La Péri Rouge, et Autres Histoires de Science-Fiction
Stanley G. Weinbaum
La Péri Rouge, et Autres Histoires de Science-Fiction : Traduction et anthologie © 2007-2011, Robert Soubie & Les Éditions de l'Âge d'Or. Couverture assemblée par Robert Soubie.
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Cette édition complète et annotée des nouvelles de Science-Fiction de Stanley G. Weinbaum a été établie grâce à des sources diverses, et particulièrement au recueil :
« A Martian Odyssey, and Other Science Fiction Tales »
Copyright © 1974 by Hyperion Press, Inc.
Hyperion edition 1974
Dépôt légal initial du texte auprès de la Bibliothèque Nationale de France : décembre 2007.
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Les droits d'impression du présent ouvrage sont disponibles à l'adresse suivante :
Éditions de l'Âge d'Or
Robert Soubie
65 rue du Prieuré
33 170 Gradignan, France.
Photos de couvertures : ESA-NASA-JPL.
Dernière révision le 4/11/2011
Le vaisseau hollandais Aardkin — de Middelburg, passagers et fret — descendait doucement vers les brumes et les nuages qui encerclaient la Terre, vingt mille kilomètres plus bas, ses rétrofusées amortissant la chute. La dernière partie de son long voyage depuis Vénus en était aussi la plus délicate ; ces grands navires en forme de cigares, taillés pour l’espace, étaient difficiles à manœuvrer dans un fort champ gravitationnel ; et le Capitaine Peter Ten Eyck n’était pas particulièrement désireux d’atterrir en Europe Centrale ou encore au milieu de l’Atlantique, à la consternation de la maison mère. Il voulait toucher terre à Middelburg, en Zélande.
Sur la droite, visible à moins de cinq cents mètres par le hublot de la passerelle, apparut une forme très curieuse. — Donder[1] ! dit avec émotion le Capitaine Ten Eyck.
Au même instant, le communicateur placé à son côté fit entendre — coupez les moteurs !
— Aasvogel[2] ! répliqua le Capitaine. — Vaarken[3] ! D’autres épithètes étaient trop explicites pour être rapportées ici.
L’apparition approchait rapidement sur le fond noir de l’espace. On apercevait maintenant un vaisseau métallique brillant, dont la forme était très différente de celle, cylindrique et élancée, de l’Aardkin, différente aussi de celle de toute autre fusée — sauf peut-être —
C’était un triangle tubulaire ; de ses angles jaillissaient vers le haut trois solides poutrelles qui se rejoignaient à l’apex. L’ensemble évoquait un tétraèdre, et de l’apex, le jet atomique bleu en forme d’éventail soufflait vers le bas à travers le triangle de base. En taille, cet étrange vaisseau était éclipsé par le gigantesque transport de fret ; chaque côté faisait à peine une trentaine de mètres, moins d’un huitième de la taille de l’Aardkin.
À nouveau, le communicateur intervint d’un ton métallique. Apparemment, il agissait sous le contrôle de l’étranger.
— Coupez les moteurs ! répéta-t-il, coupez les moteurs, ou nous vous attaquons !
Le Capitaine Ten Eyck cessa de grogner et poussa un profond soupir. Il n’avait aucune envie d’exposer son vaisseau au feu dévastateur du pirate. Il grommela un ordre dans son micro, et le rugissement des tuyères cessa. Le lourd transport de fret perdit alors toute manœuvrabilité. Il n’était du coup plus possible d’éperonner l’agile assaillant.
Avec l’arrêt des propulseurs vint aussi l’absence totale de poids, puisqu’on était maintenant en chute libre. Mais il faut du temps pour qu’une chute de vingt mille kilomètres devienne un réel sujet de préoccupation. Ten Eyck soupira à nouveau, fit activer les aimants de sol, et attendit avec flegme de nouvelles consignes. Après tout, réfléchissait-il, la cargaison était assurée, et la Boyd avait les moyens de payer. De plus, la Boyd était anglaise, et il n’allait pas risquer un bon vaisseau néerlandais ni — oserait-il même l’exprimer — un bon capitaine néerlandais pour éviter des pertes à une compagnie d’assurances anglaise.
La porte de la passerelle s’ouvrit. Hawkins, le Premier Officier, surgit bruyamment. — Qu’est-ce que c’est ? glapit-il. Les réacteurs sont arrêtés — il aperçut la forme brillante par le hublot. La Péri Rouge ! Ce pirate de malheur !
Le Capitaine Ten Eyck ne dit rien, mais ses yeux bleu pâle examinaient tristement ce qui était dessiné sur la proue de l’attaquant — un ange ailé à la chevelure cramoisie. Il n’en fallait pas plus pour identifier le pirate ; l’aspect étrange du vaisseau en disait assez long, car il n’en existait qu’un de la sorte.
La voix se fit entendre à nouveau. — Ouvrez le sas. Ten Eyck en donna l’ordre et avança, l’air sinistre, à la rencontre des arrivants. Il entendit le choc de la passerelle extensible contre la coque, puis le grincement du verrou magnétique. Il y eut alors un coup vif porté à la porte interne du sas, Le Capitaine ordonna l’ouverture d’une voix curieusement calme. Il était encore en train de penser à la compagnie d’assurance.
La plupart des passagers de l’Aardkin s’étaient massés sur le passage. L’arrêt de la propulsion, peut-être aussi la voix de Hawkins appelant à l’aide depuis la salle de radio, les avait informés des évènements, et la silhouette de la Péri Rouge leur en avait indiqué la nature.
La porte du sas bascula vers l’intérieur, s’ouvrant sur le tunnel aux arceaux d’acier, recouvert de gomme, de la passerelle de transfert. Des silhouettes en costume spatial — simple volonté de se dissimuler, ou bien précaution contre le risque d’avoir à traverser le vide pour investir le vaisseau — pénétrèrent par l’ouverture circulaire, porteuses d’automatiques et de pistolets à gaz menaçants et bien visibles.
Aucune parole ne fut prononcée. Méthodiquement, une douzaine de pirates se dirigèrent d’un pas métallique vers la cale arrière, tandis que l’un d’eux, à la stature moins imposante, demeurait pour garder le sas. Cinq minutes après, ils étaient de retour, traînant derrière eux le butin qu’ils avaient trouvé, donnant en cela cette étrange impression d’inertie et d’absence de poids — un peu comme s’ils tiraient ces objets dans de l’eau.
Ten Eyck vit les plants de xixtchil, qui valaient leur poids de diamant, disparaître par le sas. Ils précédaient de peu dix-sept lingots d’argent vénusien. Il jura dans sa barbe en reconnaissant le coffret d’émeraudes en provenance des mines des Alpes Hollandaises, sur Vénus. Blasphémant toujours, il se demanda comment ils avaient pu forcer le coffre de l’Aardkin sans chalumeaux ni explosifs.
Il jeta un coup d’œil dans le bureau du commissaire de bord, et vit un trou bizarre, irrégulier dans l’épaisse porte d’acier, qui évoquait plus le résultat d’une oxydation, ou d’un poinçonnage qu’une découpe franche. Les pillards regagnèrent en silence leur vaisseau, sans avoir prononcé le moindre mot, ni molesté personne parmi les officiers, l’équipage ou les passagers.
À une exception près, cependant. Parmi les témoins se trouvait le jeune Frank Keene, un jeune physicien américain spécialisé dans les rayonnements, de retour de la Station d’Observation Solaire située sur le pic Patrick, dans les monts de l’Éternité. Il s’était approché du sas, et, au moment où les pirates se retiraient, il s’inclina soudain vers le garde, plissa les yeux, et se mit à examiner attentivement l’intérieur de son casque.
— Ah ! dit-il. Un rouquin, n’est-ce pas ?
