Excerpt for Le pianiste et sa licorne by Bernard Tellez, available in its entirety at Smashwords


Bernard Tellez













Le pianiste

et sa licorne






















éditions Dédicaces










Le pianiste et sa licorne


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Bernard Tellez













Le pianiste

et sa licorne



























Je lève les yeux de mon livre. Par la baie vitrée ouverte sur la forêt, je vois un milan traverser l’espace… L’épervier ralentit son vol, pour tournoyer et décrire des cercles de plus en plus lents, de plus en plus étroits, avant de foncer comme une pierre, sur sa proie… J’ai pu le voir, durant quelques secondes, sur le bord de mon regard… La baie est presque coupée, en deux : elle donne, tantôt, sur le lac, dont les vaguelettes s’essoufflent sur la rive, tantôt sur les arbres de la forêt, des pins sylvestres, des mélèzes, des sapins, dont la masse s’orne, parfois, comme une chevelure ceinte d’une couronne inattendue, d’allées de palmiers, de vergers d’oliviers et de citronniers… C’est le micro-climat du lac de Côme, avec son soleil, sa douceur de vivre, sa flore… Le rapace, dans son vol, maintenait une ligne fixe, continue… Je sentais qu’il n’avait pas de marge d’erreur. Quand il commença à évoluer dans une série de cercles concentriques, avec son plumage foncé, légèrement teinté de vert, aux rémiges, il glissait en vol plané, la « main » de l’aile tenue en dessous de l’horizontale, en inclinant la tête vers le bas, pour scruter le sol, du regard… Il s’est s’emparé d’un poisson mort, ou à demi, qui flottait sur l’eau verte du miroir du lac, avant de reprendre son envol, de disparaître dans l’atmosphère, vers l’épaisseur des arbres… S’il évoluait selon un dessein préétabli, c’est qu’il avait faim. Si c’était une femelle, peut-être chassait-elle, pour nourrir ses petits ? L’occasion fait le larron, mais on ne peut l’imaginer, ne cherchant rien, ne faisant que passer. Son instinct lui disait, sans doute, qu’il y avait quelque chose à manger, quelque part… Il en a profité… Il n’est pas du genre à batifoler, en faisant n’importe quoi, comme font les papillons qui s’agitent, de haut en bas, de gauche à droite, si légers, issus de l’éphémère de la vie.

Quelques flocons tombent sur un tapis de neige blanc, immaculé, c’est un instantané, mais ça dure peu… Si le pétale d’une fleur d’amandier vacille au dessus du lit d’un torrent, c’est fragile, moins évident encore… J’ai le regret des choses, au moment où elles m’échappent. J’ai beau faire, j’ai toujours le cœur brisé, quand je pense à Georgia…


La gamine entra dans ma vie, au cours d’une journée du début du printemps. Si je me souviens de certains détails, c’est à cause du ciel, du pépiement des oiseaux, dans les arbres, de la couleur sombre, rassurante, de l’eau du lac, du ciel parfois traversé de nuages, du vol des oiseaux sédentaires, ou migrateurs, aux cris aigres, ou musicaux, au dessus des tilleuls, des acacias, de la promenade… Le long de la rive, le bruit lointain d’un ferry grandissait, à mesure… On l’entendait de loin, et quand il s’approcha du débarcadère, propulsé par son moteur, à hélices, je vis qu’il transportait, à bord, des habitants, ou des touristes, de l’extrémité nord du lac, à trente kilomètres, de là, de la ville de Colico, pour les déposer aux abords de Côme… L’arrivée de ce bateau blanc, régulière, ponctuelle, due, peut-être, aussi, un peu, au hasard, provoquait une agitation fébrile, à la fois, et organisée, sur les quais, parmi les gens, et les mariniers du débarcadère. La vue de petits groupes épars, qui attendaient les arrivants, ou ceux qui montaient, à leur tour, pour partir en sens contraire, vers l’autre rive du lac, en suivant le tracé, en forme d’un Y, à l’envers, que représente l’étendue du lac de Côme, accapara mon attention. . Je voyais le visage des gens, leur regard et leur profil se détendre, dès qu’ils touchaient terre, sur le ponton d’accostage, tandis que des familiers venaient les accueillir.



Je me serais cru un étranger, si je m’étais trouvé, parmi eux. Néanmoins, ils venaient d’un ailleurs, ou en partaient. Leur va et vient secouait la léthargie du début de journée splendide, un régal pour les amoureux de la nature. Je commençais en avoir assez de la vue du lac, et de ses environs, le Lario, comme on appelle aussi le lac de Côme. Ce même décor devant les yeux, depuis des mois, m’exaspérait, la baie coupée de biais par la masse de la forêt et du lac, cette paisible indifférence, irritante et rassurante, à la fois, du paysage que j’avais constamment, devant les yeux. J’étais plutôt dans les limites d’un état d’insatisfaction, voire d’incompréhension de moi-même, ce qui arrive, parfois, dans un cadre trop paisible, même si le travail accapare votre attention. Dans la tête, comme du vague à l’âme, j’avais le plis d’une nonchalance qui couvait depuis trop longtemps en moi, comme un feu miroitant de braises chaudes. S’il convenait de ne pas laisser s’éteindre les braises qui couvaient, c’était avec la conscience d’être presque déjà un homme nu, découragé de tout, accessible, et vulnérable.

