opération n'en valait pas la peine. En abandonnant le Centre de Formation, ils perdraient un endroit confortable, qu'ils connaissaient bien, quelques effets personnels, peut-être, et les vivres qu'ils avaient passé la journée à engranger. Rien d'irremplaçable, en somme.
Perrique, ses mains en porte-voix, cria des ordres d'évacuation. Il se sentait responsable de chacun de ses élèves, quelque soit le degré d'affinité qu'il partageât avec lui ou elle et ne laisserait personne en arrière. Au fur et à mesure qu'il progressait dans le corridor, il plaquait sa main sur chaque porte, vérifiant la température, puis l'ouvrait et réitérait ses instructions, très calme. Tel un berger rassemblant son troupeau, il comptait soigneusement ses étudiants, appelant par leur prénom et nom ceux qui manquaient encore, et biffant mentalement de sa liste ceux qui lui confirmaient se trouver en sécurité.
Le bâtiment avait l'avantage d'être constitué d'un seul étage, et l'inconvénient d'être en préfabriqué. Rapide à fouiller, il le serait également à se consumer. L'odeur âcre de la fumée le saisit aux narines comme il approchait du secrétariat. Seul Émilien manquait encore à l'appel.
Fouillant méthodiquement chaque pièce du mieux qu'il le pouvait, Perrique ne cessait de crier le prénom du jeune homme. Rien ne prouvait que son élève n'avait pas quitté le Centre un peu plus tôt — pour par exemple retourner chez lui chercher quelques affaires — mais Perrique avait recommandé à chacun d'annoncer toute escapade au dehors. Il était également possible que le jeune homme cuvât quelque excès d'alcool, manquant d'habitude à cet égard — ce qui n'était pas une mauvaise chose en soi après tout. Perrique poursuivit ses investigations, s'avançant vers le local où avait démarré l'incendie, mais la température, de plus en plus élevée, devenait gênante et l'air chargé de particules empoisonnées implorait le secouriste improvisé de rebrousser chemin. Le visage à demi recouvert par son t-shirt qu'il avait mouillé à un lavabo pour protéger ses voies respiratoires, Perrique, amer, obéit à ces injonctions menaçantes et se dirigea vers la sortie, tournant le dos au brasier qui ronronnait comme une bête à l'appétit grandissant.
* * * *
Samedi 28 août, année de la Catastrophe, 23h02.
Nicolas était resté quelques heures à l'hôpital, cherchant à se rendre utile, persuadé que ses yeux valides aideraient les secouristes à gérer la Catastrophe. Les médecins, cependant, avaient tous déserté les lieux, et les infirmiers n'avaient pas tardé à les suivre, frustrés peut-être de ne plus pouvoir répondre aux demandes de leurs patients. Quelques-uns toutefois — les plus altruistes certainement — s'acharnaient à prodiguer leurs soins, malgré leur handicap et l'ampleur de la tâche. Ceux qui étaient restés, songea Nicolas, n'avaient peut-être pas d'endroit où aller, pas de famille à rejoindre, et s'enivraient de travail pour éviter de se retrouver seuls à s'apitoyer sur leur sort. Marie-Claire — dans une certaine mesure — et lui avaient apporté leur aide, distribuant des rations d'eau et rassurant les malades conscients. Peu survivraient; les prochains jours seraient lourds en pertes, et Nicolas, bien que tout disposé à se rendre utile, n'était pas préparé à vivre pareil événement. Marie-Claire, qui avait parloté avec une vieille dame souffrante, semblait à deux doigts d'exploser.
— Je n'en peux plus, Nicolas! Tous ces gens vont mourir, nous n'empêcherons rien. Tes yeux seraient plus utiles ailleurs. Partons.
— Je peux les aider, peut-être même en sauver quelques-uns. Si seulement nous trouvions un médecin... Il me dirait quoi faire, et ensemble nous pourrions soulager ces malheureux.
Il cherchait sur le visage de sa compagne un signe d'approbation. Il la savait peu encline à la compassion, mais néanmoins soucieuse d'agir selon des principes altruistes, ne serait-ce que pour donner le change.
Marie-Claire secoua la tête, lentement.
— Non. Il faut que tu penses à nous: j'ai faim et je suis épuisée. Trouve-nous de quoi manger, et ensuite nous réfléchirons à ce que nous pourrons faire.