Le garde ne répondit rien, mais leva son gant d’acier. Le pouce et l’index de métal pincèrent méchamment le nez bronzé de Keene, et le renvoyèrent violemment vers la foule, tandis que deux filets de sang apparaissaient à la base de l’organe meurtri.
Keene grogna de douleur. — O.K., mon gars, dit-il d’un ton froid. On se reverra un jour.
Le garde répondit alors d’une voix déformée par le diaphragme métallique du costume spatial. — Quand nous nous reverrons, tâchez d’être deux. Puis la silhouette suivit les autres ; le sas externe se referma avec un bruit métallique ; les aimants libérèrent la passerelle de transfert ; et la Péri Rouge, aussi agile qu’une hirondelle, aussi rapide qu’une comète au périhélie, disparut dans la noirceur de l’espace.
À côté de Keene, la voix du Capitaine Ten Eyck se fit entendre. — Quel vaisseau ! Mynheer Keene, ça, c’est un vaisseau spatial — cette Péri Rouge !
À intervalles il continua de broder sur ce thème pendant que l’on recalculait laborieusement une nouvelle trajectoire d’atterrissage ; et quand, une heure plus tard, l’officier d’une fusée trapue de la Ligue répondit à l’appel de Hawkins, il l’informa platement de ce que de toute manière les assaillants étaient maintenant hors d’atteinte. — Même si votre grosse beeste volante pouvait accélérer comme eux, ce qui n’est pas le cas.
Un an plus tard, Frank Keene avait presque complètement oublié la Péri Rouge et le pirate rouquin, même si à l’occasion des échos et des rumeurs avaient ramené au premier plan de l’actualité le fameux maraudeur.
Après tout, quand un forban écume le ciel pendant quelque quinze ans sans se faire prendre, il acquiert la dimension d’une légende, d’un personnage aux proportions héroïques. Les journaux et les émissions y font des références quotidiennes, et l’on porte à son débit — et peut-être même à son crédit — les moindres forfaits accomplis par des desperados de moindre talent.
L’endroit où se réfugiait la Péri Rouge restait un mystère, bien que la Ligue eût balayé les astéroïdes, la face cachée et désolée de la Lune, et même les deux petites lunes de Mars. Le pirate furtif frappait invariablement au moment où sa victime pénétrait avec précautions dans le champ gravitationnel de quelque planète, et repartait indemne.
À ce moment-là, Frank Keene disposait de bien peu de temps pour penser au fameux corsaire. Avec son compagnon de la Smithsonian Institution[4] Nestor Solomon, cinquante-cinq ans, ils se trouvaient là où peu d’hommes s’étaient rendus avant eux, dans une situation délicate et probablement sans précédent. Leur fusée Limbo descendait vers le disque noir et rude de Pluton, à trois milliards de kilomètres de chez eux, et ils n’en étaient pas pleinement satisfaits.
— Je vous répète, grogna Keene, qu’il nous faut absolument nous poser. Croyez-vous que je choisis librement de m’installer sur ce morceau de charbon ? Nous devons réparer. Nous ne pouvons pas naviguer avec un moteur de poupe en moins, sauf si c’est pour décrire des cercles.
Le vieux Solomon était très fort en physique des rayonnements et en chimie stellaire, mais ce n’était pas vraiment un ingénieur. Il dit d’un ton plaintif. — Je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas naviguer en zigzag.
— Allons ! Je vous l’ai expliqué. N’ai-je pas passé cinq heures à calculer le temps qu’il nous faudrait pour atteindre le plus proche endroit habité ? C’est Titan, le satellite de Saturne, à un milliard et demi — un milliard et demi ! — de kilomètres d’ici. Et à la vitesse où nous pourrions zigzaguer, sachant que nous ne pourrions pas avoir une accélération constante, il nous faudrait très exactement quatre ans et trois mois. Nous avons de la nourriture pour trois mois, mais de quoi vivrions-nous pendant quatre ans ? D’énergie atomique ?
— Mais que pouvons-nous faire ici sur Pluton ? Demanda le vieux Nestor. Et pourquoi n’avons-nous pas un moteur de rechange ?
— Les moteurs ne sont pas censés fondre, grommela Keene dégoûté. Quant à ce que nous pouvons faire, sans doute trouverons-nous une veine de métal réfractaire — du platine, de l’iridium, du tungstène, ou n’importe quoi d’autre qui fonde à haute température — et faire en sorte que le jet évite de faire fondre la poupe. Parce que c’est ce qui va se produire si nous continuons ainsi.
— Il y a du tungstène ici, fit observer le vieil homme avec espoir, tandis qu’il contemplait l’immensité noire. Hervey en a signalé, et aussi Caspari. Mais il n’y a pas d’atmosphère, ou plutôt, le peu qu’il y en a est à l’état liquide ou solide, sauf pour l’hélium, qui est à l’état gazeux, avec une pression partielle de l’ordre d’un demi-centimètre de mercure. Pluton a un diamètre d’environ seize mille kilomètres[5], une gravité de surface d’à peu près un virgule deux, et un albédo de —
— Ce n’est pas le moment, grommela Keene, puis, se contrôlant, écoutez, Solomon, je vous présente mes excuses. J’ai l’impression que c’est à vous que j’en veux du fait que nous avons un moteur défectueux. Mais c’est une fichue situation en tout cas, et il faudra bien que quelqu’un rende des comptes à notre retour. Avec l’argent que possède l’Institution, elle devrait pouvoir nous payer un équipement fiable. Il regarda à travers le hublot de sol. Nous y sommes !
Le Limbo s’immobilisa avec un choc et un grincement. À l’extérieur, une colonne de poussière et de fumée tourbillonna autour des hublots, s’éleva puis retomba dans le vide presque total comme une poignée de sable jetée en l’air.
Keene coupa la propulsion. — Allons-y, dit-il, en saisissant un costume spatial dans la penderie. Inutile de perdre du temps. Allons jeter un coup d’œil. Il s’introduisit dans le lourd équipement, notant au passage avec irritation la forte gravité qui régnait à la surface de la planète noire, et qui ajoutait quelque seize kilogrammes à un poids déjà respectable de quatre-vingt-deux.
— Pas d’arme ? demanda Nestor.
— Un pistolet ? Pour quoi faire ? Cette planète est aussi déserte que le cerveau de celui qui a vérifié notre vaisseau. Comment pourrait-il y avoir de la vie organique sans air et à dix degrés au-dessus du zéro absolu ? Il ouvrit la porte intérieure du sas. Eh bien ! dit-il d’un ton métallique causé par le diaphragme de son casque, admirez l’Expédition de la Smithsonian pour la Détermination de l’Intensité du Rayonnement Cosmique dans l’Espace Interplanétaire. Nous avons réussi à la mesurer, en effet. Le seul problème qui nous reste, c’est de trouver un moyen de rentrer avec nos résultats. Il ouvrit la porte extérieure et posa le pied sur la surface noire de Pluton.
Pour ce que Keene en savait, il était le quatrième homme à poser le pied sur la planète, et Nestor le cinquième. Atsuki, bien sûr, avait été le premier, si l’on en croyait ses dessins et ses photographies, l’intrépide Hervey lui avait succédé, et Caspari avait été le troisième. Dans ce poste avancé et solitaire du système solaire, il faisait aussi clair à midi qu’à la pleine lune sur Terre, et cette surface bizarre, sombre, qui confère à Pluton son faible albédo, n’était pas pour rien dans l’impression générale d’obscurité.
Néanmoins, Keene pouvait distinguer le profil fantastique des montagnes qui cernaient la cuvette où se trouvait le Limbo, et d’innombrables monticules et entassements rocheux, indemnes de toute érosion hydraulique ou éolienne étaient visibles plus près. Immédiatement à sa droite on voyait une tache brillante, blanche comme neige ; il savait que c’était non pas de la neige, mais de l’air congelé. Il n’était pas question d’y poser le pied, parce que le froid traverserait le costume spatial et viendrait le mordre, l’air congelé étant bien meilleur conducteur de la chaleur qu’un sol rocheux.