Un groupe de bagagistes accueillait les touristes, dans leur uniforme bleu et rouge. . Le liseré blanc de leur casquette de toile bleue marine crue, jurait sur le ciel chargé de nimbus. Des vendeurs de journaux, à la criée, de leur voix gutturale, sans apprêt, troublaient le silence. L’un des préposés à la traversée, d’un coup de sifflet, annonça le nouveau départ du bateau… Ce fut strident, court, bref, d’abord, puis prolongé, répété, propre à sensibiliser, un instant, l’agitation, les autres mouvements du bord de la ville, et sur le lac… Le chef de quai étendit les bras, en croix, et fit signe au conducteur du bateau de partir. Celui-ci dégagea l’embarcation de la rive, lentement, et elle vira de bord. Le bruit des moteurs s’intensifia, un instant, l’agitation des autres mouvements de la ville fut absorbée par le bruit des moteurs, et rien ne se passa d’autre, sur le lac… Le ferry s’éloigna lentement, secouant la masse d’eau… Des voitures positionnées, des limousines astiquées par leur chauffeur, un peu vieillottes, ou flambant neuves, prirent en charge, certains voyageurs…


J’entendais dire :

– Hotel Mercura, Bergamo, Miramon hotel, … Hotel Tremezzo, à Tremezzo… Bellagio ! Jardins de la villa Melzi !


Les limousines démarraient… Le vaporetto s’éloigna dans l’autre sens… Le lac retomba, dans son regard précédent, malgré le clapotement des vagues stimulé par le départ du ferry, puis ce fut, de nouveau, le va et vient silencieux des bateaux à voiles, ou à moteur, le clapotis des vagues, plus légères…



Ainsi, c’était une belle journée. Et si l’éparpillement des nuages gris, dans le ciel, ne pouvait rien changer, à la douceur, ni à la présence du soleil qui faisait scintiller l’ardoise des toits, le miroitement du métal laiteux des gouttières des maisons du vieux quartier de la ville, à travers la baie entrouverte, j’étais toujours aussi sensible au chant des oiseaux, à la senteur des arbres résineux, à celle plus lointaine, des citronniers, à l’odeur de vase qui venait des abords du lac… L’air était allègre, et doux, sans être humide. Si une fine brise descendait des montagnes, en projetant son regard, au dessus, on voyait clairement les contours des pics enneigés, comme des chapeaux pointus blancs posés sur la masse des forêts de sapins, qui rutilaient sous l’éclat du soleil.


Après avoir fermé la baie vitrée, je sortis, pour marcher, et me mêler à l’ambiance du bord du lac. J’avais pris certaines habitudes… Je m’approchai du banc, le long de l’allée, mais je vis que la place, où je m’asseyais, était occupée. J’en fus étonné ! La silhouette qui s’y tenait, et que j’avais prise, de loin, pour celle d’une femme, correspondait à celle d’une gamine. Plus je l’observais, plus je me rapprochais, plus elle rajeunissait, diminuait, en taille, en volume, pour prendre l’aspect fragile d’une gosse, en croissance, assez jolie, mais impertinente. Je m’arrêtai, stupéfait. Je donnai, à la gamine, treize, quatorze ans, pas plus, mais je sentis qu’elle en avait peut-être moins. Mon agacement s’estompa. J’avais l’habitude de venir m’asseoir, sur ce banc, j’y tenais, j’étais souvent seul, et personne ne venait m’y rejoindre, non loin de la saveur citrique d’un verger de citronnier… L’adolescente m’obligea à m’installer, à l’extrémité opposée, vers la gauche… Sa présence me gêna, au début, puis on s’habitue. Je tins à marquer, cependant, une distance, entre elle et moi. Je voulais lui faire prendre conscience qu’elle ne pouvait être, pour moi, qu’une intruse, qu’elle me gâchait un moment privilégié de ma journée, que je goûtais avec délice, sous les branches des pins, avec la saveur acide du verger proche, le bruit du ressac de petite mer, du lac de Côme. Une sensations de liberté. Je pris place, silencieusement, sans tenter de la dévisager, en observant, du regard, le lac. La jeune teen-ager, plutôt mal à l’aise, ne bougea pas, non plus, et se mit à contempler aussi, l’étendue de l’eau sombre, avec, peut-être, un brin d’inquiétude…



Dans le cadre où nous étions, tous deux, les gens évoluaient, entre l’activité raisonnable de la ville, et le silence, le bruissement léger des arbres des bois, la respiration régulière des vaguelettes, dont quelques aigrettes venaient mourir, à même la rive, cependant que la frise d’autres, absorbées par le ressac, formait une lame régulière qui battait la rive d’un cordon d’écume, et que le roulis des bateaux de plaisance, à quai, grinçaient à peine, dans leurs chaînes…


Nous regardions la même chose, la gamine, et moi, et nos yeux fusionnaient vers un point vague, imprécis. Ils étaient quatre, à voir, au lieu de deux. Ce n’était qu’un prétexte, je le sentis, d’emblée, le fait que nous fussions assis sur le même banc. A croire que l’emplacement de la gamine était prémédité. Que cherchait-elle, au juste ? A lier conversa-tion ? Enclin à être peu loquace, je fis semblant de l’ignorer, un instant, même s’il me parut que je ne pourrais pas le faire toujours. Il suffisait d’un regard, d’un simple regard, d’elle, ou de moi, pour nous prouver que nous nous étions vus. Ce que je ne voulais pas, à aucun prix ! Je bougonnais, intérieurement, « Qu’ont-ils tous, à se grouper, songeai-je… L’instinct grégaire, c’est ça ! Comme si nous n’étions pas assez sur terre ! Nous ne sommes pas des pingouins, ni des manchots, non ! Il m’arrive de qualifier cela, de pollution démographique, surtout, le dimanche… Cela confine à l’asphyxie. »

Des adeptes sportifs faisaient du ski nautique, tractés sur le lac, par une vedette dont le moteur troublait le silence, le clapotis régulier de l’eau. Les vaguelettes venaient mourir jusqu’au bord de la rive, en éventail. . D’autres surfaient, sur leur planche à voile. D’autres se baignaient timidement, déjà… Des mémères avec leurs enfants, piaillaient quelque part… En fait de silence, et de liberté, malgré l’air épuré des vergers, à proximité, il fallait se payer les ébats de la marmaille. Cela sonnait faux dans le rythm and blues d’un orchestre qui jouait en sourdine, tout en douceur, en souplesse… Je songeai à Miles Davis, à sa trompette d’or. Pourquoi ? J’aurais pu aussi bien jouer, de la trompette, du saxo, pour leur répondre, histoire de rire : « Ascenseur pour l’échafaud »… Mais je n’étais pas Miles Davis, et il me manquait un sifflet de trompette.