Nicolas serra les poings.
— Je ne peux pas abandonner tous ces gens ! Ce serait de la non-assistance à personne en danger !
— Mais moi aussi je suis en danger, bon sang !
Relâchant les muscles de ses mains, Nicolas dit tout bas:
— Je vais bien m'occuper de toi, ma chérie, ne crains rien.
Il aida sa compagne à s'installer dans un des fauteuils en cuir rouge craquelé du salon-tv.
— Je file à la cantine. Repose-toi, en attendant.
Il parcourut les larges couloirs déserts sans hâte. Son ombre clignotait sur les murs vert pâle au rythme de l'éclairage de secours. Le groupe électrogène de l'hôpital avait pris la relève du réseau électrique défaillant depuis déjà de longues heures et Nicolas se demandait combien de temps encore il continuerait à alimenter le bâtiment. Passant devant l'ascenseur, Nicolas pressa machinalement le bouton d'appel. Les portes s'ouvrirent sans délai dans un chuchotement métallique. Il hésita quelques secondes, mais jugea plus prudent de ne pas relever le défi que lui tendait la machine et se dirigea vers les escaliers de service. Il descendit les trois étages qui le séparaient de la cantine en fredonnant la dernière chanson de son groupe. Il n'en avait pas encore écrit les paroles, mais la mélodie était plus ou moins déjà fixée.
Nicolas esquissa un sourire puis haussa les épaules. Le groupe, la musique, tout cela ne semblait plus avoir une grande importance, à présent. Il n'avait aucune idée de ce qui avait pu arriver aux autres musiciens, mais doutait qu'ils se remettent à répéter de sitôt. Une nouvelle vie démarrait, riche en promesses. Le temps de l'oisiveté avait touché à sa fin, il lui fallait à présent s'atteler au travail. Il allait être très demandé, pour une fois.
Il traversa la cafétéria plongée dans l'obscurité. Sur les présentoirs en verre, des miettes de pain indiquaient l'endroit où quelques heures plus tôt reposaient encore des sandwiches. Les étalages étaient désormais vides. L'hôpital ne disposait pas de cuisines; les repas du personnel et des patients étaient livrés par une entreprise spécialisée.
Fulminant, Nicolas fouilla les placards mais ne trouva que de la vaisselle et du matériel de nettoyage. Il lui fallait pourtant rapporter de la nourriture à Marie-Claire, ou elle ne lui accorderait plus aucun crédit. Comment pourrait-il subvenir aux besoins d'une famille s'il n'était pas capable de mener à bien la tâche qu'elle lui avait confiée ? Ses épaules s'affaissèrent. Il soupira. Il s'était un instant imaginé pouvoir répondre aux attentes de toute une multitude de personnes, maintenant que le hasard semblait l'avoir béni. Lui, l'élu, s'était déjà vu volant au secours de toute la Ville, de tout son peuple, voire carrément de toute la planète, mais paniquait maintenant qu'un obstacle se dressait devant lui.
— Mais putain, il doit bien y avoir un truc à croquer dans ce foutu hosto ! grommela-t-il en retournant les tiroirs remplis d'ustensiles. L'énervement lui faisait perdre son langage qu'il gardait d'ordinaire tout à fait convenable.
Il éparpilla les cuillères et les couteaux qui jonchaient le sol d'un coup de pied énergique. Il faillit tomber à la renverse.
— Oh et puis merde, je ne peux pas inventer de la bouffe, y en a pas, basta !
Du coin de l’œil, il remarqua la présence d'un distributeur, près de l'entrée de la cantine, entre deux plantes synthétiques aux feuilles poussiéreuses. A l'intérieur, des barres chocolatées et des canettes de boissons gazeuses le narguaient. Nicolas se dirigea vers la machine, chercha dans la poche arrière de son jean une grosse pièce de monnaie et l'inséra dans l'engin. Il hésita quelques instants, sa fiancée étant très pénible pour les questions de nourriture. Elle ne supportait pas le caramel, par exemple, et refusait d'ingurgiter tout fruit séché. Nicolas jeta son dévolu sur une gaufrette enrobée de chocolat, mais le distributeur refusa de réagir à sa commande. Quelque soit le bouton qu'il pressât, aucun témoin lumineux ne s'allumait, aucun bip ne confirmait son action ni n'annonçait une erreur.