À la verticale brillaient toutes les étoiles de la galaxie, les mêmes qu’il aurait observées depuis l’agréable et verdoyante planète qui se trouvait à trois milliards de kilomètres de là en direction du soleil ; que sont trois milliards de kilomètres à la distance inimaginable des étoiles ? Le paysage était sinistre, noir, désolé et glacial. C’était là Pluton, la planète qui gravitait à l’extrême limite du Système.
Ils s’avancèrent pesamment vers une crête où quelque chose brillait faiblement, peut-être du métal à l’état natif. Étrangement, ils entendaient leurs propres pas, car la substance de leurs costumes transmettait les sons. Tout le reste baignait dans un silence vaste et menaçant. Ils ne parlaient pas, parce que leurs costumes, conçus seulement pour des réparations de fortune dans l’espace, n’étaient pas munis de radios ; pour communiquer, il leur fallait se tenir pas les mains ou les bras ; à travers un tel pont matériel, les sons pouvaient passer.
Arrivé à la crête, Keene s’immobilisa pour examiner une veine de fragments blancs qui scintillaient à la lumière des étoiles. Il mit une main sur l’épaule de Nestor — de la pyrite, grommela-t-il. Il faut chercher encore.
Il se dirigea vers la droite en marchant lourdement, du fait d’un poids supérieur de quelque 30 kilogrammes à celui qu’il aurait eu sur terre. Dans de telles circonstances, pensa-t-il, le vieux Nestor Solomon serait sûrement incapable de chercher bien longtemps. Il fronça les sourcils ; Caspari avait signalé ici de grandes quantités de métaux lourds, et ils ne devraient pas avoir besoin d’une très longue recherche. Il s’arrêta brusquement. Une pierre glissa près de lui sur la surface rocheuse. Un signal.
Plus loin dans l’obscurité, Nestor faisait des signes. Keene fit demi-tour et le rejoignit à la hâte, trébuchant sur le terrain inégal, si vite qu’il en avait le souffle coupé et que sa visière s’embua. Il plaqua sa main sur l’avant-bras du vieil homme. — Qu’est-ce que c’est ? Du métal ?
— Du métal ? Oh non ! La voix de Nestor était triomphante. Que disiez-vous au juste à propos de l’absence de vie organique sur Pluton ? Et que diriez-vous donc d’une vie inorganique ? Regardez là !
Keene s’exécuta. Sortant d’une étroite crevasse ou d’une fissure au flanc de la butte, quelque chose se mouvait. Un instant, Keene crut voir s’écouler un ruisseau, mais la présence d’un ruisseau — donc d’eau liquide — était hautement improbable sur Pluton. Il regarda attentivement. Des cristaux ! Des masses de cristaux, gris clair dans l’obscurité, qui rampaient en un lent défilé.
— Que je sois damné ! dit-il. Caspari n’a rien dit à ce sujet.
— N’oubliez pas, dit Nestor, que la surface de Pluton est supérieure de trente-six pour cent à celle de la Terre entière. On en a exploré moins d’un dix millième — et le reste ne le sera jamais, au vu des difficultés qu’il y a pour y conduire une fusée. Si Atsuki, du moins —
— Je sais, je sais, l’interrompit Keene avec impatience. Ces choses-là ne sont ni du tungstène ni du platine. Continuons ! Il continuait à examiner la masse rampante, faiblement lumineuse. Dans le silence, il entendait faiblement des bruissements, des craquements, des froissements transmis par le sol vers ses pieds et son casque. Qu’est-ce qui les fait bouger ? demanda-t-il. Sont-ils vivants ?
— Vivants ? Je n’en sais rien. Les cristaux sont aussi proches de la vie que peut l’être quelque chose d’inorganique. Ils se nourrissent. Ils croissent.
— Mais ils ne sont pas vivants !
Le vieux Nestor Solomon était là dans son élément. — Eh bien ! poursuivit-il d’un ton professoral, quel est le critère de la vie ? Est-ce le mouvement ? Non ; car le vent, l’eau, le feu se déplacent, là où de nombreuses formes vivantes ne le font pas. Est-ce le fait de croître ? Non ; car le feu croît, et les cristaux croissent aussi. Est-ce la reproduction ? Encore une foi non ; le feu et les cristaux se reproduisent, si leur nourriture propre est disponible. Alors, qu’est-ce qui différencie la matière morte et la matière vivante ?
— C’est justement ce que je vous demande ! s’écria Keene.
— Et je suis en train de vous répondre. Il y a un, peut-être deux critères à considérer. D’abord, les choses vivantes montrent de l’irritation. Et ensuite — et c’est là le plus important — elles s’adaptent.
— Ah ?
— Écoutez-moi, poursuivit Nestor. Le feu se déplace, croît, se nourrit, se reproduit, n’est-ce pas ? Mais il ne fuit pas l’eau. Il ne montre pas la même irritation que la vie en face d’un poison, bien que l’eau soit un poison pour lui. Toute forme vivante qui rencontre un poison fait une tentative pour le rejeter ; elle développe des anticorps, montre de la fièvre, rejette le poison. Elle meurt quelquefois, bien sûr, mais elle tente de survivre. Le feu ne fait pas cela.
« Pour ce qui est de l’adaptation, le feu fait-il une tentative volontaire pour trouver sa nourriture ? Fuit-il délibérément ses ennemis ? Les formes de vie les plus simples savent aussi le faire ; jusqu’aux misérables amibes qui font des gestes positifs pour s’adapter à leur environnement. »
Keene observa de plus près le lent courant cristallin qui se déversait maintenant à ses pieds sur la plaine noire. Il se pencha et perçut alors quelque chose qui lui avait échappé jusqu’alors.
— Regardez, dit-il, touchant le bras du vieux Solomon. Ces choses-là sont des organismes. Ce ne sont pas des cristaux indépendants, mais des conglomérats de cristaux.
C’était exact. Les cristaux se déplaçaient en groupes de tailles diverses, qui allaient de celle d’un ongle à celle d’un chien. Ils avançaient en bruissant, mus en apparence par de lents déplacements de la couche cristalline inférieure, un peu comme un serpent se meut grâce aux écailles de son ventre, mais beaucoup plus lentement.
Alors, Keene projeta sa botte métallique sur une de ces masses, qui se divisa en émettant un éclair bleu dû à l’électricité statique, et les morceaux résultants recommencèrent à se mouvoir.
— Ils ne montrent certes pas d’irritation, fit-il remarquer.
— Mais regardez ! s’écria Nestor. Ils s’adaptent. En voici un qui s’alimente !
Il fit faire quelques pas à Keene le long de la crête. Là se trouvait un petit dépôt bleuâtre de quelque chose qui ressemblait à de l’argile gelée, peut-être le produit d’un passé reculé où la chaleur propre de Pluton lui permettait encore de disposer d’eau sous forme liquide et d’air sous forme gazeuse pour éroder ses roches.
Une masse de cristaux s’était immobilisée juste au bord, et grossissait sous leur regard tandis que des cristaux gris clair en sortaient, comme le givre recouvre une vitre l’hiver.
— C’est un mangeur d’aluminium ! dit Nestor d’un ton perçant. Ces cristaux sont des aluns[6] ; ils mangent l’argile !
Keene était beaucoup moins excité que le vieux Solomon, peut-être à cause de son sens pratique supérieur.
— Bien, dit-il d’un ton décidé, nous ne pouvons plus perdre de temps ici. Il nous faut trouver du métal réfractaire, et vite. Cherchez le long de cette crête, je vais passer de l’autre côté.