Un temps passa… Dans ce temps, la vedette et le skieur, s’éloignèrent, au loin… Le silence redevint normal, à part la marmaille, qui chialait… La « mama » mouchait ses gosses, et leur donna, à chacun, un gâteau… Nous restions figés, tous les deux, l’adolescente inconnue, et moi. Le silence était de circonstance, aussi bien artificiel, cela dura encore, quelques secondes, puis la gamine se tourna vers moi. Je l’entendis dire, d’une voix claire, qui n’était pas celle, vraiment, d’une enfant, ni celle d’une adulte :

– Est-ce que je vous dérange, si je partage votre espace ? Je suis arrivée, avant vous, aujourd’hui, je sais parfaitement que vous avez l’habitude de vous asseoir là… J’ose croire, cette fois, que je ne vous ai pas volé votre place, dit-elle…

Je me tournai vers elle, et la vis sourire :

– Non, bien sûr. Mais comment savez-vous que j’ai l’habitude de m’asseoir là ?

– Parce que je le sais…

Ce n’était pas de l’impertinence, mais l’assurance d’un constat, d’une réalité.

– Avez-vous souvent un rire effronté ? J’aimerais vous entendre rire.

Elle se mit à rire, sans doute pour me faire plaisir.

Je ne répondis pas tout de suite. Je finis par sourire, à mon tour:

– Vous n’êtes pas timide, dis-je. Votre rire n’est pas celui d’une jeune fille timide. Ainsi, vous m’observiez ?

– Qu’est-ce qui vous laisse supposer que je ne sois pas timide ?

– Je vous l’ai dit : A votre façon de rire…

Elle ne répondit pas, probablement, parce qu’elle ne sut pas quoi répondre. Elle se mit à fixer un point du lac, comme s’il s’y passait quelque chose d’anormal. Les surfeurs passaient devant nos yeux, allaient, venaient. La mémère ramassa sa marmaille, les brocs, les sauts, et se déplaça, un peu plus loin. Un ferry Ghisallo, à deux étages, se rapprochait du débarcadère. Il transportait des voitures et des objets lourds, de nouveaux arrivants… Des barques à moteur accostaient, non loin de là. Un voilier s’éloigna, et prit le vent. Il y avait ce silence, ou cet espace, autour de nous.

– Vous savez, dis-je, en me tournant vers la gamine… Si je peux vous traiter de petite curieuse, n’y voyez pas de mal. Sachez que ce banc n’appartient, à personne. Ce n’est pas mon banc, je ne l’ai pas acheté, je n’ai pas d’actions sur sa propriété. Il appartient, à tout le monde, à vous aussi. On prend des habitudes, dis-je, en plaisantant souvent, par ennui. Vous me voyez charmé d’être dérangé par vous. Et s’il est oiseux, déconseillé d’avoir des habitudes, c’est du narcissisme… J’ai pris l’habitude de mon confort, au détriment des autres. C’est un vol, à priori, presque du vandalisme. Je n’ai aucun droit sur ce banc de pierre, même si, de là, j’admire la tranquillité simple, naturelle, et fastidieuse du lac… Cela pourrait être un privilège à notre époque, ce silence, cette vue… Une étendue d’eau, où de gros poissons viennent battre la queue, en surface, par besoin d’oxygène, ou de montrer qu’ils sont là… J’aime les brochets, les squales d’eau douce… Pour eux, c’est un carnage, après… Vous ne me dérangez pas, le moins du monde, ajoutai-je…

Elle ne répondit pas, peut-être, par obstination, insouciance, ou timidité, mais je mis peu de temps, à comprendre qu’elle ne répondait jamais, à mes remarques. Je lui avais déjà dit qu’elle n’était pas timide, mais elle devait l’être sans doute, comme toute adolescente, pour ce qu’elle ne connaît pas. . Elle enregistrait, c’est tout, en gardant son quant à soi… Si elle était jeune, rien ne semblait l’étonner. Le son de ma voix, mes propos, au début, me parurent ne concerner que moi, ce qui m’intrigua. Je lançai un regard appuyé, sur elle. La gamine, elle devait avoir douze ans, treize ans, pas plus, ne marqua aucune réaction qui paraissait visible.

– Quelle énigme ! dis-je. Etes-vous une fille, ou une statue ? Si vos parents ne vous voient pas rentrer pour déjeuner…

– Je n’ai pas de famille, dit-elle, je m’apprête à déjeuner… Vous aussi, je suppose…


Elle me sourit. Son sourire me parut aussi limpide que sa voix. Il y avait quelque chose d’ineffable, dans son regard, dans l’expression de son visage, de simple, et de pur, comme si elle suggérait une interrogation, qui intéressait, à la fois, autrui, autant qu’elle, avec un manque d’intérêt pour sa personne, un air de moquerie, même si elle avait conscience de la futilité de ce qu’elle ressentait, son sourire désinvolte s’adressant à nous deux, comme si le fait d’être assis à cet endroit, et de converser, suscitait aussi en nous un élément de complicité… Que faisions-nous là, sur ce banc de pierre ? Elle exhiba, dans sa main gauche, un petit sac de papier bleu, avant de sourire, de nouveau, d’où elle sortit un sandwich soigneusement enrobé de papier d’aluminium, qu’elle déplia.