Il se tut brusquement, examinant d’un air sidéré le pied avec lequel il avait dispersé la masse des cristaux en mouvement. À sa surface brillaient une multitude de petits points, dont le nombre augmentait à vue d’œil !
Une perforation de son costume spatial signifierait une mort certaine, parce que le régulateur d’oxygène ne pourrait certainement pas contrebalancer une fuite importante.
Il se pencha, tenta désespérément de balayer du gant les mangeurs d’aluminium, puis se rendit compte que l’infection allait gagner — avait gagné, plutôt — ses gants. Tandis que Nestor dissertait sous son casque, futilement et sans auditoire, il frotta ses mains sur le sol rugueux de pyrite sur lequel il se trouvait.
Cela parut efficace. La substance rugueuse élimina les cristaux, et avec une vigueur frénétique il s’en servit pour récurer sa chaussure, priant pour qu’aucun trou, aucune perforation ne soient intervenus ! Il frotta furieusement, et la surface de métal apparut, érodée et piquée, mais libre de toute croissance.
Il se releva en titubant, et posa sa main sur Nestor qui gesticulait toujours.
— Éloignez-vous ! dit-il, haletant. Ils s’alim —
Keene ne termina jamais sa phrase. Quelque chose de dur enfonça le dos de son armure. Une voix métallique cliqueta — tenez-vous tranquilles tous les deux !
Par le diable ! hoqueta Keene. Il tourna la tête dans son casque fixe, regardant par la visière arrière. Cinq — non, six silhouettes en costume spatial métallique bleu étaient alignées derrière lui. Pendant qu’il débarrassait son propre costume des cristaux, ils avaient dû s’approcher dans le silence du vide. Un temps, il eut une bizarre impression d’étrangeté, craignant d’avoir affaire à quelque grotesque habitant de la mystérieuse planète noire, mais un autre regard lui montra que ces formes étaient humaines. C’était aussi le cas des visages faiblement visibles dans l’obscurité qui régnait derrière la visière des casques, et de la voix qu’il avait entendue.
Keene hésita. — Écoutez, dit-il. Nous ne voulons pas vous déranger. Tout ce que nous voulons, c’est du tungstène pour réparer notre —
— Avancez ! trancha la voix qui lui parvenait à travers l’arme enfoncée dans son dos. Et souvenez-vous que je suis à peu près décidé à vous tuer quoi qu’il arrive. Avancez, maintenant !
Keene avança. Il ne pouvait pas faire grand-chose d’autre, du fait de la présence d’automatiques menaçants dans les mains de leurs assaillants. Il marchait lourdement, sentant la poussée du canon sur son dos, et à côté de lui Solomon Nestor avançait péniblement, montrant déjà des signes de fatigue. Le vieil homme toucha son bras.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Comment le saurais-je ? souffla Keene.
— Silence ! les avertit la voix, derrière eux.
Ils passèrent tout d’abord devant la forme massive du Limbo — et continuèrent pendant cent, puis deux cents mètres. Droit devant s’élevait l’autre bord de la dépression en forme de cuvette où ils s’étaient posés, de hautes et noires falaises aux formes fantastiques, Keene sursauta soudain. Ce qu’il avait pris pour une falaise plus petite montrait maintenant un squelette, un cadre de métal tétraédrique, avec trois poutrelles qui partaient du triangle tubulaire qui en formait la base, pour converger en un apex plus élevé.
— La Péri Rouge ! s’écria-t-il. La Péri Rouge !
— Oui. Cela vous surprend ? Vous avez trouvé ce que vous cherchiez, non ?
Keene ne dit rien. L’apparition du vaisseau pirate l’avait stupéfié. Personne n’avait imaginé que l’agile maraudeur pût opérer d’une base aussi lointaine que la planète noire. Était-il même possible que ce petit vaisseau écumât les routes qui relient les planètes mineures depuis la sombre Pluton, à trois milliards de kilomètres dans le vide de l’espace ?
À sa connaissance, seuls deux vaisseaux — trois, si Atsuki n’avait pas menti — avaient jamais atteint ces solitudes lointaines avant le Limbo, et il savait quel énorme travail, quels pénibles efforts avaient été nécessaires pour cela. Il se remémora les paroles du Capitaine Ten Eyck, un an auparavant : « Quel vaisseau ! murmurait-il. Seigneur, quel vaisseau ! »
Une ouverture apparut dans la falaise lorsqu’ils eurent contourné la Péri Rouge. Une lumière jaune en sortait, et il aperçut une ampoule fluorolux ordinaire fixée à la voûte de la caverne. Il fut poussé sans ménagement dans l’ouverture, et soudain sa visière se recouvrit de condensation. Cela impliquait la présence d’air et de chaleur, mais il n’avait pas vu, ni même entendu manœuvrer le moindre sas. Il se força à ne pas essuyer de son gant la visière embuée, sachant qu’il ne pourrait pas se débarrasser de la condensation de cette manière.
À nouveau cette voix, bizarrement sardonique, mais un peu plus douce. — Vous pouvez ouvrir votre casque. Il y a de l’air.
Keene s’exécuta. Il observa les silhouettes qui les entouraient, Nestor et lui, certaines encore casquées, d’autres en train de quitter leur inconfortable costume spatial. Devant lui se tenait une silhouette plus petite que les autres, qui lui rappela le pirate aux cheveux roux de l’Aardkin. Elle était en train de dévisser son casque volumineux.
Elle enleva le casque. Keene sursauta à nouveau en voyant apparaître le visage, car c’était celui d’une femme. Une femme ? Une jeune fille plutôt, qui semblait n’avoir guère plus de dix-sept ans. Mais le hoquet de Keene ne marquait pas seulement la surprise, mais aussi et surtout l’admiration.
Sa chevelure était rouge, sans doute, si l’on peut qualifier de rouge une teinte magnifique et subtile, évoquant à la fois le cuivre et l’acajou. Ses yeux étaient d’un vert brillant, et sa peau était celle, soyeuse, douce et pâle de quelqu’un qui ne voit que rarement la lumière du soleil, avec cependant un léger hâle peut-être dû aux rayons actiniques de l’éclairage fluorolux.
Avec un bruit métallique, elle se débarrassa de l’encombrant costume, et apparut dans une tenue plus civilisée composée d’une chemise, d’un short et de délicats cothurnes lacés, comme on en porte dans un costume spatial. Pour ce qui est de sa silhouette — bien sûr, Keene n’avait que vingt-six ans, mais quand elle se tourna vers eux, les yeux pâles du vieux Nestor étaient aussi braqués sur elle —, elle était mince, galbée, ferme ; malgré cette minceur, ses membres paraissaient à la fois lestes et robustes, sans doute du fait qu’elle vivait sous la gravité importante de Pluton.
— Enlevez votre costume, ordonna-t-elle avec froideur, et tandis qu’ils s’exécutaient, « Marco, mets-les sous clef avec les autres. »
Un individu grand et brun réunit leur équipement. — Oui, Commandant, dit-il. Il prit la clef qu’elle lui tendait et s’enfonça dans les profondeurs de la caverne.
— Commandant, a-t-il dit ? intervint Keene. Alors vous êtes la Péri Rouge !
Elle braqua des yeux verts sur lui. Elle passa en revue le visage bronzé et la silhouette robuste qu’il entretenait depuis l’époque où il fréquentait l’Université. — Vous, dit-elle d’un ton égal, je vous ai déjà rencontré.
— Vous avez bonne mémoire, grommela-t-il. J’étais sur l’Aardkin.
Elle eut un sourire passager à cette évocation. — Oui. Votre nez a-t-il conservé une cicatrice ? Elle examina l’appendice en question. J’ai bien peur que non.
Des gens — deux ou trois — arrivèrent en hâte du fond de la caverne et se mirent à observer avec curiosité Keene et Nestor. C’étaient deux hommes et une jeune fille pâle et jolie, à la chevelure couleur de lin ; la Péri Rouge les regarda brièvement et s’assit sur un rocher placé contre le mur de la caverne.
— Cigarette, Elza, dit-elle, et elle prit celle que lui tendit la jeune fille.
L’odeur de la fumée fit réagir Keene, car il n’était pas possible de fumer dans l’espace confiné du vaisseau spatial, aux réserves d’air précieuses et mesurées. Cela faisait quatre mois qu’il n’avait pas fumé, et il avait eu sa dernière cigarette sur Titan, dans la ville de Nivia, la Cité des neiges.
— Pourrais-je en avoir une ? demanda-t-il.
Les yeux verts lui lancèrent un regard glacial. — Non, dit sèchement la Péri Rouge.
— Que je — et pourquoi non ? Il eut une bouffée de colère.
— Parce que je ne crois pas que vous allez rester vivant assez longtemps pour la terminer, répondit fraîchement la jeune fille, et ici, nos réserves sont limitées.
— Ouais, limitées à ce que vous trouvez sur les vaisseaux que vous pillez, dit-il, sarcastique.
— C’est exact, convint-elle. Elle souffla la fumée dans sa direction. Je vais vous dire ce que je compte faire. Je vous donne une cigarette si vous me dites comment vous avez fait pour nous suivre jusqu’ici.
— Vous suivre ? dit-il en écho, stupéfait.
— C’est ce que je viens de dire. Et c’est une offre généreuse, qui plus est, parce que je suis tout à fait capable de vous torturer pour obtenir cette information.
Tout en contemplant ses yeux adorables, d’un vert scintillant, Keene ne doutait pas qu’elle en fût capable. Il dit doucement — mais nous ne vous avons pas suivie.
— Je suppose, rétorqua-t-elle, que vous êtes venus sur Pluton pour faire des affaires, ou peut-être un peu de camping ? Est-ce là votre explication ?
Son insolence et sa froideur le firent rougir. — Nous sommes ici par accident, grogna-t-il. L’un de nos moteurs a fondu, et si vous ne me croyez pas, allez vérifier vous-même !
— Les moteurs ne fondent pas, à moins que ce ne soit voulu, répondit froidement la Péri Rouge. Et d’abord, que faisiez-vous au voisinage de Pluton ? Je suppose que malgré les millions de kilomètres carrés qui constituent la surface de cette planète, c’est par accident que vous avez atterri précisément dans cette vallée. Sachez que mentir ne vous sera d’aucune utilité, puisque vous allez mourir de toute manière. Simplement, votre mort serait sans doute un peu moins douloureuse si vous me disiez la vérité.
— Il se trouve que justement je suis en train de dire la vérité ! s’enflamma-t-il. Que vous le croyiez ou non, c’est par pur hasard que nous avons atterri ici. Nous sommes les deux membres de l’expédition de la Smithsonian Institution, responsables de l’étude et de la mesure des rayons cosmiques dans l’espace interplanétaire, et vous pouvez à ce sujet vérifier notre autorisation de décollage de Nivia.
— Une excellente couverture pour des membres des services secrets, dit-elle d’un ton méprisant. Vous pouvez obtenir autant de faux papiers officiels que vous le voudriez, j’en suis certaine.
— Une couverture ! Écoutez, si nous étions en train de pourchasser la Péri Rouge, pensez-vous que nous viendrions armés de caméras, d’interféromètres, d’électroscopes, de polarimètres, et de bolomètres ? Fouillez notre vaisseau ; vous n’y trouverez qu’une arme — un simple automatique. Je vais vous dire où il est. Il se trouve dans le tiroir de la table de navigation, celui qui est en haut et à droite. Et nous n’avons atterri ici que parce que Pluton est le corps solide le plus proche de l’endroit où notre moteur a fondu. Et c’est la vérité !
La Péri Rouge parut réfléchir. — Je ne crois pas, pourtant, dit-elle, songeuse, que cela fasse une grande différence. Si vous me dites la vérité, alors c’est que votre expédition joue vraiment de malchance, parce que je ne peux certainement pas vous laisser repartir. En d’autres termes, il semble vraiment que votre destin est bien de mourir. Elle fit une pause. Comment vous appelez-vous ?
— Voici le professeur Solomon Nestor, de la Smithsonian, dit-il, et je suis Frank Keene, ingénieur spécialiste des rayonnements.
Les yeux verts se portèrent sur le vieil homme. — J’ai déjà entendu parler de Solomon Nestor, dit-elle lentement. Je n’aimerais vraiment pas avoir à le tuer, mais je ne vois pas non plus d’alternative. Elle regarda Keene à nouveau. Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle avec froideur.
— Nous pourrions vous faire le serment de ne divulguer aucune information sur vous, grogna-t-il.
Elle rit. — La Péri Rouge croit fort peu aux promesses, rétorqua-t-elle. Mais en feriez-vous le serment ?
Pendant un long moment, il plongea son regard dans son regard moqueur. — Non, dit-il enfin. Quand je suis entré au service de la Smithsonian, j’ai fait le serment habituel de respecter la loi partout où j’irais. Sans doute, pour bien des explorateurs, ce serment n’est-il fait que de mots ; j’en connais qui se sont enrichis aux dépens de l’Institution. Mais je reste fidèle à ma parole.
La Péri Rouge rit à nouveau. — Peu importe, dit-elle, indifférente. Je ne confierais pas ma sécurité à la parole de quiconque. Mais il reste une question à régler : que faire de vous ? Elle sourit malicieusement. Voulez-vous mourir tout de suite, ou bien préférez-vous le suspense, et voulez-vous attendre que j’aie vérifié votre histoire et confirmé ma décision ? Parce que franchement, je crois qu’il va être nécessaire de vous tuer de toute manière. Je ne vois pas d’autre solution.
— Nous attendrons, dit Keene calmement.
— Bien. Elle jeta le bout de sa cigarette, croisa des jambes délicates, puis elle dit, « une autre, Elza. »
Keene examina attentivement la jeune fille aux cheveux clairs qui approcha une flamme de la cigarette. Il y avait quelque chose d’un peu inamical dans sa manière, comme si elle était en train de dissimuler une sorte de haine, une antipathie cachée. Elle retira la flamme d’un geste abrupt, irrité.
— Ce sera tout, dit la fille aux yeux verts. Je vais vous faire enfermer quelque part en attendant ma décision.
— Un instant, dit Keene. Pourriez-vous répondre à quelques questions ?
Elle haussa les épaules. — Peut-être.
— Êtes-vous la seule Péri Rouge ?
— La seule et unique, dit-elle en souriant. Mais pourquoi cette question ?
— Parce que dans ce cas, vous avez dû naître, comme Lao-Tseu[7], à l’âge de quatre-vingts ans. Ces raids de piraterie durent depuis quinze ans, et vous n’avez pas plus de dix-sept ans. Ou bien auriez-vous commencé votre carrière à l’âge de deux ans ?
— J’ai dix-neuf ans, répondit-elle, impassible.
— D’accord. Vous avez donc commencé à quatre ans.
— Peu importe. D’autres questions ?
— Oui. Qui a conçu votre vaisseau, la Péri Rouge ?
— Un ingénieur extrêmement capable, dit-elle, puis elle murmura avec douceur, extrêmement capable.
— C’est bien ce que je pense ! intervint Keene, en colère.
— Il l’était en effet. Autre chose ?
— Pour l’instant, vous n’avez répondu à aucune question, grommela-t-il. Mais en voici une autre. Que croyez-vous qu’il va se passer quand l’absence du Limbo sera constatée à Nivia ? Ne croyez-vous pas qu’une fusée de la Ligue partira à notre recherche ? Et que le premier endroit où ils nous chercheront, c’est Pluton ? Votre base sera découverte, et cela n’arrangera pas vos affaires de nous avoir tués !