– Je jette les miettes aux oiseaux, il faut toujours penser aux oiseaux, dit-elle… Ils ont faim, eux aussi. Elle ajouta : Bon appétit…

– Vous aimez les volatiles ?

– Oui, pas tant que ça… J’aime bien leur présence, les colibris, les rossignols, les rouges-gorges, les alouettes, les moineaux…

– Moi, ce sont les rapaces, les aigles, les éperviers, les faucons. Tous les prédateurs. Ils sont plus méchants que les autres, plus gros, ils ne font pas de cadeaux. Avez-vous déjà vu un rapace attaqué par une dizaine de corbeaux ? Quand ils sont en bande, ils s’acharnent dessus… Le faucon chasse, en solitaire, ce qui ne va pas sans risques… Persécuté par l’homme, dans une moindre mesure, il y a aussi les collisions, l’électrocution par les lignes électriques… Mais je gâche votre déjeuner, avec cette histoire, assez macabre… Ils se nourrissent souvent de charognes, d’animaux en décomposition.

– Pas du tout… Ce n’est pas à cause de cela : J’ai peur des rapaces, je ne m’en approche pas, et les fuis… Cela vient de leur bec, de leur envergure… Ils planent, alors que les autres ont un vol moins sûr. Et puis ce sont des prédateurs.

– L’envergure d’un milan royal peut dépasser un mètre cinquante. Il est roux, plus ou moins clair. On ne le voit pas beaucoup, par ici, plutôt dans le nord de l’Europe, en Ecosse. La tête est striée de noir et de roux, son bec, ses pattes sont jaunes, sa queue est fourchue. Il peut faire jeu égal avec le faucon gerfaut, d’Islande, des pays nordiques… Il fait partie d’une espèce protégée. Quand on l’appri-voise, il vaut une fortune… Tout à l’heure, de ma porte-fenêtre, j’ai vu un milan noir s’emparer d’un poisson, dans l’eau du lac…

– Quelle horreur ! Vous êtes spécialiste en volerie ?

– Non, mais je m’intéresse, depuis longtemps, au vol des oiseaux de proie. C’est une espèce qui m’a toujours passionnée. On semble tout ignorer de leur monde à eux, alors qu’ils n’oublient pas le nôtre. J’ai trop tendance, parfois, à y voir une similitude troublante. Sur ce, que cela ne vous coupe pas l’appétit ! Vous êtes bien jeune, pour déjeuner seule… Vous n’avez pas de famille ?

– Si.

– Tout à l’heure, vous m’avez dit que non…

– Je vis dans la demeure de mes grands-parents, originaires de Côme, dans la vieille ville, non loin de la place Cavour… Ma mère est divorcée. Elle vit avec un homme, un Français, plus jeune qu’elle. Nous allons quitter le Midi de la France, pour l’Alsace. Nous sommes venus nous ressourcer, quelques temps, à Côme. C’est les vacances… Avant de déménager.


Je sortis de la poche de mon blouson, une pomme, ainsi que les éléments d’un frugal déjeuner, du fromage, un quignon de pain.

– Ce n’est pas un vrai repas, dis-je… Vous aimez le vin ?

– Un peu, j’y mets aussi de l’eau…

– Il faudra que je vous invite, un jour, ou l’autre, au restaurant, dans une trattoria chic, vous et moi, tous les deux. Vous passerez, pour ma fille… Là, nous ferons un vrai repas, voulez vous ?

– D’accord, je veux bien, dit-elle, en souriant, avec enthousias-me, d’être, ou de passer pour votre fille… Ma mère est dégoûtante. Elle ne m’aime plus, depuis qu’elle vit, avec cet homme, de sept ans plus jeune qu’elle. Heureusement qu’il a une bonne situation, et c’est sans doute à cause de cela, mais elle n’est pas mariée, elle profite de la pension que lui verse mon père…

– Vous n’avez pas l’air de l’aimer beaucoup !


Elle cessa de parler. Entre deux bouchées, je pus l’examiner. Elle avait un visage, au front bien dessiné, aux traits réguliers, parsemés de tâches de rousseur, qui, chez les brunes est signe de délicatesse, de future beauté. Un front solaire, des yeux verts et clairs, sous des sourcils noirs, en arc, qui épousaient le front, un très beau regard, un nez droit, des joues de jolie fille, une bouche prometteuse, des dents magnifiques. L’ovale du visage, son regard pur et précis, étaient encadrés par des cheveux noirs qui tiraient, à peine, sur l’auburn.

– Ce qu’elle sera belle, me dis-je.



Un oiseau déchira le ciel de son cri aigre. C’était un rapace. Peut-être le milan que j’avais aperçu, de ma porte fenêtre… Il me laissa perplexe, alors que je suivais son vol, vers les arbres de la forêt. Non sans envie, car il paraissait nier la pesanteur…