La Péri Rouge rit à nouveau. — Votre bluff ne vaut rien, dit-elle. Titan n’est même pas au quart de la distance entre la Terre et Pluton, et s’éloigne de nous de jour en jour. La prochaine conjonction entre Saturne et Pluton aura lieu dans cinquante ans, et ce n’est qu’à ce moment-là que vos fusées grossières pourront facilement tenter le saut. Vous devez bien le savoir.
« Et de plus, quand on constatera votre disparition, on ne pourra rien faire d’autre que vous considérer comme perdus, et vous ne seriez pas la première expédition de la Smithsonian dans ce cas. Et enfin, s’ils lançaient une expédition de recherche, comment feraient-ils pour vous retrouver ? À l’aveuglette ? »
— Par radio ! grogna Keene.
— Oh ! Et bien sûr vous avez une radio à bord du Limbo, demanda-t-elle doucement.
Il se tut, abattu. Bien entendu, il n’y avait pas de radio dans la petite fusée de l’expédition. Toute la place était prise par la nourriture, le carburant, les équipements indispensables, et de plus, qu’auraient-ils bien pu faire d’une radio dans l’immensité interplanétaire, à la distance incommensurable où ils étaient ? La plus proche colonie, Nivia sur Titan, était largement hors de portée du faisceau radio le plus puissant jamais construit.
La Péri Rouge savait aussi bien que lui à quel point il était illusoire d’espérer qu’une expédition vînt à leur recherche. Ils seraient considérés comme perdus, on ferait d’eux des martyrs de la Science, ils seraient regrettés par les quelques personnes qui s’intéressaient à leurs recherches, puis on les oublierait.
— Avez-vous d’autres questions ? demanda, moqueuse, la jeune fille à la chevelure flamboyante.
Keene haussa les épaules, mais soudain, de manière inattendue, le vieux Solomon Nestor intervint. — Cette entrée, demanda-t-il d’une voix aiguë en montrant l’arche qui marquait l’entrée de la grotte. Comment faites-vous pour empêcher l’air de sortir de la caverne ?
Keene fit volte-face et regarda, stupéfait. En effet, la caverne était ouverte sur l’extérieur glacial et sans air ; il pouvait apercevoir le sombre crépuscule de Pluton à travers cette arche démunie de vitres ou de portes.
— Enfin une question intelligente, dit la Péri Rouge. C’est le résultat de l’application d’un champ.
— Un champ ! fit Keene en écho. Quelle sorte de —
— Vous avez posé suffisamment de questions, coupa-t-elle d’un ton impatient. Je ne vous répondrai plus. Elle leur tourna le dos. Elza, emmène ces deux-là dans une chambre libre fermée par une porte métallique. S’ils ont faim, sers-leur à manger. Ce sera tout.
Elle se leva sans leur accorder un regard. Le regard de Keene se posa sur la silhouette exquise qui se déplaçait avec autant de légèreté qu’elle l’aurait fait sur Terre, suivie par les cinq hommes qui étaient restés. Il suivit des yeux sa lumineuse chevelure tout au long du couloir, jusqu’à ce qu’elle eût tourné et disparu.
Nestor et lui-même marchèrent sur les pas de la jeune fille aux cheveux de lin ; suivaient, silencieux, les deux hommes qui avaient paru en même temps qu’elle. Sur leur chemin, ils virent un certain nombre de niches, d’embranchements latéraux, et plusieurs salles visiblement artificielles. La caverne semblait s’étendre à l’infini dans les profondeurs des montagnes de Pluton, et était sans aucun doute d’origine naturelle, même si ici et là on voyait au mur ou sur le sol la trace de l’activité humaine. Finalement, la jeune fille indiqua une porte sur la droite, et ils pénétrèrent dans une petite pièce confortablement meublée d’une table, d’une chaise en aluminium et de deux lits. Ces derniers étaient recouverts de brocart épais et admirable, probablement issu du pillage de quelque transport de fret.
— Voici votre chambre, dit Elza, et elle se dirigea vers la porte. Elle s’arrêta. Avez-vous faim ? demanda-t-elle.
— Non, dit Keene. Il aperçut les deux hommes qui attendaient dans le couloir, et baissa la voix. Pouvons-nous vous parler, Elza ? En particulier ?
— Pourquoi ?
— Je voudrais vous demander quelque chose.
— Et quoi donc ?
Sa voix devint un murmure. — Vous haïssez la Péri Rouge, n’est-ce pas, Elza ? Autant que nous ?
Elle se tourna brusquement vers la porte. — Père, dit-elle avec calme, pourrais-tu aller avec Basil leur chercher quelque chose à manger ? Je reste là, vous pouvez verrouiller la porte.
On entendit un murmure de voix à l’extérieur.
— Chut ! dit-elle. Ces messieurs sont dignes de confiance, vous le savez bien. La porte se ferma et elle leur fit face. Alors ?
— Est-ce qu’ici, on peut nous entendre ? demanda Keene en examinant la chambre aux murs rocheux.
— Bien sûr que non. La Péri n’a pas besoin d’espionner les gens. Elle est assez maligne pour lire les sentiments des hommes dans leurs regards ou dans leurs intonations.
— Alors, elle doit savoir que vous la détestez, Elza.
— Je n’ai pas dit que je la déteste.
— Mais c’est le cas, pourtant. Est-ce qu’elle le sait ?
— J’espère que non.
— Mais vous avez dit qu’elle savait lire —
— Je n’ai parlé que des hommes, trancha la jeune fille.
Keene se mit à rire. — Pourquoi la détestez-vous, Elza ?
Son expression se durcit. — Je ne veux pas le dire.
— Eh bien ! je suppose que cela n’a guère d’importance. Il haussa les épaules. Elza, avons-nous une chance de nous évader ? Est-ce que vous nous aideriez — disons, à voler la Péri Rouge ? Notre vaisseau est inutilisable.
— On est allé le réparer. Pour ce qui est de la Péri Rouge, je ne pense pas que vous sauriez l’utiliser. Elle ne se pilote pas comme votre fusée. Je ne sais pas m’en servir.
— Je pourrais tout au moins essayer, dit Keene pensif. Il faut que ce soit la Péri Rouge de toute manière. Ils pourraient rejoindre le Limbo en moins de trois heures, et le détruire. Une pensée lui vint. À moins que nous ne puissions d’abord saboter la Péri Rouge.
— Je ne vois pas comment vous feriez, dit Elza. Elle en cache la clef quelque part. Et comment même pourriez-vous l’atteindre ? Les costumes spatiaux sont également sous clé. Vous ne pourriez pas dépasser l’entrée.
Cette remarque amena une nouvelle question. — Comment font-ils pour retenir l’air à l’entrée, Elza ?
— Je n’en sais rien.
Solomon Nestor intervint. — Moi, je le sais. Elle a dit qu’ils utilisaient un champ. Elle voulait dire —
— Peu importe pour l’instant, dit Keene. Elza, y en a-t-il d’autres ici qui pourraient — eh bien, se mettre de notre côté contre la Péri ?
— Pas parmi les hommes. Ils la révèrent tous et — son visage s’assombrit — ils en sont presque tous amoureux.
— Difficile de le leur reprocher, murmura Keene. Elle est à peu près aussi adorable que tous les démons femelles de ce côté-ci de l’enfer. Et pourtant, on lui supposerait des ennemis, ne serait-ce qu’à cause de sa cruauté.
— Elle n’est pas cruelle, dit Elza à regret. Elle est décidée, orgueilleuse, arrogante, mais elle n’est pas cruelle — pas vraiment. Elle ne prend pas de plaisir à torturer, je crois.
— Pourtant, son regard vert m’a vraiment paru cruel. Dites-moi, Elza, qu’en est-il de ce type brun qu’elle a appelé Marco ?
La jeune fille rougit. — C’est Marco Grandi. Pourquoi me parlez-vous de lui ?
— Parce qu’il a l’air rusé, calculateur, retors, et il y a une forte récompense pour la capture de la Péri. Nous devrions peut-être nous intéresser à lui.
L’expression d’Elza passa de la rougeur à la colère. — C’est quelqu’un — quelqu’un de merveilleux ! s’enflamma-t-elle. Et si vous croyez que l’argent pourrait le corrompre — ou n’importe lequel d’entre nous, d’ailleurs —, vous vous trompez lourdement. Chacun de nous dispose de dix fois le montant de cette récompense.
Keene comprit son erreur. — Je suis désolé, dit-il en hâte. Après tout, je l’ai tout juste entrevu. Il fit une pause. Est-il lui aussi amoureux de la Péri Rouge ?
Elle sursauta. — Sur ce point, il n’est pas différent des autres.
— Je vois. Peut-être que — vous-même souhaiteriez qu’il en fût différemment ?
Elza passa la main sur son visage. — D’accord, dit-elle sombrement. Je l’aime. Je l’admets. C’est pour cela que je la déteste. Il est subjugué. Il croit qu’elle finira par s’intéresser à lui. Il ne se rend pas compte qu’elle n’a absolument aucun cœur, ni à quel point il la laisse indifférente. C’est pour cela que je ferais n’importe quoi pour nuire à la Péri, mais rien qui puisse le mettre en danger. Si je dois vous aider, vous devez me jurer de le protéger. Si vous vous évadez, vous devez me le jurer !
— Je peux le promettre, mais — croyez-vous avoir la possibilité de nous aider ?
— Je ne sais pas. Je vais essayer. Je ne crois pas qu’elle veuille vraiment vous tuer, sinon elle l’aurait déjà fait, là-bas dans le corridor. Elle n’est pas du genre à hésiter, à temporiser ou à trop réfléchir aux choses. Mais vous lui posez certainement un problème.
— Voilà une bonne nouvelle, dit Keene. Dites-moi, combien de résidents y a-t-il dans ce paradis pour pirates ?
— Cent cinq, en comptant les enfants.
— Cent cinq — Seigneur ! C’est une véritable colonie. Depuis combien de temps existe-t-elle ?
— Seize ans. Son père l’a construite, et elle est presque autonome. Il y a des jardins dans les passages latéraux. Elle fronça les sourcils. Je vis ici depuis l’âge de quatre ans. J’ai vingt ans maintenant.
— Avez-vous jamais connu la Terre ? Keene pensait qu’il y avait là une manière plus tangible de la motiver et de solliciter son aide. Elza, vous avez manqué la plus belle planète du système solaire, avec des campagnes verdoyantes, des champs de neige, des villes gigantesques, de vastes océans miroitants, la vie, les gens, la gaieté —
— J’ai passé cinq ans dans une école, à Gratia, glissa-t-elle d’un ton froid. Ne savez-vous pas que nous y allons tous ? Ce n’est que depuis peu que la Péri me l’interdit. Je — je suppose qu’elle a des doutes.
— Si nous nous évadons, dit doucement Keene, vous serez libre d’y vivre pour toujours. Vous aurez pour vous la vie et le bonheur, Elza, une fois que cette princesse pirate aura été prise et sa bande détruite.
— Détruite ? Son visage pâlit à nouveau. Pas Marco. Ni mon père ni mon frère Basil. Vous me l’avez promis. Jurez-le !
— Je le jure. Ce que je veux, c’est amener la Péri devant la justice. Je me soucie peu du reste, mais — il se frotta le nez — j’ai un petit compte à régler avec elle. Rien qu’avec la Péri Rouge.
Quelqu’un frappa. — Elza ! entendit-on.
— Oui, Père. Ouvre la porte et nous prendrons le plateau. Elle se retourna.
— Mais vous allez nous aider ? murmura Keene. Sans la Péri — Marco et vous — comprenez-vous, Elza ? Allez-vous nous aider — juste contre elle ?
— De toutes mes forces ! murmura-t-elle.
Keene se réveilla avec l’impression inhabituelle d’être entouré de luxe, et il lui fallut un temps pour en connaître l’origine. Il finit par se rende compte qu’elle était due à la senteur de l’air, d’une douceur nouvelle pour lui après tant de mois passés dans l’air fétide du Limbo, malgré les efforts de ses purificateurs. Il se demanda à cette occasion comment la Péri Rouge assurait l’approvisionnement en oxygène de la colonie.
La Péri Rouge ! Il se redressa d’un coup au souvenir de la superbe princesse pirate, car, malgré les assurances d’Elza, il n’avait guère confiance dans les bonnes intentions qui se cachaient derrière le regard moqueur de la Péri. Il se leva, chercha l’interrupteur à tâtons, et jeta un coup d’œil à sa montre. Bien que dans cette caverne il fût impossible de distinguer la nuit du jour, il avait le sentiment que la nuit plutonienne de dix heures avait fini de s’écouler, et que la surface devait baigner dans le peu de lumière solaire qu’elle pouvait recevoir.
Le vieux Nestor dormait encore. Keene ouvrit une porte et trouva de l’eau dans une petite piscine. Il prit un bain et remit la chemise, le short et les chaussures qui étaient ses seuls vêtements. Il passa la main sur sa barbe naissante, mais son rasoir était hors d’atteinte, dans le Limbo. Il se retourna et vit le vieux Solomon qui se réveillait en clignant de ses yeux d’un bleu pâle.
— Bonjour, grommela-t-il. Content de voir que nous n’avons pas été assassinés pendant notre sommeil par notre charmante hôtesse.
Solomon Nestor hocha la tête. — Je n’avais pas si bien dormi depuis Nivia, apprécia-t-il. Cet air frais est une vraie bénédiction.
— Oui. Je me demande où elle se le procure.
— Il est ramassé à l’extérieur, sans aucun doute, dit Nestor. Il y en a des millions de tonnes sous forme congelée à la surface.
— C’est vrai.
— Et, poursuivit le vieil homme, avez-vous remarqué quelque chose de bizarre à ce sujet ?
— Non, sauf qu’il est frais et odorant.
— Moi si. Quand cette jeune fille blonde — Elza — a allumé la cigarette de la Péri, avez-vous remarqué la teinte de la flamme ? Elle était pourpre, franchement pourpre.
— Et alors ?
— Eh bien ! cela veut dire qu’il y a du néon dans l’air. L’azote est rare ici ; Hervey et Caspari l’ont attesté, si bien qu’ici ils le remplacent par du néon. Personne ne peut respirer l’oxygène pur, et, pour faire de l’air, le néon remplace avantageusement l’azote ; il a presque la même densité que lui, il est inerte et il n’est pas toxique. C’est quelque chose d’important à se rappeler. Cela pourrait nous être utile.
— En quoi ?
Le vieil homme hocha la tête. — Vous verrez.
— Dites, quelle est l’explication de ce qu’il se passe à l’entrée de la caverne ? Nous l’avons traversée — le vide d’un côté, de l’air de l’autre. Elle a dit que c’était fait avec un champ — vous vous souvenez ?
— Je m’en souviens. Elle parlait d’un champ électrostatique. Vous savez que des charges identiques se repoussent, et les molécules d’air, en heurtant le champ, acquièrent une même charge. Elles sont ensuite repoussées ; elles ne peuvent plus traverser le champ. C’est analogue au vent électrique d’une décharge statique, sauf qu’ici le vent qui tente de pénétrer est en équilibre avec celui qui tente de sortir. Résultat, il n’y a aucun vent.
— Mais nous l’avons traversé à pied. À travers un champ, un mouvement crée un courant ; or je n’ai rien ressenti.