Je ne possède pas, le pouvoir d’augurer du futur d’une incon-nue, mais la vie m’a appris à lire le langage des corps, des visages, ce qui sourd d’eux, et à discerner la promesse qu’ils portent, parfois, fausse promesse, imposture ou vérité… Qui peut dire de celui-ci, ou celle-là, qui peut prévoir son destin ? Il y a tant d’embûches, qui nous attendent, comme des signes ou des prémonitions, au hasard de la vie. Il convient de les sauter, ou de les contourner… Cela reste très subjectif… J’étais essentiellement préoccupé, en cette période de ma vie, par l’abattement de mon cœur, la cruauté de celle des hommes… Cela faisait deux ans que je vivais, en Lombardie, comme on peut vivre en marge de la vie… Si je peux encore dessiner le portrait de ma jeune voisine, sur le banc, dès, ce jour-là, où elle se tenait assise à ma place, c’est grâce à la mémoire, le cliché que j’ai pris d’elle, d’instinct… Si ma mémoire a fait son travail, même si je souhaiterais devenir amnésique, elle a, à mon insu, capté son image… C’était, à la fois, absurde et dérisoire. Je ne sais pas si Georgina ressemble au portrait que j’en fais, aujourd’hui, puisqu’elle est morte, ni dans celui que j’en ferai demain, si ses traits finiront par s’effacer, brouillés, dans ma mémoire, si l’image qu’il me reste d’elle, est sujette à caution, je ne sais pas, si elle gardera ses lignes pures, intouchables, ceux d’une statue de marbre, si son regard de madone changera, ou a changé, dans mon esprit. … J’en doute. La vie continue, même si je m’efforce de remonter le temps, pour revenir à cet instant précis où je fis sa connaissance. Mais les larmes me viennent aux yeux, je suis toujours ému… J’ai horreur de me jouer la comédie. Il est si difficile de rester lucide. Je ne suis pas, aujourd’hui, seul, je ne vis pas, en ermite, confiné dans une cellule, ou un cachot, au point de ne pas savoir ce qui se passe à l’extérieur. Le temps pour moi, ne s’est pas encore aboli, il continue, et si je reste fou de la gamine, à en perdre la raison, il faut continuer de vivre… On ne m’a pas condamné à vivre aux oubliettes, je n’ai pas été torturé, en place publique… Quel châtiment suis-je sur le point de réclamer, à cause de mon défi de vouloir arrêter le temps, de faire fi des évé-nements, afin de croire que la vie s’arrête, que le monde n’existe pas ? Je n’ai volé, ni tué personne… Certes, j’aurais pu, quand Georgia est morte, au Mexique, depuis que son corps pourrit, lentement, dans la terre d’un autre continent… On m’a volé mon enfant.

Je reviens à cette journée de printemps, où j’étais sensible, ce jour-là, à la pureté de son jeune visage, parce qu’il promettait l’élévation de l’âme, qu’elle n’avait pas été souillée encore, malaxée, façonnée par la vie. J’étais ravi par la présence de la gamine… Au début, pourquoi me sentis-je irrité par cette petite intruse qui m’avait pris ma place, sur le banc, où j’avais fini par trouver une forme de paix ? C’est injuste, j’en suis conscient. Je me suis senti agressé, égoïstement, comme je pouvais l’être de l’intrusion, et de l’indiscrétion des autres, ces quidams indésirables… Mais elle était vivante, elle, sa sensibilité de gamine me ravissait… Ma misanthropie se trouva, ce jour-là, choquée, contre-balancée… J’avais trouvé à qui parler. La douceur de la voix de la petite, son timbre léger, ne troublaient pas le chant des oiseaux, leur gazouillis, ni le silence relatif du bord du lac, le va et vient de quelques voiliers de plaisance, le cri aigre des mouettes, dans leur envol, ce qui fit vibrer en moi une fibre que je croyais morte, depuis longtemps. Son accent un peu naïf me plut, même s’il n’était pas naïf… C’était la voix d’une fille de son âge, qui ne ressemblait à aucune autre pareille, sa voix… Celle d’un rossignol, fragile, cassante, pure comme de l’eau de source… La voix qui parlait, me donna, un instant, la sensation de l’infini… L’idée de la jeune fille qu’elle deviendrait, plus tard, et du génie de l’homme. J’étais envoûté par son naturel, sa simplicité, que j’appellerais son charme désuet, hors du temps, comme il existe encore chez certaines adolescentes, avant qu’elles ne changent, en bien, ou en mal… Garderait-elle cette musicalité, cette justesse de ton ? Mon témoin, si elle peut avoir ce rôle, était une licorne… Elle participait d’un moment de ma vie. Je me sentais épris, je ne savais pas tout à fait de quoi, ni du temps qu’il faisait, ni de sa présence, mais par le moment que je passais en sa compagnie. Peut-être suis-je un vieux grigou, après tout, ou près de l’être, si je suis jeune encore… Il est si difficile de communiquer, je sais… Il m’a semblé que je trouvais, soudain, en la présence de la petite, mon double, plus jeune, mon alter ego, quand j’avais son âge. J’aurais voulu mieux la connaître, profiter de son temps, si j’avais eu le même âge, participer à ses jeux. Elle me faisait remonter aux sources de ma vie, lorsque je n’étais qu’adolescent, avec des parents séparés, comme les siens, et insensiblement rejeté. Peut-être, la gamine éprouvait-elle le rejet de l’adulte, au profit de son plaisir propre, au détriment de l’enfant esseulée, qu’elle était… Elle m’avait parlé de sa mère, cela fit comme un tilt, en moi, je trouvai là, un écho. La plupart des adultes, préoccupés par leur ego, sont souvent incapables de voir ce qui se passe autour d’eux, des drames qui se jouent, de tout ce qui n’est pas eux… Certes, nous sommes tous différents, les uns des autres, c’est chacun pour soi, même quand on vous a mis au monde. J’ai pensé à l’incompréhension de sa mère, de ma mère, je l’ai ressentie, celle de mon père, qui ne valait pas mieux… J’ai considéré avec un regard de tendresse, de douceur, la gamine, qui, en réalité, ne souffrait pas, mais dont le vécu, en herbe, parlait, formulait des phrases, extériorisait des sensations, des sentiments, qui peu à peu, la définissaient. Je me suis senti troublé.