— Bien entendu. Vous n’avez pas traversé le champ à la vitesse d’un kilomètre par seconde, comme le fait une molécule, n’est-ce pas ? Le peu de courant provoqué par votre mouvement s’est instantanément écoulé vers le sol à travers votre corps et votre costume spatial, qui conduisent l’électricité. À pression atmosphérique, l’air est mauvais conducteur, aussi garde-t-il sa charge. Les gaz conservent les charges statiques, comme en témoigne la foudre en boule[8].
— Je vois, murmura Keene. C’est astucieux. C’est aussi plus pratique qu’un sas ordinaire, mais j’imagine que la chaleur doit s’échapper par rayonnement. Évidemment, s’ils utilisent l’énergie atomique, ils doivent pouvoir se permettre d’en perdre un peu.
— Dans ce cas précis, il y aurait moins de pertes qu’à travers les murs de roche. La chaleur peut s’échapper par rayonnement, c’est vrai, mais pas par conduction. Le vide est le meilleur isolateur thermique qu’on puisse rêver ; voyez les bouteilles thermos du Limbo. Tant que la matière n’est pas portée au rouge, les pertes par radiations restent faibles. Encore une chose à se rappeler.
— Je m’en souviendrai, acquiesça Keene, mais pour l’instant je me rends compte que nous n’avons pas déjeuné. Aurait-elle choisi l’inanition comme moyen de nous faire mourir ? Il alla à la porte et y frappa des coups sonores. « Hé — ho là, dehors ! »
Il n’y eut pas de réponse. Irrité, il saisit la poignée de la porte et se mit à la secouer, et fut sur le point de tomber quand elle s’ouvrit brusquement. Elle n’était pas fermée à clef !
— Que je sois pendu ! jeta-t-il. Il jeta un coup d’œil dans le couloir désert. Pensez-vous que ce soit Elza qui — ?
— Si c’est elle, cela ne nous avance pas beaucoup, dit le vieux Solomon.
— Non. Peu importe, je vais jeter un coup d’œil aux alentours. Venez, peut-être trouverons-nous des costumes spatiaux.
— Il nous faudrait aussi la clef de la Péri Rouge, ou au moins celles du Limbo, s’ils l’ont verrouillé. Je crois — son front se rida — que je vais plutôt rester ici pour réfléchir à quelque chose qui m’est venu à l’esprit. Les vieux cerveaux ont parfois aussi des idées neuves.
— Comme il vous plaira, dit Keene, qui plaçait fort peu d’espoir dans les idées de ce vieux savant manquant d’esprit pratique. Il s’avança hardiment dans le passage.
Personne n’était en vue. Il tourna à gauche et se dirigea vers l’entrée de la caverne. Devant lui, une silhouette surgit soudain d’un couloir latéral — une femme. Il reconnut Elza, qui était porteuse d’une pelle brillante en aluminium, et l’appela doucement.
Elle se retourna. — Salut, dit-elle brièvement, tandis qu’il marchait dans ses pas.
— Vous venez d’enterrer quelque trésor de pirate, Elza ?
— Non, seulement des graines dans le jardin.
— Est-ce vous qui avez déverrouillé notre porte ? demanda-t-il.
— Moi ? Oui. La Péri en a donné l’ordre.
— Donné l’ordre ! La Péri ?
— Pourquoi pas ? Seriez-vous capables de vous évader d’ici ? Elle désigna une porte métallique massive en passant. Derrière cette porte se trouve sa chambre, et encore derrière, il y en a une autre qui renferme les costumes spatiaux et la clef des deux vaisseaux. Vous êtes aussi prisonniers qu’on peut l’être.
— Je le sais, mais est-ce qu’elle ne redoute pas — eh bien, la violence ? Nous pourrions la tuer.
— Elle n’a peur de rien, dit Elza. De toute manière, à quoi vous servirait-il de la tuer ? De votre part, ce serait une forme de suicide.
— C’est vrai, dit Keene. Ils approchaient de l’entrée et de son diaphragme électrostatique ; ils contemplaient maintenant cette vallée déprimante, sombre et sans air de Pluton, avec à trois cent mètres de là le noir cylindre du Limbo. Soudain, un éclat de lumière apparut près du vaisseau, subsista un moment, puis s’évanouit.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda-t-il vivement.
— Mon père est en train de réparer votre moteur. Elle pense avoir l’usage de votre vaisseau.
— Et pour quoi faire ?
— Je n’en sais rien. Il a à peu près les mêmes lignes qu’un croiseur de la Ligue. Peut-être veut-elle en faire un leurre.
— Ou peut-être, dit une voix glacée derrière eux, un mausolée volant pour vous.
Ils firent volte-face. La Péri Rouge approchait ; le bruit de ses pas était amorti pas les cothurnes fourrés qu’elle avait aux pieds ; à ses côtés déambulait Marco Grandi. Keene observa le rougissement d’Elza quand elle croisa le regard de l’homme brun, mais il eut une bouffée de colère quand il se rendit compte que lui-même rougissait face aux yeux verts et au sourire moqueur de la jeune fille rousse. Il exprima sa colère, « vous êtes belle joueuse quand vous avez toutes les cartes en main ! »
Elle répondit seulement — avez-vous déjeuné ?
— Non !
— Alors, voilà qui explique peut-être votre mauvaise humeur. Elza, commande un plateau pour deux dans ma chambre, et fais-en porter un au Professeur Nestor. Et toi, Marco, « laisse-moi . »
— Avec lui ?
Elle rit et mit la main sur l’automatique qu’elle portait à la taille. — Je m’en charge. Est-ce que tu en doutes ? Tu peux disposer, Marco.
Il murmura, « oui, Commandant », et s’éclipsa à regret. La Péri Rouge tourna des yeux splendides et provocants sur Keene, sourit à nouveau, et dit, j’ai inspecté votre vaisseau. Votre histoire semble véridique.
— Alors ? Qu’allez-vous faire de nous ?
— Oh, je n’ai pas encore pris de décision. Il se peut que vous mouriez ; c’est même plus que probable, mais n’y voyez pas malice. Simplement, c’est plus simple, comprenez-vous.
Il grommela « et pourquoi avez-vous fait déverrouiller notre porte ? »
— Pourquoi pas ? Je suis certaine que vous ne pouvez pas vous échapper. Regardez. Elle prit la pelle brillante en aluminium qu’Elza avait appuyée au mur, et lui faisant traverser le champ, la plongea à moitié dans le vide qui régnait à l’extérieur. Il contemplait la pelle ; à part un léger changement de coloration lorsque les cristaux se réarrangèrent en irradiant la chaleur vers le vide, rien ne se produisit. Quand les phalanges de sa main délicate se mirent à blanchir à cause du froid transmis par le métal, elle retira l’outil et le jeta sur le sol à ses pieds.
À ce moment-là, il y eut un réel changement. Instantanément, du givre se forma sur la partie de la pelle qui avait été exposée au vide. Une couche de plusieurs centimètres formée de cristaux étincelants apparut et commença à se répandre sur le manche. Elle se propageait à vue d’œil, et finit par atteindre une épaisseur de cinq centimètres.
La Péri se mit à rire. — Voulez-vous faire une promenade à l’extérieur ? dit-elle sur le ton de la dérision. Il ne fait pas vraiment froid. Dix degrés au-dessus de zéro. Le zéro absolu, bien sûr. C’est assez pour liquéfier tous les gaz, sauf l’hydrogène et l’hélium. À votre avis, combien de temps faudrait-il pour congeler ce sang chaud qui coule dans vos veines ? Et cette tête encore plus chaude ?
— Bah, dit-il. Qu’est-ce qui m’empêche de vous maîtriser, de vous enfermer quelque part, et de vous prendre en otage pour ensuite vous échanger contre notre sécurité ?