Même si on ne refait pas sa vie, j’ai oublié, un instant, la douleur causée par les autres hommes. La présence de la gamine édulcorait les contours de la réalité, pas toujours facile, de la vie. Je suis revenu, à travers le temps, jusqu’à l’époque où j’avais son âge, je l’ai touchée, à peine, des yeux… Je me suis souvenu aussi de mon premier amour. Elle avait douze ans, et j’en avais douze… C’était une époque antérieure, le progrès technique n’était pas ce qu’il est, aujourd’hui. J’en ai éprouvé la nostalgie… Françoise, je sais qu’elle s’appelait Françoise L… Et j’avais, à côté de moi, Georgina… Le premier baiser, l’odeur de son corps de jeune fille, à peine pubère, ses jeunes seins, le grain de fleur de sa peau…

Par le biais de l’imagination, et du souvenir, que ne peut-on pas suggérer, d’indicible, même si l’on se trompe, si on décolle du réel ?


– Vous n’êtes pas obligé de parler, entendis-je sa voix, me dire, soudain… Je manquerais aux règles de la bienséance, si je vous disais que je m’appelle Georgina, et que tout le monde m’appelle Georgia…

Voilà, ce que je veux entendre, la voix chaude, pleine de vie, de la gamine encore, comme si elle se trouvait toujours près de moi… Rien de plus tangible, de plus réel, de plus proche du vécu, de la réalité, si son timbre de voix m’habite encore, si je peux l’entendre, de nouveau, me parler… Ce ton, cette manière presque trop adulte de s’exprimer, me firent sourire, à ce moment-là. Quel décalage, avec ce à quoi je pensais, antérieurement !


Si nous sommes des pingouins, tant mieux, tant pis ! Si des catastrophent arrivent dans le monde, et secouent la planète ! Nous verrons… Le plus tôt, sera le mieux ! Je ne peux plus être assis ce banc, il n’y a que ça, pour moi, qui compte…


J’entends encore sa voix me dire :

– Vous n’êtes pas obligé de me parler…

– Mais si… Mais si… Je vous dois la réplique, si nous abordons, vous et moi, une forme de dialogue… Vous voyez, je vous connais, à peine, et je me sens déjà des obligations. Vous ne m’en voulez pas, j’espère ?

– Si je suis venue m’asseoir sur ce banc ! Il y en a tant d’autres, autour… Pourquoi, sur celui-là, dites ?

– Ce n’est pas mon banc.

– Ni le mien.

– Alors, nous sommes d’accord. Disons que vous êtes venue vous asseoir là, par hasard.

– Peut-être, comme peut-être pas. Après tout…

Elle n’ajouta rien.

C’est le silence du lac, le va et vient des vagues, l’atmosphère qui régnaient dans le sous-bois de le forêt qui étaient en jeux… Les arbres étaient, là, aux écoutes, silencieux, les oiseaux gazouillaient. Il y avait la senteur des vergers d’oliviers et de citronniers, l’odeur âcre des abords du lac…

– La Georgia, de Ray Charles ? repris-je, en plaisantant. Je chantonnais :

– Georgia, oh, Georgia… Georgia, on my mind… Incon-tournable !

En même temps, en la dévisageant, cette fois, plus longuement, je voyais bien qu’elle était sincère, dans son ravissement, ou cette sorte de pudeur, dans sa naïveté, qui me plaisaient.

– Je ne suis pas obligé de vous adresser la parole, en effet… Mais je m’étonne… Pourquoi êtes-vous si seule ?

– Et vous ?

– C’est la vie qui veut ça. D’ailleurs, même en compagnie, on est presque toujours seul, dans la vie…

– C’est assez pessimiste.

– Oui, la vie est surtout le meilleur des livres… Ce que chacun découvre par soi-même, cette parcelle d’inconnu qui vous appartient, en propre, avec le temps, parfois, quasiment intransmissible. Ce que l’on appelle le vécu. Il faut vivre. Et il y a une multitude de chemins à prendre, au début. Tout dépend du hasard, souvent prémédité. Il faut faire un choix, emprunter telle venelle, plutôt que telle autre, même si on se trompe… Vous avez le choix, vous savez, Georgia…

– Vous croyez ?

– Je le souhaite pour vous, aussi large et chanceux, que possible…


Elle ne répondit pas. Elle parut vouloir changer de rythme, peut-être regrettait-elle d’être venue s’asseoir sur le banc ?

– Vous me trouvez ennuyeux, dis-je.

– Non, mais j’ai mon idée là-dessus. Nous ne faisons pas partie de la même génération. Si nous marchions sur la promenade ? propose-t-elle.

– Je suis bien, sur ce banc… Au nord du lac, ajoutai-je, ensuite, avez-vous visité la villa Le Palme, indépendante, située en face de la réserve naturelle, une vaste zone à l’entrée de la Valteline, et de la vallée du Mera , milieu idéal pour beaucoup d’oiseaux migrateurs, destination d’abreuvage pour les cerfs ? Appendice du lac de Côme, au nord du delta de l’Adda, c’est sauvage, et ravissant.

– Non, mais je vous voir venir. Allons, soyez positif, faites un effort, puisque vous avez déjà tout fini, de votre déjeuner ! La sym-biose, dans la vie, ça compte, même si nous n’avons pas le même âge, cette allégresse que je ressens, depuis que vous m’avez rejointe sur le banc.

– Peut-être n’était-ce qu’un aboutissement…

– Encore !

– Vous n’avez pas soif, vous ne voulez pas boire quelque chose, une orangeade, un jus de fruit ? dis-je, en désignant les bars, à deux pas de nous.

– Vous vous rattrapez toujours à temps ? Elle ajouta :

– Si je veux boire quelque chose ? Pas vraiment. C’est plein de messieurs, dans les bars, ajoute-t-elle, en âge d’aimer, qui courtisent les jeunes filles, comme moi… On voit, tout de suite, où ils veulent en venir. Vous n’avez pas de sucre d’orge, à m’offrir, ou de glace, à la vanille, ou au chocolat ? Pour qui me prenez-vous ?

Je me levai du banc, disposé à partir.

– Je me promènerai seul, dis-je…

Et je commençai à m’en aller.


– Attendez, ne partez pas ! Je n’ai pas dit cela pour vous blesser, mais pour vous mettre en garde. Une « ragazza », comme moi, cela vaut son pesant d’or… Rassurez-vous, je plaisante… On dit que je suis en avance sur mon âge… Mais les attouchements, mes jeunes seins, mon sexe vierge, je connais ça…

J’en restai stupéfait.


– Mon futur beau-père a essayé d’abuser de moi. Et puis, les garçons aussi, un peu plus grands que moi, un peu plus âgés. Ils disent que je suis en âge d’être aimée.

– Mais, je… balbutiai-je, je ne vois pas en quoi ça me concerne. Vous vous faites des idées.

– Oh, que non !

– A propos de quoi ?

– Croyez-vous qu’après, j’irai porter plainte ? Si vous me donnez des sous, beaucoup de sous… Il y a des hôtels, ici, et je peux passer pour votre fille… Le Terminus, l’Engadina, le Métropole Suisse, le Larius, l’Alpina… Il vous faudra deux chambres distinctes, commu-nicantes, ou non.

– Au revoir, ai-je répondu.

– Alors, je ne vous plais pas ?

– Vous êtes un peu jeune, pour faire ce genre de métier…

– Et pourtant, il y en a qui le font, lorsqu’elles se sentent en état, et en âge, d’être femme…

– Vous vous méprenez, sur mes intentions.

– Oh, je sais… On dit toujours ça… Que faites-vous dans la vie ?

– Musicien. Pianiste. Professeur de musique.

– Eh bien, monsieur le pianiste, vous avez une voiture, pour faire une ballade ? Je veux faire un bout de route, avec vous. Je veux voir Milan ! Vous pourrez m’offrir une glace à la vanille-chocolat… Chiche ! Vous avez peur, hein ! Non, vous n’avez pas le courage seulement de me faire visiter Milan, cet après-midi…

– Pourquoi aujourd’hui ?

– Parce que je l’ai décidé ainsi… Et je veux vous entendre jouer du piano. Pianiste jazz, ou pianiste classique ?

– Les deux.

– Que faites-vous ici, à Côme ?

– Je joue avec un clarinettiste-saxophoniste, et un batteur, au Blue Moon…

– Eh bien, nous irons voir ça, après Milan. Je rentrerai, juste pour dîner. Ma mère…

– Vous vous prenez pour votre mère ?

– Je ne veux pas lui ressembler, ni à mon père, ni à mon beau-père, d’ailleurs ! Allons, décidez-vous ! On y va ?

– Suivez-moi, dis-je, puisque vous y tenez, que vous m’avez pris au mot. Vous n’avez pas peur ?

– De qui, de vous ?

– De ce que peuvent dire les gens…

– Je m’en moque.

Nous sommes partis, en direction du parking, où j’avais garé la Lancia.


Je l’invite à prendre place.

– « Nice car », dit-elle, en anglais, une fois, à l’intérieur… Belle voiture.

– Vous parlez l’anglais ?

– Tout le monde, aujourd’hui, parle anglais. Je suis bilingue, mon père est British, il tient un restaurant près de Swansea, au sud du Pays de Galles…


Je démarre le moteur, roule, et nous prenons la nationale 9, en direction de Milan.

– Vous tenez absolument, à aller, à Milan ?

– Pas vraiment, c’était pour vous éprouver. Une idée, comme ça !

– Vous avez souvent des idées de ce genre ? Alors, on fait demi-tour ?

– On fait demi-tour.

Je mets le clignotant, et dirige la voiture sur un parking, en bordure. Je vérifie que la voie est libre, et nous repartons, en direction de Côme.

– Merci. La promenade a été charmante. Je viendrai vous voir, ce soir, au Blue Moon.


Je la dépose, aux abords de la vieille ville. Je reste un instant sans bouger, le moteur arrêté. Quelqu’un klaxonne, derrière moi. Il veut que je lui laisse le passage. Il y a le bruit de son klaxon, toujours. Il vocifère en italien. Il profère probablement des injures. Georgia se retourne. Elle me fait un « au revoir », de la main, ouvre la portière, descend, la rabat, puis prend son chemin. Je la vois, peu à peu, disparaître. Il y a des gens qui marchent sur les trottoirs, dans tous les sens. La rue est étroite, et la voiture, derrière, klaxonne toujours. Finalement, je réussis à insérer mon véhicule entre deux voitures garées, sur le bord de la chaussée. Le chauffeur me dépasse. « Porca Madone ! » Il m’injurie, au passage. Je ne dis rien. Il croise mon regard froid, sans émotion. Il se figure que je vais répliquer, puis semble en prendre son parti, et continue de rouler, le long de la rue.

C’est le soir, la ville brille de mille feux, aux abords du lac. Je lui ai donné rendez-vous. On quitte, en silence, le parking. La grande rue commerçante défile, jusqu’à ce lorsqu’on bifurque, en direction du lac. La lumière éblouit, la réflexion des lumières dans l’eau, les pontons éclairés, à travers le pare-brise, un peu sale, créent une féerie nocturne, où les phares qui se croisent, scintillent dans l’ombre pâle, et sur l’eau du lac. Les rives des élégantes et fastueuses villas sont illuminées, les filins du funiculaire, en direction de Brunate, avec ses mille quatre-vingt quatre mètres de dénivelé. Georgia abaisse la visière, devant elle. Je ralentis, à proximité de l’église Sant Abbondio, de style lombard, dont l’abside principale est recouverte d’une fresque du quatorzième siècle, sur la vie du Christ, via Regina Reodolinda, près de la gare principale.


Nous approchons des petites rues du centre historique. Vielles demeures, à encorbellement. Dans ce sens, la voiture ne longe plus le lac. Georgia fixe ses mains sur les genoux. Nous ne nous sommes presque rien dit… Arrivés devant chez elle, je coupe le moteur, en crai-gnant ce qui va se passer. Elle n’ouvre pas tout de suite la portière… Je vois sa main qui tremble, très légèrement, sur la poignée. Sans lever le visage, elle dit :

– J’ai compris, on ne doit plus se revoir… Si tu le veux.

– Mais non…

Je me penche vers elle, et lui pose un baiser sur le front.


Elle sort précipitamment. A travers la vitre ouverte, il ne faut pas que je proteste, en précisant que cela ne signifie pas, que l’on ne se verra plus du tout, mais simplement, je voudrais qu’elle comprenne qu’il faut qu’elle n’attende rien de moi, je sais qu’il ne faut pas qu’elle se fasse des idées, à mon sujet. C’est hors de question. .

– A demain, dis-je…

– A demain…

– J’ajoute :

– Sur le banc…


Un gamin à vélo, un « guaglione », s’approche de la voiture garée sur le trottoir, regarde, avec insolence, l’intérieur de l’habitacle, puis repart, en pédalant, à toute vitesse. Je vois Georgia s’éloigner, dans le rétroviseur. Tout paraît calme, la rue est lumineuse. Je fais demi-tour, pour rentrer. A l’égard de la gamine, ai-je une sorte de droit, depuis que nous nous sommes adressés la parole, une forme de suspicion, en songeant qu’elle est peut-être cachée, derrière la porte, appuyée contre le bois, en écoutant la voiture s’éloigner, dans son début de chagrin d’adolescente ? Je pense que non. Je ne sais presque rien d’elle. Et c’est tant mieux.


Le lendemain, s’il fait, à peu près, le même temps que la veille, si c’est le même ciel, avec des reflets blancs et jaunes sur l’eau du lac, le brillant des Alpes, au loin, se découpe sur un fond bleu azur…

Je marche vers le banc, en tentant d’effacer le souvenir de cette répétition matinale, de venir m’asseoir là, devant le lac, sensible au clapotement des vagues qui fait penser à celui de la mer, et puis celle, nouvelle, de l’apparition de la gamine… Mais le lac de Côme est presque une petite mer. Par mauvais temps, si le vent se lève, les vagues viennent se briser, avec fracas, sur la jetée…

Georgia est assise, à la même place, que la veille, un petit sac, en plastique, posé près de son flanc droit, avec un regard sur le lac, sur sa légère mouvance. Elle a un sourire éclatant lorsqu’elle se tourne vers moi, la même voix, un peu chantante, ni ferme, ni fragile, pour dire :

– Je ne vous attendez pas si tôt… Je vous remercie pour votre prestation, au Blue Moon. J’aime vos chansons.

Je ris.

– Cette fois, nous n’avons pas pris rendez-vous !

– Je vous attendais, pour parler, vous êtes venu, un peu plus tard. En ce moment, se déroule à Côme, un festival, qui a lieu au Concert Hall, de musique classique, mais je préfère votre musique.

– La scission entre les deux genres, la musique classique, dite d’inspiration ancienne, célèbre et reconnue, et celle que je compose, est irrévocable… Moi, c’est seulement de la musiquette, tandis qu’au concert de musique de chambre, ils y croient. Le soliste, s’il a encore de la chance, s’il n’a pas le loisir de penser à autre chose, au moment, où il interprète, l’un des musiciens de l’orchestre, rarement le soliste, si le chef ne l’inspire guère, peuvent relâcher leur attention, laisser leur esprit vagabonder, quelques secondes… Mais c’est faux, jamais le soliste… Il a été choisi pour ça, trié sur le volet. Il exécute, pour que l’on apprécie son talent, il a été choisi, et il bénéficie de cette distinction. Le moindre écart d’un autre, est néanmoins nuisible à l’ensemble, l’un des membres du corps orchestral. Celui-ci doit fonctionner comme une machine bien huilée, comme le chef, le veut. Aucun droit à la fantaisie, à l’inspiration… Très peu pour moi. On ne peut s’écarter d’un texte d’auteur, c’est un non-sens. Une fois, ça passe encore, mais au bout de deux ou trois fois, le rythme se fausse, l’orchestre s’arrête, on voit poindre une interrogation, quelques têtes se retournent. Coup de baguette sur le pupitre, regard pointu du chef d’orchestre, vers celui qui a trébuché… Tout cela pour du Brahms, du Schuman, du Berlioz, du Haydn, c’est un silence collectif, comme une impatience… On n’est pas là, pour regarder les mouches voler. On se sent rejeté, il ne reste qu’a baisser la tête, revenir à la rythmique, sur les ordres du chef irrité. Les cadences, certes, changent, en fonction du choix, du goût de tel, ou tel chef d’orchestre… Heureusement… Mais quel sacrifice de s’épanouir, dans le minutieux, par le travail, l’oubli de soi, le respect l’humilié, le calme. Ce que je fais, c’est tout à fait différent… Et je suis un très mauvais interprète. Je n’ai pas la technique qu’il faut, le délié. Un bon à rien.


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